CHAPITRE XXVJH
Menées sourdes et profondes do P. Tellier et de Biasy, évèque de Meaux. — Voysin substitué à Torcy pour les affaires du cardinal de NoaUIe*,, — Biss$ nommé au cardinalat. — Projet énorme du P. Tellier. — L'affaire, du cardinal de Nuailles portée à Rome. — P. Daubenton et Fabroni ; quels. — Ils dressent seuls, et en secret, la constitution Unigenitus, — Le pape engagé de parole positive à ne donner sa constitution que de concert et approuvée du cardinal de La Trémoillc en particulier, et du sacré collège en général.
— Audacieuse visite du P. Tellier au cardinal dé Rohan. <~*. Caractère du cardinal de Rohan; son éducation. Il doit tout au cardinal de Noailleg,
— Privilèges de la vie des cardinaux. *~ Combat intérieur du cardinal de Rohan. Tallard entraîne le cardinal de Rohan au P. Tellier. — Cardinal de Rohan grand aumônier. — Cardinal de Polignac maître de la chapelle du roi. — Orgueil de son serment. — Il reçoit le bonnet de la main du roi ; il le harangue à la tête de l'Académie Françoise sur la paix. — Viltement recteur de l'Université; sa belle harangue et son très-singulier effet.
Le P. Tellier avançoit à grands pas vers le but qu'il s'étoit proposé toute sa vie, pour lequel il avoit travaillé sans cesse dans l'obscurité du cabinet, et sa place et le crédit prodigieux qu'il y avoit acquis le metr toient en état de tout oser pour y arriver. On a vu le caractère terrible de ce jésuite *, les conjonctures lui étoient les plus favorables pour le grand projet qu'il avoit formé. Il avoit affaire à un prince qui, de son aveu même, étoit de la plus profonde ignorance, élevé par la reine sa mère dans l'opinion que ce qu'on appeloit jansénistes étoit un parti républicain dans l'Église et dans l'Etat, ennemi de son autorité qui étoit son idole , inaccessible toute sa vie à tout ce qui n'étoit pas entièrement dévoué au parti opposé , accoutumé par les idées ultramontaines de la reine sa mère, et du cardinal Mazarin, à tout céder à la cour de Rome, et à déployer son autorité sur les parlements pour les y faire fléchir; à exiler, même à emprisonner les particuliers qui par de savants écrits blessoient Rome en s'élevant contre ses usurpations sur l'Église et sur les couronnes; soigneusement entretenu dans cet esprit par ses confesseurs toujours jésuites, et par Mme de Maintenon, gouvernée depuis si longtemps par le même esprit, qui étoit celui de M. de Chartres, son ancien directeur de toute confiance et de tout Saint-Sulpice, à qui M. de Chartres l'avoit comme léguée en mourant, entre les mains du curé La Chétardie, et de Bissy, évêque de Toul, puis de Meaux , qui , par le voisinage si proche de ce dernier diocèse, ne la perdoit presque pas de vue.
Bissy , dont l'âme étoit forcenée d'ambition , sous le pharisaïque exté-
[1713] MENÉES SOURDES DU P. TELU1&. k\X
rieur d'un plat séminariste de Saint-Sulpice , étoit de tout temps abandonné aux jésuites comme à ceux dont il attendoi t tout pour sa fortune , et sans lesquels il sentoit qu'il ne pou voit rien se promettre par luimême, sans famille, sans amis, sans accès, et relégué à Toul , où il n'étoit pas même du clergé de France. Qn a vu en sou temps combien il y exerça la patienoe de M. de Lorraine, pour se faire transférer ailleurs par ses cris; l'usage qu'il en sut faire à Rome, où il entretint un agent exprès pour se débrouiller un chemin au cardinalat, appuyé des jésuites; et comme il ne voulut point de Bordeaux, trop éloigné de la cour, quand il s'y vit si bien produit par M. de Chartres, et que ses affaires à Rome par rapport à la Lorraine et à ses espérances prenoient un tour à ne lui plus faire regarder Toul comme un cul-de-sac, et à ne lui plus permettre de quitter cet évêché que pour quelque autre qui favorisât encore mieux ses espérances , tel que fut Meaux.
Il étoit trop initié pour ignorer l'aversion de Mme de Maintenon et même de Saint-Sulpice pour les jésuites; il étoit aussi trop habile pour se refroidir avec des amis immortels, et d'une puissance permanente, pour épouser la fantaisie d'une femme qui, à son âge, pouvoit manquer à tous moments , et d'une troupe de barbes sales , qui sans elle n'avoit point de consistance , et que les jésuites tôt ou tard crosseroient avec le pied.
11 cacha donc à Mme de Maintenon , qui , par la mécanique de ses journées, ne voyoit le jour que par le trou d'une bouteille, et qui étoit la plus grande dupe du monde de ceux pour qui elle se prévenoit, il lui cacha, dis-je, son union ancienne et la plus intime avec les jésuites comme tels, et ne lui laissa voir de liaison entre lui et le P. Tellier, que par la nécessité du concert pour la bonne cause , pour l'Église , pour la pureté de la doctrine, c'étoit à dire contre le cardinal de Noailles; et il lui en faisoit d'autant mieux sa cour, que Mme de Maintenon , peu à peu tombée dans le dernier emportement sur cette affaire , étoit bien aise d'être informée des démarches du P. Tellier auprès du roi, pour agir de concert et en conséquence, de croire même les diriger sans toutefois vouloir ni voir ni ouïr parler du P. Tellier, ni qu'il sût rien qu'en gros, et pour la nécessité seulement par rapport à elle et sans elle; et c'est ce qu'elle croyoit faire par Bissy , sans s'être jamais doutée qu'ils ne fussent tous deux qu'un cœur et qu'une âme , ni qu'il fût livré aux jésuites.
D'autre part, le P. Tellier faisoit faire tout ce qu'il vouloit par Mme de Maintenon auprès du roi sur cette affaire , par le même Bissy , sans y parohre. Par ces manèges obscurs ils conduisirent où ils voulurent un roi enfermé à cet égard sous leur clef, et qui pour ministre de tout ce qui regardoit cette affaire, n'avoit plus Torcy qu'ils avoient rendu suspect par son alliance avec les Arnauld , et par l'évêque de Montpellier son frère. Ils lui avoient substitué Voysin , créature et âme damnée de Mme de Maintenon et de sa fortune , et aussi ignorant d'ailleurs et aussi vendu qu'il le leur falloit.
De cet antre de ténébreuse intrigue sortit la nomination de Bis?y au cardinalat, que sans concert, mais avec une ardeur é^aio, Mme de