PLÉNIPOTENTIAIRES D'ESPAGNE À UTRECHT. [1713J
roient à son départ à main armée. Elle traversa l'Italie avec peu de suite et fort incognito , et gagna le plus tôt qu'elle put Insprûck , puis Vienne. Jennings revint après faire le transport des troupes angloises qui depuis longtemps ne sortoient plus de leurs quartiers. Le duc d'Ossone, sûr d'être admis à Utrecht, y étoit allé de Paris, et Monteléon d'Angleterre. Orry qui étoit resté a Paris , depuis que le roi l'avoit fait chasser d'Espagne et avoit été fort près de le faire pendre , y fut rappelé par le crédit de Mme des Ursins. Le roi d'Espagne en désira le consentement du roi qui ne le voulut jamais donner, mais qui permit qu'il partît sans son aveu , et il y retourna de la sorte. Cette souveraineté de Mme des Ursins accrochoit la paix d'Espagne. On en verra le détail dans les Pièces 1 et combien le roi le trouva mauvais. C'est ce qui fit la fortune du baron de Câpres , qu'elle envoya de sa part à Utrecht.
D'Aubigny y étoit déjà , qui n'y passoit point les antichambres , et que son petit état faisoit mépriser. Elle crut donc qu'un cadet de Bournonville qui avoit de l'esprit, de l'entregent, de l'intrigue, qui porto it un nom distingué dans les Pays-Bas , qui y avoit force parents , et qui étoit un homme à tout faire pour arriver à plaire et à parvenir , perceroit et viendrait à bout de la chose du monde qu'elle passionnoit le plus démesurément. Elle y fut trompée. Câpres se déshonora par une commission si ridicule et si fort au-dessous de lui , ne put être reçu à rien traiter à Utrecht , et y essuya tous les dégoûts possibles que sa mission attira à sa personne. Mais pour lui, il réussit à ce qu'il vouloit, qui étoit de plaire à la distributrice des grâces de toutes les sortes. Mme des Ursins lui sut si bon gré d'avoir fait ce voyage de sa part , et de tout ce qu'il y avoit essuyé pour l'amour d'elle qu'elle ne tarda pas i l'en récompenser. Il n'avoit ni grâces ni aucun bien vaillant ; elle le mit à son aise et lui fit donner la Toison, bientôt après la grandesse, enfin la compagnie wallone des gardes du corps du roi d'Espagne. J'ai pressé ces petits événements afin de n'avoir pas à y revenir. Les Pièces, où tout ce qui regarde la paix se trouve si bien expliqué , me dispensent d'en rien dire ici en détail.
Le vendredi saint, 14 avril, Torcy entra sur les huit heures du soir chez Mme de Maintenon , menant au roi le chevalier de Beringhen , aujourd'hui premier écuyer et chevalier de l'ordre , chargé par le maréchal d'Huxelles d'apporter la nouvelle tant désirée delà signature de la paix, faite enfin le lundi précédent 10, fort avant dans la nuit, avec l'Angleterre , la Hollande , le Portugal , et les deux nouveaux rois de Sicile et de Prusse; et, pour le dire tout de suite, on eut les ratifications le 14 mai, et le 22 la publication de la paix se fit dans Paris avec grande solennité 3 . M. et Mme du Maine, qui songeoient fort dès lors à se rendre populaires, vinrent de Sceaux chez le duc de Rohan voir passer la cérémonie, dans la place Royale, s'y montrer sur [un] balcon, et y
«. Voir les Pièces sur la souveraineté avortée de la princesse des Ursins. (Note de Saint-Simon.)
2. La paix et la guerre se publiaient dans l'ancienne monarchie avec des formes solennelles. Le prévôt des marchands et autres officiers municipaux
[1713] la paix signée; fêtes à PARIS. 401
jeter de l'argent au peuple; libéralité qui n'auroit pas réussi auprès du roi à d'autres. Il y eut, le soir, beaucoup de feux devant les maisons, et plusieurs furent illuminées. Le 25 mai, on chanta le Te Deum à Notre-Dame avec l'assistance ordinaire ; le soir , grand feu d'artifice à la Grève , qui fut suivi d'un superbe festin que le duc de Tresmes, gouveri neur de Paris , donna à ses dépens à l'hôtel de ville aux ambassadeurs, et à grand nombre de personnes distinguées de la cour et de la ville , des deux sexes, et les vingt-quatre violons pendant le repas.
Ce temps sembla celui des grâces; on ne le négligea pas. Je me suis trompé sur la mort du duc Mazarin. Son extrémité à son âge l'avoit fait croire; il n'est mort que vers la fin de cette année-ci. Ainsi, après cette correction , je n'en parlerai plus. Il avoit donné le bailliage d'Haguenau de vingt mille livres de rente à son fils en mariage. Le peu de cas qu'on s'étoit accoutumé depuis longues années à faire de lui , et l'extrême mépris où la vie honteuse , scandaleuse , obscure ûe son fils l'avoit fait tomber , avisèrent Voysin de demander au roi ce bailliage pour Châtillon son gendre , qui a fait depuis une si grande et si inespérée fortune. Voysin l'obtint pour que Châtillon en jouît après la mort du duc Mazarin , et qu'il passât après Châtillon à sa postérité masculine. Le duc de La Meilleraye eut beau crier, la partie n'étoit pas égale; mais le public fut étrangement indigné de l'audace et de l'avidité de ce ministre, qui donna le premier exemple de la violence d'enlever le bien par pure faveur à des personnes vivantes, en droit et en possession de tout temps, c'est-à-dire depuis que le roi en avoit pu disposer, et cela sans ombre de droit, de dette ni de prétention quelconque que le pouvoir et le vouloir de ravir. Il ne fut pas longtemps sans faire passer sur la tête de Mme de La Rochepot, sa fille, une pension de six mille livres que lui avoient valu les voyages du roi en Flandre lorsqu'il y étoit intendant.
Madame , qui avoit peine à fournir à la dépense de son grand état avec quatre cent mille livres de rente , demanda du secours au roi , qui , avec excuses du peu , lui donna quarante-huit mille livres d'augmentation.
te duc de Charost, qui n'avoit rien vaillant, et qui étoit entre son père et sa mère et ses deux fils , eut en même temps douze mille livres dé pension.
Monasterol, ministre depuis fort longtemps de l'électeur de Bavière en France , où il faisoit une dépense en tout prodigieuse , avoit une pension du roi de trente mille livres. Il avoit épousé par amour une des plus belles femmes de Paris, au scandale de tout le monde, qui étoit veuve d'un vieux La Chétardie , gouverneur de Thionville , frère du curé de Saint-Sulpice, directeur de Mme de Maintenon après M. de Chartres. Elle n'avoit rien, et avoit épousé ce vieillard dont elle eut un fils , bien long-
ou royaux allaient avec de» archers et des hérauts d'armes en faire la proclamation dans les divers quartiers de Paris. On trouve la description d'une de ces solennités dans le Journal de l'avocat Barbier, à la date du 4 2 février 4749.