‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 160 sur 209 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

Tracy; sa catastrophe; sa mort. — Reineville retrouvé. — Mort de Rigpville. — Mort et conversion de la comtesse d'Auvergne.— Mort et caractère do prince d'Espinoy. — Assassinat, extraetkm, caractère de Yervins ; singularité de sa fin. — Voyage de Fontainebleau par Sceaux. — Maréchal de Yilleroy à la cour, puis à Bruxelles. — • Électeur de Bavière à Bruxelles. — Électeur de Cologne à Lille. — Petits exploits de La Feuillade. — Anecdote curieuse. — État brillant de Mme la duchesse de Bourgogne. — Nangis. — Mme de La Vrillière. — Maulevrier et sa femme. — Maulevrier va avec Tessé en Espagne, passe par Toulouse, y voit la princesse des Ursins. — Tessé ejand d'Espagne en arrivant à Madrid. — Comte de Toulouse clievalier de la Toison d'or. — Mort du prince de Montauban; caractère de sa femme. — Mort du fils du comte de Griiinan; mot impertinent de sa mère. — Mort do Coigny. — Mort de M. de Duras; sa fortune et son caractère. — Comédies; bienséances. — Ruse d'orgueil de H. de Soubise inutile. — Régiment des gardes arraché par ruse au maréchal de Boufflers pour le doc de Guiche, et le maréchal fait capitaine des gardes du corps. — Duchesse de Quiche. — Tallard gouverneur de la FranchMIomté; mot salé de H. le duc d'Orléans. — Quarante mille livres de pension au fils enfont du prince de Gonti.

La triste destinée que le pauvre Tracy acheva en ce temps-ci put servir de grande leçon aux ambitieux, même qui méritent les faveurs de la fortune. G'étoit un gentilhomme de Bretagne, d*esprit et bien fait, parent proche de la duchesse de Goislin , mais pauvre, qui fut exempt, puis

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enseigne dos gardes du corps. Il se distingua à la cour et à la guerre par ses divers talents, et les fit servir les uns aux autres, n devint on des meilleurs partisans de Tannée; ce Alt lui qui, étant dehors, sauva Tannée de M. de Luxembourg lors du combat de Steinkerque, comme je l'ai raconté en son lieu. Sa volonté, sa valeur, Texécution parfaite de tout ce dont il étoit très-ordinairement chargé par les générauXy lui accpiirent leur estime puis leur amitié. U entra dans toute la confiance de M. de Luxembourg, Son service auprès de Monseigneur lui en avoit valu des bontés trèsparticulières. Une des filles d'honneur de Mme la princesse de Conti le voyoit de bon œil, et de meilleur encore la princesse même. Il fut recueilli et considéré; il avoit lieu d'attendre tout de la fortune, et à la guerre et à la cour. Malheureusement elle ne le servit pas aussi rapidement qu'il l'avoit attendu. Sa tète s'altéra, on s'en aperçut, on s'en tut jusqu'à ce que des disparates plus fortes firent juger dangereux de le laisser approcher d'aussi près que le demandoit son service d'enseigne des gardes du corps en quartier. Il étoit brigadier, on lui donna un régiment. Ce changement d'état acheva de lui tourner la téte, tant qu'à la fin on lui fit entendre de ne plus venir à Versailles. Cela combla son malheur. Son mal redoubla et se tourna bientôt en fureur, qui obligea de le mettre à Gharenton, chez les pères de la Charité, où le roi fit prendre grand soin de lui, et où il mourut en ce temps-ci, trois ou quatre ans après y avoir été mis. n n'étoit point marié. Ce fut grand dommage , je le connoissois extrêmement, et je n'ai guère trouvé un plus galant homme. En ce même temps Reineville, lieutenant des gardes du corps, qu'on a vu (t.U, p. 262) disparoitre en 1699, coulé à fond par le jeu, fut reconnu et retrouvé caché et servant pour sa paye dans les troupes de Bavière. En même temps aussi mourut Rigoville , lieutenant général , fort vieux et homme d'honneur, de valeur et de mérite, qui avoit longtemps commandé les mousquetaires noirs, sous Jou-

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velle et Vins. Ije vieux La Raldière mourut aussi à Lille, où il commandoit depuis très-longtemps. Il étoit lieutenant général, grand-croix de Saint-Louis dès l'institution, frère de la maréchale de Gréqui. Il but du lait à ses repas toute

sa vie , et mangeoit bien et de tout jusqu'il quatre-vingt-sept ou huit ans, et la tête entière. Tl avoit été très-bon officier, mais un assez mérliant homme; il ne but jamais de vin; honorable, riche, de Tesprit et sans enfants. Le maréchal de BoufQers le protégeoit fort. H se piquoit de reconnoissance pour le maréchal de Gréqui , et rendit toute sa vie de grands devoirs à la maréchale de Gréqui.

