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aussi refroidi que son beau-frère ; l'idée de la cour ne s'en apercevoit pas, elle étoit accoutumée à l'union singulière de toute la famille de Colbert ; elle avoit été témoin de celle des deux ducs avec Pomponne depuis son retour jusqu'à sa mort, qui étoit de toute confiance. La communication d'affaires et les bienséances voiloient au monde prévenu et jusqu'aux plus éveillés le fond de leur situation ensemble, et euxmêmes avoient soin d'entretenir ce voile par le dehors de leur conduite ; mais le fond le voici.
On a vu quelle étoit l'extrême piété du duc de Beauvilliers , et quel aussi son abandon pour Mme Guyon, surtout pour M. de Cambrai, et pour tout ce petit troupeau , qui l'avoit pensé perdre plus d'une fois sans l'en avoir pu détacher le moins du monde, conséquemment pour les jésuites et pour la partie suipicienne qui n'avoient jamais abandonné M. de Cambrai dans aucun temps. De là un aveuglemeut sur les matières de Rome et sur le jansénisme, qui ne lui permettoit pas de rien voir ni de rien entendre. Plus le roi avançoit en âge, plus sa foiblesse, toujours sans contre-poids sur ces matières qu'il ignoroit profondément, se trouvoit en proie aux jésuites et aux directeurs de Mme de Maintenon par elle; plus donc Rome d'une part, les jésuites de l'autre, gagnoient de terrain, et plus M. de Beauvilliers y donnoit à bride abattue, et c'étoit principalement depuis la mort de Pomponne que le grand cours de ces choses avoit commencé, et sans cesse s'étoit augmenté. Torcy pensoit là-dessus tout différemment. Il connoissoit l'inestimable prix de la conservation des droits de la couronne, de celle des libertés de l'école, et de celles de l'Église gallicane; il ne connoissoit pas moins les ruses des jésuites et la grossièreté des sulpiciens. Il étoit donc souvent opposé sur ces matières au duc de Beauvilliers au conseil. Il étoit extrêmement instruit, avoit beaucoup d'esprit, d'honneur, de probité, de lumières; mais sage, retenu, timide même, il ne disoit que ce qu'il falloit dire avec douceur et mesure, respect même, mais il le disoit bien , parce qu'il avoit le don de la parole et celui encore de l'écriture ; presque toujours encore la raison étoit de son côté. M. de Beauvilliers, dont le rang d'opiner étoit le pénultième des ministres , suoit de l'encre d'entendre Torcy , et plus encore à réfuter son avis qui entralnoit plus que très-souvent les autres ministres. Il sentoit qu'il alloit essuyer le feu du chancelier qui opinoit immédiatement après lui , et qui ne le ménageoitpas, quelquefois même jusqu'à l'indécence, tellement qu'il regardoit Torcy comme un avec le chancelier sur ces matières , et qui lui fournissoit des armes dont le chancelier se servoit contre lui avec impétuosité, et en général ajoutoit aux raisons de Torcy le poids de son esprit, de sa liberté, de son autorité. Cela s'appeloit chez M. de Beauvilliers être janséniste, et être janséniste étoit chez lui quelque chose de plus odieux et de plus dangereux qu'être protestant.
Torcy avoit encore deux crimes envers lui : l'un de n'avoir jamais eu de liaison avec M. de Cambrai; l'autre d'être mari de Mme de Torcy, qui avoit en effet un véritable pouvoir sur lui , qui du cœur passoit à l'esprit. Elle en avoit beaucoup elle-même, et savoit beaucoup, aussi. Avec cela, libre et peu capable de cacher ses sentiments, qui étoient
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tout i tait conformas à son nom. Ce n'était pw pourtant qu'elle fût imprudente , encore moine qu'elle affichât rien, mais on la démêloit. C'étoit donc aux yeux de M. de Beauvilliers une manière d'hérétique i qui pervertiseoit eon mari , et qui le tenoit de trop près et de trop court pour espérer de le eon? ertir , même de le rendre moins oppose , ou plus complaisant.
