‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 310 sur 378 · DE L'AVIS DU DUC DU MAINE · texte numérisé non relu

DE L'AVIS DU DUC DU MAINE

qui , à l'exemple de son père , n'avoit pu se dispenser de me combler de remercîments et de protestations de reconnoissance éternelle. Cette reconnoissance néanmoins n'avoit pas encore été jusqu'alors à ôter ce qui avoit été entre nous la pierre de scandale. Il ne me parloit point des milices de Blaye, ni de ses officiers gardes-côtes, et moi je ne lui en voulois rien dire, et j'attendois toujours. C'étoit à Marly que j'avois vu assez souvent M. du Maine; je n'avois pas accoutumé d'aller chez lui qu'aux occasions de compliments de tout le monde. Marly est fait de façon que chacun voit où on va, surtout aux pavillons et à la Perspective , où M. du Maine avoit son appartement fixe. Pontchartrain étoit grand fureteur, même des choses les plus indifférentes : il sut ces visites redoublées ; il en fut d'autant plus surpris que j'avois trop vécu avec lui pour qu'il ignorât mon sentiment sur les bâtards. 11 m'en parla, je répondis simplement que j'allois quelquefois voir M. du Maine. La réponse excita encore sa curiosité. Il sut, je n'ai jamais su comment, de quoi il s'agissoit. Il prévint le roi sur ses gardes-côtes, tellement que le règlement fait et décidé, et les milices de Blaye décidées de tous points appartenir à la nomination et à l'administration du gouverneur de Blaye , le roi de lui-même ajouta : « sans préjudice à l'entier effet de l'édit de création des capitaines gardes-côtes, » moyennant quoi ayant gagné tout ce que je prétendois sur les milices de Blaye contre les gouverneurs et commandants généraux de Guyenne, je le.perdois en plein contre Pontchartrain et ses capitaines gardes-côtes. C'étoit à Versailles où le règlement fut fait, et où j'appris en même temps ce tour de Pontchartrain. Il est aisé de comprendre à qui a vu ce qui 3'étoit passé là-dessus, et depuis , à quel point j'en fus indigné.

J'allai trouver La Chapelle, un des premiers commis de Pontchartrain et son affidé et à son père , qui s' étoit en dernier lieu mêlé de cette affaire entre nous, et qui savoitce que j'avois fait pour Pontchartrain avec M. de Beauviliiers , et le raccommodement de ce duc avec son père. Je contai à La Chapelle ce qui venoit de m'arriver, et tout de suite j'ajoutai que je savois parfaitement toute la disproportion de crédit et de puissance qu'il y avoit entre un secrétaire d'État et moi , mais que je savois aussi qu'on réussissoit quelquefois dans un objet quand on y postposoit toutes choses , et que bien fermement je sacrifierois tout et ma propre fortune, grandeur, faveur, biens et tout ce qui pourroit me flatter en ma vie , à la ruine et à la perte radicale de Pontchartrain , sans que rien me pût jamais détourner d'y travailler sans cesse, et d'y mettre tout ce qui seroit en moi , sans qu'il y eût considération quelconque qui m'en pût détourner un seul instant, et qu'avec cette suite et ce travail infatigable, quelquefois on parvenoit à réussir dans un temps ou dans un autre. La Chapelle eut beau chercher à m'apaiser et des expédients sur la chose, je lui dis que je n'en voulois ouïr parler de ma vie; que Pontchartrain jouiroit de mes milices en pleine tranquillité, et moi de l'espérance et du plaisir de travailler de tout mon esprit et de tout ce qui seroit en moi et sans relâche à le perdre et à le culbuter; et je sortis de sa chambre, qui étoit tout en haut chez Pontchartrain au château. La Chapelle , dans l'effroi de la fureur avec laquelle je lui avois

3b2 TÉNÉBREUSE NOIRCEUR DE PONTCHARTRAIN. [1713]

fait une déclaration si nette , descendit sur-le-champ chez le chancelier, à qui il conta tout. Il n'y avoit pas une demi-heure que je m'étois ren- \ fermé dans ma chambre qu'un valet de chambre du chancelier vint me | prier instamment de sa part de vouloir bien aller sur-le-champ chez lui. Je m'y rendis.

Je le trouvai qui se premenoit seul dans son cabinet fort triste, et l'air fort en peine. Dès qu'il me vit : a Monsieur, me dit-il, qu'est-ce que La Chapelle vient de me conter? cela peut-il être possible? — Et de quoi s'est-il avisé, monsieur, répondis-je, de vous l'aller conter? » Le chancelier me redit mot pour mot ce que j'avois dit à La Chapelle; je convins qu'il n'y avoit pas un mot de changé , et j'ajoutai que c'étoit ma résolution bien ferme et bien arrêtée dont rien dans le monde ne ni'ébranleroit; quej'étois fâché que La Chapelle eût été indiscret; mais que, puisqu'il l'avoit été jusqu'à la lui dire, j'étois trop vrai pour la lui dissimuler. Il n'y eut rien que le chancelier ne me dit et n'employât pour me toucher. Je lui remis le fait de Marly , et celui de Fontainebleau , et ce qui s'étoit passé auparavant entre son fils et moi qui m'avoit publiquement brouillé avec lui et fait cesser de le voir , et je lui paraphrasai l'ingratitude dont il payoit de l'avoir empêché d'être chassé et remis eu selle.

Le chancelier convint de l'infamie, mais toujours cherchant à me toucher sur lui-même , sur la chancelière , sur la mémoire de sa belle-fille, sur ses petits-fils; moi à lui répondre que tout cela n'empêchoit pas que son fils ne fût un monstre également détestable et détesté, et qui m'avoit mis au point de tenter tout pour en avoir justice , et pour le perdre si radicalement qu'il n'en pût jamais revenir ; que je connoissois en plein l'inégalité infinie des forces, mais que je savois aussi que, quand on étoit bien déterminé à ne rien craindre et à tout tenter, à ne se rebuter ni de la longueur ni des obstacles, quelquefois les cirons parvenoient à renverser des colosses , et que c'etoit à quoi je sacrifierois biens , repos, fortune, sans que nulle considération quelconque m'en pût ralentir un instant. Je ne voulus tâter d'aucun expédient dont il me rendit le maître sur l'affaire qui m'irritoit. Je lui dis que je me confessois vaincu, et son fils, avec ses gardes-côtes, maître de mes milices; qu'il pouvoit jouir en plein de sa victoire, que je n'y raettrois pa3 le plus léger obstacle; mais de les recevoir de sa bonté, de sa grâce, de l'honneur de sa protection , après me les avoir arrachées en dol et en scélératesse, que j'aimerois mieux perdre mon gouvernement avec elles, que de lui devoir quoi que ce fût, parce que tout ce que je lui voulois devoir, et l'en payer comptant autant qu'il me seroit jamais et dans tous les temps possible, c'étoit haine mortelle et complète éradication.

Jamais je ne vis homme si profondément touché, ni si totalement confondu. Ce qu'avoit fait son fils, ce que, malgré son forfait, j'avois fait pour lui, et la scélératesse dont il payoit cet extrême service, accabloit le père , qui ne trouvoit rien à y opposer. Il me connoissoit jusque dans les moelles. Il sentoit que je tiendrois exactement parole , et que , quel que fût le puissant établissement de son fils, un ennemi nerveux,

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