La comtesse d'Auvergne acheva aussi une courte vie par une maladie fort étrange et assez rare, (]ui fut une hydropisie de vents. Elle ne laissa point d*enfants. On a vu en son lieu qui elle étoit et comment se fit ce mariage. Le comte d'Auvergne, qui avoit obtenu la permission de l'amener à Paris et à la cour quoique huguenote , désiroit fort qu'elle se fît catholique. Un fameux avocat qui s'appelort Chardon , et qui Ta été de mon père et le mien, avoit été huguenot et sa femme aussi ; ils étoient de ceux qui avoient fait semblant d'abjurer, mais qui ne faisoîent alicun acte de catholiques, qu'on connoissoit parfaitement pour tels , qui même ne s'en cachoient pas, mais que la grande réputation de Chardon soutenoit et le nombre des protecteurs considérables qu'elle lui avoit acquis. Ceux-là même avoient fait tout ce qu'ils avoient pu pour leur persuader au moins d'écouter; ils n'en purent venir à bout : le moment de Dieu n'étoit pas venu. Il arriva enfin; ils étoient tous deux vertueux, exacts à tout, et d'une piété dans leur religion qui auroit fait honneur à la véritable. Étant un matin dans leur carrosse tous deux arrêtés auprès de l'Hôtel-Dieu, attendant une réponse que leur laquais fut un très-long temps à rapporter, Mme Chardon porta ses yeux vis-à-vis d'elle au hasard sur le grand portail de Notre-Dame , et peu à peu tomba dans uue profonde rêverie, qui se doit mieux appeler réflexion.

348 MORT DE hk COMTESSE D'AUVERGNE. [1704]

Son mari , qui à la lin s'en aperçut , lui demanda à quoi elle rêvoit si fort , et la poussa même du coude pour l'engager à lui répondre. Elle lui montra ce qu'elle considéroit , et lui dit qu'il y avoit bien des siècles avant Luther et Calvin que toutes ces figures de saints avoient été faites à ce portail, que cela prouvoit qu'on invoquoit donc alors les saints ; que l'opposition de leurs réformateurs à cette opinion si ancienne étoit une nouveauté ; que cette nouveauté lui rendoit suspects les autres dogmes qu'ils leur enseignoient contraires à l'antiquité catholique; que ces réfleiions qu'elle n'avoit jamais faites lui donnoient beaucoup d'inquiétude et lui faisoîent prendre la résolution de chercher à s'éclaircir. Chardon trouva qu'elle avoit raison, et dès ce même jour ils se mirent à chercher la vérité , puis à consulter, enfin à se faire instruire. Gela dura plus d'un an , pendant lequel les parties et les amis de Chardon se plaignoient qu'il ne travailloit plus, et qu'on ne pouvoit plus le voir ni sa femme. Enfin secrètement instruits et pleinement persuadés, ils se déclarèrent tous deux , ils firent une abjuration nouvelle , et tous deux ont passé depuis une longue vie dans la piété et les bonnes œuvres, surtout dans un zèle ardent de procurer à leurs anciens frères de rdigion la même grâce qu'ils avoient reçue. Mme Chardon s'instruisit fort dans la controverse, elle convertit beaucoup de huguenots. Le comte d'Auvergne l'attira chez sa femme. L'une et l'autre avoient de l'esprit et de la douceur. La comtesse la vit volontiers , Mme Chardon en profita , elle en fit une très-bonne catholique. Tous les Bouillon, outrés de ce mariage, l'avoient reçue fort froidement; sa vertu, sa douceur, ses manières k la fin les charma. Elle devint le lien du père et des enfants, et elle s'acquit le cœur et l'estime d'eux tous et de tout ce qui la connut particulièrement, dont elle fut extrêmement regrettée.

Le prince d'Espinoy ne le fut pas tant à beaucoup près, n mourut de la petite vérole à Strasbourg, par l'opiniâtreté

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