M. de Chevrouse , malgré son abjuration de Port-Royal où il avoit été élevé , n'étoit pas si outré que son beau-frère. C'étoit un composé fort bizarre à cet égard. Non moins abandonné à Mme Guyon, à M. de Cambrai surtout, et à toute sa gnose, il avoit retenu de son éducation une aversion parfaite des jésuites qu'il cachoit avec soin, où je le surpris plus d'une fois, et qu'il ne me désavoua pas avec le secret et la confiance qui étoit établie entre nous; par conséquent, toujours en garde contre eui, et comme plus foncier que M. de Beauvilliers , moins livré au* entreprises de Rome; je dis moins parce qu'il étoit encore beaucoup. Ces gens de Port-Royal qu'il avoit abdiqués, l'estime et l'affection pour eui n'avoient pu s'effacer en lui. Il me l'a avoué de presque tous , et néanmoins en spéculation à eux , il leur étoit contraire en pratique. Ce composé ne peut s'expliquer, mais il étoit tel que je le représente. Cette façon d'être, jointe avec sa douceur naturelle, son esprit compassé et si naturellement tourné à être amiable compositeur le défaut d'occasion d'opinions contraires au conseil, où il n'entroit pas, quoique effectivement et véritablement ministre, l'écartoient moins de Torcy que le duc de Beauvilliers, et l'appliquoient à conserver tous les dehors entre eux , n'y pouvant davantage.
Torcy , qui sentoit parfaitement tout ce que le monde ne voyoit pas dans cet intérieur de famille , n'avoit pas tort de vouloir s'appuyer de d'Antin , et celui-ci , qui frappoit en dessous à la porte du conseil , avoit raison de se lier à un homme dont la place lui pouvoit donner des moyens de se la faire ouvrir. En môme temps moi , qui connoissois cet intérieur, je ne fus pas surpris que le duc de Beauvilliers, discutant les ministree avec moi, mît Torcy le premier sur le tapis, et m'en parlât comme d'un homme qu'il étoit absolument nécessaire de remercier.
Lié où il étoit et dans une place qui ne me donnoit ni rapport avec lui ni aueun besoin de lui , je ne le connoissois alors que comme on eonnott tout le monde ; je n'a Dois jamais chez lui ; lui aussi ne m'a- ▼oit jamais fait aucune avance , quoique nous eussions des amis communs. Je n'étois pas content de lui sur M. le duc d'Orléans, et s'il mut tout dire, son indifférence pour moi m'avoit déplu. Je n'eptrepris donc pas sa défense avec M. de Beauvilliers , qui passa outre et me demanda qui je pensois qu'on pût mettre eu sa place.
Amelot étoit bien le meilleur , mais il étoit trop lié à la princesse des Ursins » trop bien par conséquent aveo Mme de Mainteoon pour que ce
1. On appelait amiable compositeur l'arbitre qui terminait un différend entre les parties i des condition* équitables, sans reeourir * la rigueur de le juatlee.
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fût l'homme de M, de Beauvilliers , ni le mien par rapport a M. le duc d'Orléans, que javoulois unir de plus en plus avec le Dauphin; je proposai donc Saint-Contest qui étoit fort de mes amis, et d'amitié de père en fils. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit et du phis délié, eous un extérieur épais , appliqué , travailleur , et qui , avec les manières les plus pleinement bourgeoises, connoissoit pourtant le monde, la cour et les gens extrêmement bien, et qui dans son intendance de Metz avoit toujours réussi dans les affaires ou les négociations qu'il avoit eues fort souvent avec l'électeur palatin , celui de Trêves , le duc de Lorraina, et plusieurs petits princes de ses environs; il étoit doux, liant, insinuant, et savoit aller à ses fins avec adresse et en contentant ceux avec qui il avoit à traiter. M. de Beauvilliers le connoissoit et le goutoit asses, et il approuva beaucoup ma pensée, en sorte que cela demeura comme arrêté entre nous.
Desmarets nous fit disputer. Le duc en étoit, comme je l'ai remarqué , à n'oser plus lui parler de rien. Il ne pouvoit donc se dissimuler son humeur intraitable , ni l'excès de son ingratitude , mais ces défauts ne touchoient point à la religion. Il ne donnoit nul soupçon de jansénisme, et il étoit bien loin encore de revenir au monde lors de la disgrâce de l'archevêque de Cambrai : net sur des points à l'égard du duc si capitaux, d'autres le sauvoient. Il étoit neveu de Colbert, élevé dans les finances , à son école * il en avoit pris , à ce que l'on pensoit , les principes et las maximes. Il passoit pour l'homme le plus capable en finances; enfin, M. de Beauvilliers l'avoit ramené sur l'eau a force de sueurs , de temps et de rames , et quel qu'il l'éprouvât , il ne put se résoudre à détruire son ouvrage , et tout ce que j'alléguai ne fit que blanchir. Il ne trouva jamais mieux à mettre en sa plaçe , et U se ferma & l'y laisser.
Nous fûmes aisément du même avis sur La Vrilliôre. Il convint avec moi que pour ce que ce secrétaire d'Etat faisoit, et quand même il saroit chargé de plus , il le faisoit très-bien, et qu'il n'y avoit point à chercher mieux.
