‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 103 sur 209 · ÉTRANGE VOL. Î · texte numérisé non relu

ÉTRANGE VOL. Î

channant, dans le plus gnmd monde de la ville et de la cour et dans les meilleures compagnies, recherché par tontes les

plus distinguées, quelquefois gros joueur, et qui avoit été chancelier de la reine. Il menoit Courtin à Saint-Germain au conseil, et on voloit fort dans ce temps-là. Ils furent arrêtés et fouillés, et Fieubet y perdit gros qu*ii avoit dans ses poches. Gomme les voleurs les eurent laissés, et que Fieubet se plaignoit de son infortune, Courtin s'applaudit d*avoir sauvé sa montre et cinquante pistoles qu'il avoit fait, à temps, glisser dans sa brayette. A l'instant voilà Fieubet qui se jette par la portière à crier après les voleurs et à les rappeler, si bien qu*ils vinrent voir ce qu*il vouloit. c Messieurs, leur dit-il, vous me paroissez d'honnêtes gens dans le besoin , il n*est pas raisonnable que vous soyez les dupes de monsieur que voilà, qui vous a escamoté cinquante pistoles et sa montre; > et, se tournant à Courtin : « Monsieur, lui dit-il en riant, vous me l'avez dit, croyez-moi, donnezles de. bonne grâce et sans fouiller. > L*étonnement et l'indignation de Courtin furent tels qu'il se les laissa prendre sans dire une seule parole; mais les voleurs retirés, il voulut étrangler Fieubet, qui étoit plus fort que lui et qui rioit à gorge déployée. Il en lit le conte à tout le monde à Saint- Germain; leurs amis communs eurent toutes les peines du monde à les raccommoder. Fieubet étoit .mort longtemps avant lui, retiré aux Gamaldules de Gros-Bois. G'étoit un homme de beaucoup d'ambition, qui se sentoit des talents pour la soutenir, qui soupiroit après les premières places, et qui ne put parvenir à aucune. Le dépit, la mort de sa femme sans enfants, des i^aires peu accommodées, de l'âge et de la dévotion sur le tout, le jetèrent dans cette retraite. Pontchartrain envoya son fils le voir, qui, avec peu de discrétion , s'avisa de lui demander ce qu'il faisoit là. a Ce que je faist lui répondit Fieubet, je m'ennuie; c'est ma pénitence, je me suis trop diverti. » 11 s'ennuya si bien, mais sans se relâcher sur rien, que la

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jaunisse le prit et qu*il y môurut d'ennui an l>oat de peu d'années.

' Il y avoit déjà longtemps que Courtin, très-infirme, presque aveugle (et il le devint à la fin), ne sortoit plus de sa maison, où il ne recevoit même presque plus personne, lorsqu'il mourut, fort vieux, d'une longue maladie. Il étoit doyen du conseU. La Reynie, célèbre pouf avoir commencé à mettre la place de lieutenant de police sur le pied où on la voit, mais néanmoins homme d'honneur et grand et iiitè^n^e juge, suivoit Gourtin et prétendit être doyen, lorsque l'archevêque de Reims, conseiller d'État d'Église, entre-deux, le préteiMiit aussi. La Reynie se récria ; il demanda à l'archevêque ce qu'il en prétendoit faire, lui qui par sa dignité de pair précédmt le doyen du conseil , et qui par ses richesses ne pouvoit être touché de quelques milliers d'écus que le doyen avoit de plus que les autres conseillers d'État. L'archevêque convint qu'il n'avoit que faire du décanat pour rien, mais que lui échéant, il le vouloit recueillir pour ne pas nuire aux conseillers d'État d'Kglise qui n'auroient pas les mômes raisons de rang et de biens pour ne s'en pas soucier, et n'en voulut jamais démordre, (lela fit une question qui fut portée devant le roi au conseil des dépêches, entre les conseillers d'État d'Église et d'épée d'une part, et ceux de robe de l'autre : c'est-à-dire de six contre vingt-quatre. Outre qu'il ne sè trouva aucune raison de disparité ni d'exclusion , M. de Reims allégua des exemples, entre autres, d'un archevêque de Bourges et d'un abbé qui avoient été conseillers d'État, puis doyens du conseil, et il gagha sa cause tout d'une voix dans le commencement de l'année suivante.

Une autre affaire finit l'année, à laquelle je pris plus de part. Il y avoit plusieurs jours de grandes fêtes où le roi alloit à la grand'messe et à vêpres, auxquelles une dame de la cour quêtoit pour les pauvres; et c'étoit la reine, ou, quand il n'y en avoit point, la Dauphine qui nommoit à chaque fois celle qui devoit quêter, et dans l'intervalle des

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deux Dauphines, Mme de Mamtenon prenoit soin d'en faire ' avertir. Tant qu'il y a eu des filles de la reine ou de Mme la

Dauphine, c'étoit toujours l'une d'elles. Après que les chambres des lilles eurent été cassées , on nomma de jeunes dames , comme je viens de l'expliquer. La maison de Lorraine, qui n'a formé son rang que par des entreprises du temps de la Ligue, adroitement soutenue depuis et augmentée par son attention et son industrie continuelle, et, à son exemple , celles qui peu à peu se sont fait donner le même rang par le roi, attentives h tout, évitèrent imperceptiblement la quête pour se faire après une distinction, et prétendre ne point quêter, et s'assimiler, en cela comme en leurs fiançailles, aux princesses du sang. On. Ait longtemps sans y prendre garde et sans y songer. A la fin, la duchesse de Noailles, la duchesse de Guiche sa fille, la maréchale de Bouiflers s'en aperçurent. Quelques autres aussi y prirent garde, s'en parlèrent et m'en parlèrent aussi. Mme de Saint- Simon se trouvant habillée aux vêpres du roi, un jour de la Conception qu'il n'y avoit point de grand'messe et que Mme la duchesse de Bourgogne avoit oublié de nommer une quêteuse, lui jeta la bourse au moment de quêter. Elle quêta, et nous ne nous doutions pas encore que les princesses songeassent à se fabriquer un avantage de ne point quêter.

Après que j'en fas averti, je me promis bien que les

duchesses deviendroient aussi adroites qu'elles là-dessus , jusqu'à ce qu'il arrivât quelque occasion de rendre la chose égale. La duchesse de Noailles en parla à la duchesse du Lude qui, moUe et craignant tout, se contentoit de hausser les épaules; et il se trouvoit toigours quelque duchesse neuve et ignorante ou basse, qui de fois à autre quêtoiL Enfin la duchesse du Lude, poussée à bout par Mme de Noailles, en parla à Mme la duchesse de Bourgogne, qui, trouvant la chose telle qu'elle étoit, voulut voir ce que les princesses ieroient, et à la première fête fit avertir Mme de

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