‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 361 sur 378 · EXTRACTION ET FORTUNE DES PRADO · texte numérisé non relu

EXTRACTION ET FORTUNE DES PRADO

de Portugal. Son père avoit eu un gouvernement de province, la présidence du couseil des Indes , l'ambassade de Rome. Il avoit été grand écuyer et grand maître des rois Jean IV et Alphonse VI. Il étoit la sixième génération directe et masculine de Roderic de Souza , bâtard de Martin- Alphonse de Souza, fils de Pierre- Alphonse de Souza, dont le père Alphonse-Denis étoit bâtard d'Alphonse III , roi de Portugal, mort en 1279.

Ce fut une chose très-rare de voir encore une belle-fille de Charles IX bâtarde vivre jusqu'en cette année, dans laquelle elle mourut en ce temps-ci de vieillesse et de misère. Elle s'appeloit Françoise de Narbonne. Elle étoit fille du baron de Mareuil, et avoit eu un frère page du duc d'Angoulême , bâtard de Charles IX. Il avoit épousé, en 1591 , la fille aînée du dernier connétable de Montmorency à Pézenas , dont il ne lui resta qu'un fils qui ne le survécut que de trois ans , qui a été le dernier duc d'Angoulême. Le père, veuf de la Montmorency en 1636, devint amoureux de la sœur de son page, et l'épousa en février 1644. C'étoit une grande femme parfaitement belle et bien faite encore quand je l'ai vue, qui avoit quelque chose de doux, mais de majestueux. Elle représentoit la dignité et la vertu , qui fut chez elle sans tache et sans ride en tout genre toute sa vie. M. d'Angoulême la laissa veuve sans enfants et fort mai pourvue, en 1650. Il avoit près de soixante-dix-huit ans. Son fils ne s'en mit pas fort en peine, qui mourut à la fin de 1653, à cinquante-sept ans ; sa veuve encore moins, qui étoit La Guiche, fille du grand maître de l'artillerie , la même dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires , chez qui ma mère fut élevée et mariée , et qui mourut , en 1682, à quatre-vingt-quatre ans. Elle ne pouvoit supporter une bellemère , et si inférieure , après laquelle il falloit passer.

Cette belle-mère étoit donc fort pauvre et fort abandonnée dans un appartement d'un couvent de Sainte-Ëlisabeth à Paris, où elle vivoit d'une pension du roi de vingt mille livres et de fort peu d'autre chose. Elle venoit une fois ou deux Tannée à la cour , où sa vertu et sa conduite la faisoit bien recevoir de tout le monde et du roi avec distinction , mais sans avoir jamais participé à aucun des nouveaux honneurs comme la duchesse de Verneuil, sous prétexte que la bâtardise de son mari n'étoit pas des rois Bourbons. Les malheurs de la guerre , qui avoient porté tout à l'extrémité , suspendirent le payement des pensions. Mme d'Angoulême eut beau représenter qu'elle n'avoit au monde de subsistance que la sienne, le roi ne fut point touché de la laisser mourir de faim, dont elle seroit très-certainement morte sans une vieille demoiselle qui lui étoit attachée depuis longtemps . et à elle , qui avoit un petit bien à douze ou quinze lieues de Paris. Elle l'y mena , ne pouvant plus payer son couvent ni sa nourriture , et elle a vécu plusieurs années chez cette demoiselle à ses dépens , et y est morte sans que le roi , ni ses bâtards , ni les riches héritiers des deux ducs d'Angoulême , aient pu l'ignorer , et sans qu'ils en aient eu la moindre honte.

Un autre personnage singulier mourut en ce même temps à Paris, dans le séminaire des Missions-Etrangères. 11 étoit troisième fils du célèbre Lyonne , ministre et secrétaire d'État , et il étoit né à Rome en 1655, pendant l'ambassade de son père vers les princes d'Italie. Il

442 MORT DE LA DUCHESSE D'aNOOULÊMB. [1713]

n'avoit que seize ans quand il le perdit. Son frère , qui a voit la survivance du père, n'en put soutenir seul le poids. Il culbuta presque aussitôt , et cette famille tomba en désarroi malgré l'alliance du duc d'Estrées qui ne la put soutenir. La dévotion et le désastre firent prendre à l'abbé de Lyonne le parti des missions d'Orient. 11 fut sacré évôque in partibua de Rosalie. Il travailla plus de vingt ans aveo un grand zèle dans ces pays éloignés, et il acquit une grande oonnoissance des lettres et des sciences chinoises. Il revint en France aveo les ambassadeurs de 8iam, en 1686, et s'en retourna aveo eux l'année suivante. De Siam il passa a la Chine , où il se brouilla fort aveo les jésuites sur les cérémonies chinoises, ainsi que tous les autres missionnaires. Ces affaires-là le firent revenir à Rome en 1703 , pour y soutenir la cause contre les jésuites. Il ' y demeura plusieurs années. Il revint de Rome à Paris , dans le séminaire des Missions-Étrangères , y travailler aveo eux pour la même affaire, et il y mourut dans une vie fort retirée et fort appliquée, sans avoir quitté le dessein de retourner aui missions , qui lui avoit toujours fait conserver sa grande barbe*

L'abbé Régnier , secrétaire perpétuel de l'Académie françoise , mourut aussi à plus de quatre-vingts ans» 11 avoit un talent particulier pour les langues et la poésie , et il avoit fait quantité de vers françois , latins s espagnols et italiens. Il avoit passé presque toute sa vie dans l'hôtel de C ré qui , et il étoit fort répandu et bien reçu dans les meilleures compagnies.

