L1704] MAULEVRIER
Mme la duchesse de Bourgogne en savoit assez pour ne s'empresser pas autour d'elle quand Maulevrier s'en approchoit pour lui parler. Ce même manège dura plus d'un an , souvent en reproche^ , mais les reproches réussissent rarement en amour ; la mauvaise humeur de Mme de La Yrillière le tourmentoit; il croyoit Nangis heureux, et il vouloit qu'il ne le lût pas. Enfin , la jalousie et la rage le transport tèrent au point de hasarder une extrémité de folie.
Il alla à la tribune sur la fin de la messe de Mme la duchesse de Bourgogne. En sortant il lui donna la main et prit un jour qu'il savoit que Dangeau, chevalier d'honneur, étoit absent. Les écuyers, soumis au premier écuyer son beaupère, s'étoient accoutumés à lui céder cet honneur à cause de sa voix éteinte, pour le laisser parler en chemin, et se retiroient par respect pour ne pas entendre. Les dames suivoient toujours de loin, tellement qu'en pleins appartements et au milieu de tout le monde, il avait, depuis la chapéDe jusqu'à Tappartement de Mme la duchesse de Bourgogne, la commodité du téte-à-téte, qu'U s'étoit donné plusieurs fois. Ce jour-là il chanta pouille sur Nangis à la princesse, l'appela par toutes sortes de noms, la menaça de tout faire savoir au roi, à Mme de Maintenon, au prince son mari, lui serra les doigts à les lui écraser, en furieux, et la conduisit de la sorte jusque chez elle. En arrivant, tremblante et prête k s'évanouir, elle entra tout de suite dans sa garde-robe, et y appela Mme de Nogaret, qu'elle appeloit sa petite bonne, et à qui elle alloit volontiers au conseil, quand ;^ elle ne savoit plus où elle en étoit. Là elle lui raconta ce qui venoit de lui arriver, et lui dit qu'elle ne savoit comment elle n*étoit pas rentrée sous les parquets, comment die n'en étoit pas morte, comment elle avoit pu arriver jusque chez elle. Jamair. elle ne fut si éperdue. Le même jour Mme de Nogaret le conta à Mme de Saint-Simon et à moi, dans le dernier secret et la dernière confiance. Elle conseilla à la princesse de filer doux avec un fou si dange-
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reux et si fort hors de tout sens et de toute mesure, et toutefois d'éviter sur toute chose de se commettre avec lui. Le
pis fut qu'au partir de là, il menaça, dit force choses sur Nangis , comme un homme qui en étoit vivement offensé , qui étoit résolu d*en tirer raison et de l'attaquer partout. Quoiqu'il n'en dit pas la cause, elle étoit ddre. On peut juger de la frayeur qu'en conçut la princesse, de la peur et des propos de Mme de La VriUière et de ce que devint Nangis. Il étoit brave de reste pour n'en craindre personne, et prêter le collet à quiconque, mais le prêter sur pareil sujet, il en pàmoit d'effroi. Il voyoit sa fortune et des suites affreuses entre les mains d'un fou furieux, n prit le parti de l'éviter avec le plus grand soin qu'il put, de paroître peu, et de se taire.
Mme la duchesse de Bourgogne vivoit dans des mesures et des transes piortelles, et cela dura plus de six semaines de la sorte, sans que pourtant elle en ait eu autre chose que l'extrême peur. Je n'ai point su ce qui arriva, ni qui avertit Tessé, mais il le fut et fit un trait d'habile homme. Il persuada son gendre de le suivre en Espagne, où il lui fit voir les cieux ouverts pour lui. 11 parla à Fagon, qui du fond de sa chambre et du cabinet du roi voyoit tout et savoit tout. G'étoit un homme d'infiniment d'esprit, et avec cela un bon et honnête homme. Il entendit à demi-mot, et fat d'avis qu'après tous les remèdes que Maulevrier avoit tentés pour son extinction de voix et sa poitrine, il n'y avoit plus pour lui que l'air des pays chauds ; que l'hiver où on alloit entrer le tueroit infailliblement en France et lui seroit salutaire dans un pays où cette saison est une des plus belles et des plus tempérées de l'année; ce fut donc sur le pied de remède et comme l'on va aux eaux, que Maulevrier alla en Espagne. Cela fut donné ainsi à toute la cour et au roi, à qui Fagon persuada ce qu'il voulut par des raisonnements de médecine, où il ne craignit point de contradicteur entre le roi et lui, et k Mme de Maintenon tout de même, qui l'un et