Voyfltn nous parut également à tous deux nécessaire à renvoyer : nulle capacité, probité de cour, connoissance de personne, dureté, et rusticité, créature de Mme de Maintenon jusqu'au dernier abandon. Je voulus sonder le duc sur Chamillart, et je fus édifié, touché même de sa réponse I il me dit qu'il étoit son ami depuis quarante ans, et que cette liaison il l'avoit resserrée lui-même par le mariage de sa nièce avec son fils», qu'il connoissoit sa probité à toute épreuve, et ses lumières fort au-dessus de l'idée qu'on en avoit prise ; mais qu'il croyoit le Dauphin un obstacle invincible à son retour; d'ailleurs que Chamillart avoit deux défauts qu'il croyoit incompatibles avec le bien de l'État et dont il le savoit Incorrigible , avec lesquels il se feroit un grand scrupule de le replacer : une opiniâtreté invincible dont il me conta des traits qui m'étonnèrent , quelque connoissance que j'eusse de cette opiniâtreté, dont j'ai rapporté quelques-uns, et des amis sur lesquels il étoit incapable de revenir, et dont l'entêtement étoit extrêmement dangereux. De ce dernier j'an avois une parfaite expérience qui se trouve
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répandue ici en plus d'un endroit. Je fus affligé avec d'autant plus d'amertume que je fus convaincu , et qu'il fallut me détacher du plaisir extrême de contribuer à remettre mon ami en selle ; ce qui , en effet , n'étoit plus possible avec ce que j'ai eipliqué des choses de Flandre , indépendamment de tout le reste. Je proposai donc La Houssaye que je ne connoissois point, mais par ce qu'il m'étoit revenu de sa conduite dans l'intendance d'Alsace où il étoit, et il falloit un intendant de frontières et de troupes, et M. de Beauvilliers l'approuva.
Je trouvai sur Pontchartrain les dispositions les plus funestes et qui pouvoient le plus flatter celles qu'il avoit méritées de moi , mais qui m'épouvantèrent parce qu'il avoit un père à qui j'étois lié d'amitié , de reconnoissance et de confiance la plus intime, une mère que j'aimois et respectois véritablement, et que sa femme si proche de la mienne et si parfaitement unie avec elle, lui avoit laissé des enfants. Je vis leur sort, je vis le chancelier, ou éconduit, ou retiré de lui-même avec le poignard dans le cœur , et survivre à sa prodigieuse fortune , en proie à l'horreur de son fils, et au néant de ses petits-fils. J'avois caché mon ressentiment et ses causes , et plus au duc de Beauvilliers qu'à personne , dans la situation où je le connoissois avec le chancelier.
Il s'ouvrit à moi sur le père et sur le fils plus qu'il n'avoit fait encore , car il s'ouvrit tout à fait. Rome, le jansénisme, et plus que tout, la différence extrême de sentiment sur la personne et la doctrine de M. da Cambrai, avoit achevé de cimenter le mur qui avoit commencé à s'élever entre le duc et lui dès son arrivée à la tête des finances. Les escarmouches au conseil étoient continuelles. Outre ce que j'en ai touché ici , il n'y a pas longtemps , le chancelier s'y aidoit souvent d'une légèreté qui lui étoit naturelle, et qui mettoit les rieurs de son côté. Il passoit quelquefois jusqu'à porter des bottes indécentes et parfois scandaleuses , qui déconcertoient une gravité qui, sur ces matières, avait rarement raison. Ailleurs le chancelier n'étoit pas plus mesuré ; ils avoient même été plus d'une fois jusqu'à cesser de se rendre les devoirs communs de civilité réciproque, et quoiqu'ils n'en fussent pas là alors, ils n'en étoient pas mieux ensemble , quoique le duc de Ghevreuse et le chancelier fussent toujours demeurés amis. L'éclat ancien qui n'avoit fait qu'augmenter depuis avoit engagé dès lors le duc de Beauvilliers de retirer de la marine ceux qu'il y protégeoit, et qu'il y avoit mis du temps de Colbert et de Seignelay. Les blessures étoient devenues si continuelles et si profondes que ces deux hommes ne se pouvoient pardonner, et que leur haine étoit publique. Le duc , avec toute sa piété et ses mesures , se permettoit à cet égard plus de choses qu'il n'en étoit naturellement capable. Sûr du roi et de son pupille dans les matières qui formoient leurs disputes, il se défendoit ordinairement avec hauteur et jetoit quelquefois au chancelier des choses et des faits qui l'embarrassoient, et le poussoit alors avec hardiesse. J'appris alors mille détails là-dessus du duc de Beauvilliers , que ses mesures si resserrées m'avoient cachées jusque-là, et que le chancelier n'avoit eu garde de me dire par considération pour moi dans la plus qu'intime liaison où il me savoit avec le duc, non par manque de confiance, car il m'en disoit assez tous