Souliers , chevalier d'honneur de Madame, mourut aussi. C'étoit un Janson, fort bon homme, et que Mme de Maintenon envoyoit quelquefois chercher les après-dînôes à Marly, pour venir jouer au trictrac avec eUe. Je ne sais comment cela s'étoit fait. Il étoit l'unique qui eût cette privance, mais il n'en tira aucun parti. Mortagne , qui étoit premier écuyer de Madame, passa à la charge de chevalier d'honneur, et il vendit oelle de premier écuyer à un arrière-Simiane * mais ce ne fut que quelque temps après , parce que le frère de Souliers , qui étoit en Provence , eut d'abord la charge de chevalier d'honneur»

Le roi fut si content de la conduite de Beauvau , évêque de Tournai , pendant et après le siège de cette place s surtout de ce qu'il n'avoit pas voulu en demeurer évêque depuis la prise, qu'il lui donna l'archevêché de Toulouse, vaquant par la mort du frère de Villacerf et de Saint* Pouange. Il passa depuis à Narbonne , et fut avec le marquis de Beauvau , son frère, de la promotion de l'ordre de 1724.

Les amusements étoient de plus en plus fréquents les soirs chez Mme de Maintenon , où rien ne pouvoit remplir le vide de la pauvre Dauphine. Le duc de Noailles qui , comme on l'a vu . y étoit devenu fort étranger, chercha à s'y raccrocher par Une Idylle dont il fit faire les pa* rôles par Longepierre , sur la paix , et la musique par La Lande , mettre <de la musique de la chapelle. Le roi la fit chanter plusieurs fois. C'étoit à Marly , où le voyage fut fort long.

Le duc de Shrewsbury , pressé de retourner en Angleterre, obtint ce qui ne s'étoit point Tait encore pour aucun autre ambassadeur, ni autre ministre étranger , et il le regarda comme une grâce. Il vint seul sans cortège et sans introducteur des ambassadeurs à Marly, comme un

[1713] AUDIENCE DE CONGÉ DU DUC DE SHREWSBURY. kkZ

courtisan , dîner chez Torcy , qui lui donna de la part du roi son portrait enrichi de soixante mille livres de diamants. Il vit le roi le matin en arrivant, et, seul avec lui dans son cabinet, prit congé. Sa femme étoit venue le même jour dîner chez Mme la princesse de Conti , et l'aprèsdînéeelle fut prendre aussi congé du roi dans son cabinet, et tous deux s'en retournèrent le soir à Parie, d'où ils partirent, Bans avoir pris

d'autres congés..

CHAPITRÉ XXXÏ.

Siège de Landau. — La garnison et celle de Kaiscrslautern se rendent prisonnières. — Biron perd un bras à Landau et en a le gouvernement. — Villars, chevalier de la Toison d'or, passe le Rhin ; investit Fribourg. — Cardinal de Bouillon s'achemine des Pays-Bas à Home. — Électeur de Bavière toit le roi A Marly. — • Votage de Fontainebleau par PelH-Bourg. — L'électeur de Bavière y tient passer quinte Jours et retourne a Compiègne. — Mariage du prince de Robecque et de la fille du comte de Solre. — Branche de Robecque de la maison de Montmorency. — Fortune du prince de Robecque en Espagne ; sa mort, et Bon frère. — Branche de Solre de la maison de Croï. — Origine de cette maison. — MM. de Solre sortis de la branche de Chimay. — Evêque de Cambrai fait duc. — Chimère du fils atné du dernier comte de Solre. — Branche d'Havré de la maison de Croï sortie de la branche de Solre. Éclat près d'arriver entre le duc de La Rochefoucauld et moi, arrêté parle duc de Noailles» *~ Trois mille litres d'augmentation de pension |à Saint-Herem. — Doute mille litres d'appointements à Bloin Sur la Normandie pOur le gouvernement de Coutances. — Comte de La Mothe, rappelé, voit le roi dans son oabinet. — Sage politique du roi sur les emplois dans les provinces* — Naissance de l'infant don Ferdinand.

Besons fit lë siège de Landau , où Villârs vint une fois ôti deux se promener et faire le général. Il commandoit l'armée qui couvroit le siège. La tranchée y fut ouverte la nuit du 24 au 25 juin. Pendant Ce temps-là Dillon alla attaquer Kaiserslautern. Six Cents hommes et trente-sept officiers qui le défendoient sous un colonel, se rendirent prisonniers de guerre. Biron, lieutenant général , aujourd'hui duc et pair, et doyen des maréchaux de France, y perdit un bras à une grande sortie, et n'a pas servi depuis. Villars fit cependant force détachements au long et au large, et à son ordinaire ne s'oublia pas pour les contributions. Le 19 août on battit la chamade à Landau. On ne put convenir que le 20. Le prince Alexandre de Wurtemberg, gouverneur, se rendit avec sa garnison prisonnière de guerre. Il en sortit quatre mille huit cents hommes, qui furent distribués en la haute Alsace, et le prince de Wurtemberg eut un congé de trois mois. Il resta douze cents blessés dans la place, où il ne se trouva plus que vingt milliers de poudre et soixante pièces de canon, la plupart hors de service. Lutteau , frère de la maréchale de Besons, apporta la prise au roi, et Valory, frère de l'ingénieur qui avoit conduit les travaux du siège, en apporta le détail et trenteneuf drapeaux.

Villars eut en môme temps la Toison , sans qu'on ait jamais su par où , et sans avoir eu aucun rapport de guerre ni d'affaires avec l'Es- Dagne. C'étoit un homme qui vouloit tout, et le plus impudent qu'il fût

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