‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 1 sur 209 · LANDAU INVESTI · texte numérisé non relu

LANDAU INVESTI

grand dessein, et le roi de Pologne ne croyant plus en

sûreté, se hâta de gagner la Saxe avec peu de suite. La victoire fut sanglante, et acheva d'irriter le roi de Suède par la mort du duc d'Holstein-Gottorp, son beau-frère, tué à ses côtés, qu'il aimoit uni(iuement, et dont, dans le transport de sa douleur, il jura de tirer la plus grande vengeance.

Le roi ne recevoit pas de meilleures nouvelles du Rhin que de Flandre. Brisach, Fribourg, le fort de Kehl, Philippsbourg, rendus par la paix de Ryswick, resserroient extrêmement notre armée, et le palatin, beau-frère de Tempereur, intimement lié à lui et mal avec le roi, qui avoit protégé hautement contre lui les droits de Madame, avoit farci son pays deçà le Rhin de troupes, et favorisé les retranchements du Spirebach , qu'on a vus si glorieux au maréchal de Ghoiseul, et qui présentement nous arrétoient tout court, et ôtoient à notre armée la communication de Landau et la subsistance des vastes et fertiles plaines qui de là s'étendent jusqu'à Mayence. Le marquis d'Huxelles et Mélac, gouverneur de Landau, en avoient écrit tout l'hiver, voyant ces préparatifs. Landau ne valoit rien; on l'avoit augmenté, par l'avis de M. le maréchal de liorges, d'un ouvrage sur une hauteur qui commandoit, mais avec cela la place étoit encore mauvaise. Huxelles vint lui-même remontrer le danger de laisser accommoder le Spirebach aux ennemis, et de ne pas mieux garnir Landau , dont la garnison n'étoit presque que de régiments nouveaux. On étoit encore dans ce désir effréné de paix qui en dounoit espérance contre toute raison, et, pour le Rhin comme pour la Flandre, dans cette léthargie qui devint sitôt après funeste. On répondit au marquis d'Huxelles qu'on n'étoit en peine de rien de ce côté-là, et qu'on étoit bien assuré que le siège de Landau étoit une chimère à laquelle il ne seroit seulement pas songé. On s'y trompa comme sur la Flandre.

Gatinat n'eut pas plutôt assemblé sa médiocre armée sous

[1702] DÉSERTION DU PRiNG£ D'AUVERGNE. 3

Strasbourg, que sur la fin de juin il apprit que Landau étoit investi, et qu'il sut que le S})irebach étoit une barrière qui de la montagne au Rhin lui ôtoit toute communication avec cette place, et ne lui laissoit d'espace à se promener que le court espace depuîâ Strasbourg jusqu'à ce retranchement accommodé et garni à ne rien craindre. Ge Ait donc à y pi* rouetter, et à subsister aux dépens de la basse Alsace, que Catiiiat passa la campagne.

Le prince d'Auvergne servoit dans cette armée avec son régiment de cavalerie : c*étoit un gros garçon fort épais et fort désagréable, extrêmement rempli de sa naissance et des chimères nouvelles de sa famille. De quatre frères, il étoit, pour ainsi dire , le seul par l'exhérédation , et tout à l'heure par la mort de l'ainé, et par la prêtrise des deux autres. Son père avoît avec lui des procédés fort durs, et bien que juridiquement condamné en plusieurs tribunaux de faire raison à ses enfants des biens de leur mère, ils n'en pouvoient rien arracher. Une visite que le prince d'Auvergne alla faire au cardinal de Bouillon dans son exil, en entrant en campagne, lui tourna apparemment la tête. Un beau jour qu'il étoit de piquet, il alla visiter les gardes du camp, et quand il y fut, piqua des deux et déserta aux ennemis comme un cavalier. Il avoit laissé sur sa table une lettre pour Chamillart, par laquelle d'un style haut et troublé il lui marquoit que, ne pouvant obtenir de quoi vivre, il s'en alloit en chercher en Bavière, auprès de la sœur de son père, veuve sans enfonts d'un onde paternel de Télecteor. Ge n'étoit pas pourtant qu'il n'eût six mille livres de pension du roi. Il alla en effet à Munich; il y fut peu, passa en Hollande, et dans le cours de l'hiver fut fait major général dans les troupes de la république.

S*il ne se fût agi que de subsistance, il auroit pu représenter sa situation au roi, lui en demander, ou la permission d'aller vivre à Berg-op-Zoom sans servir contre lui. Mais les chimères de son oncle l'avoient séduit. Il voyoit

4 AaTiFiC£â 1M(JT1L£S D£S BOUILLON. [1702]

trois fils au due de Bouillon. U pouvoit être dangereux de

trop multiplier une suite de cadets , dont le rang de prince étranger pourroit fatiguer, et qui seroitmal soutenu par des établissements. Celui de Berg-op-2oom, qui n*étoit rien en France qu'un revenu en temps de paix, avoit une décoration en Hollande, par Tétendue et la dignité de ce marquisat. Le prince d'Auvergne rillustroit encore par le rang que sa maison avoit en France, et par les établissements de son père et de ses oncles. 11 se flattoit surtout d'y être distingué par sa parenté avec le feu roi Guillaume et le prince de Nassau, gouverneur héréditaire de Frise, étant arrière-petit-fils de la maréchale de Bouillon, fille du célèbre prince d'Orange, fondateur de la république des Provinces-Unies. Enlin il comptoit de rassembler en sa faveur les créatures du roi Guillaume dans les troupes et dans l'État, et d'y pouvoir être aidé et décoré par les nombreux parents de la maison de Hohenzollem, dont étoit sa mère, répandus dans la basse Allemagne. Il espéra de faire aisément une figure considérable avec tous ces appuis, et pour se concilier la faveur du pensionnaire Heinsius, maître eu Hollande, et des autres principales créatures du roi Guillaume, qui lui étoient unies, et qui comme Heinsius avoient hérité de la haine de leur stathouder pour le roi et pour la France, et ôter de plus toute sorte d'ombrage, il préféra la voie de la désertion à toute autre de s'aller établir en Hollande.

J'avance ici de près d'une année la suite de cette désertion, pour n*avoir plus à y revenir. Elle fit grand bruit; les Bouillon la blâmèrent, mais plaignirent son malheur. Hs appuyèrent sur sa retraite à Munich, pour la rendre moins criminelle; ils trouvèrent que la manière n'étoit que sottise sans mauvaise intention. Le roi , qui ne crut pas y perdre grand'chose, et qui aimoit M. de BouiUon, laissa tomber la chose, et le monde, séduit par cet exemple et par les amis des Bouillon, se tourna à la compassion et bientôt au silence. Il se rompit quand on le vit au service de Hol-

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