ORUY ET SA. FORTUNE
elle le trouva obséquieux pour elle , et d'humeur à entre^ prendre sous ses auspices. G*étoit pour elle un moyen de mettre utilement le nez dans les finances que de Ty pousser;
ils lièrent de valet à maîtresse, et en apporta ici les plus fortes recommandations. Chamillart, ravi qu'on se IVit Ijien trouvé de son clioix, l'appuya ici de toute sa faveur, et le fit renvoyer avec des commissions qui le firent compter. Nous le verrons devenir assez rapidement un {urincipal personnage.
En ce même temps, Marsin, que le roi d*Espagne avoit mené jusqu'à Perpignan, arriva à Versailles au lever du roi, qui l'entretint dans son cabinet, et le soir deux lieurcs chez Mme de Maintenon; il fut reçu à merveille : aussi n*avoit-il rien oublié pour se concilier tout ce qui le pouvoit servir. Desgranges , maître des cérémonies, avoit été au débarquement du roi d'Espagne à Marseille et Tavoit accompagné jusqu'à la frontière de Catalogne pour le faire servir et sa suite de tout ce qu'il pouvoit être nécessjaire, et empêcher les cérémonies et les réceptions, dont il ne voulut aucune, et qui Fauroient fort importuné.
Il y avoit quelque temps qu'il se couvoit une querelle entre M. le chanceUer et les évèques, lorsqu'une nouvelle dispute avec M. de Chartres la lit éclater tout à la fin de cette année. Les évêques, en possession de faire imprimer leurs mandements ordinaires pour la conduite et les besoins de leurs diocèses, les livres d*église, quelques catéchismes courts, à Fusage des enfants, sans permission et de leur propre autorité, voulurent profiter du double zèle du roi contre le jansénisme et le quiétisme, et se donner peu à peu l'autorité de l'impression pour des livres de doctrine plus étendus sans avoir besoin de permission ni 4e privilège. Le chancelier ne s'acconmioda pas de ces prétentions , ils se tiraillèrent quelque temps là-dessus : les évêques alléguant qu'étant juges de la foi, ils ne pouvoieiit être revus ni corrigés de personne dans leurs ouvrages de doctrine ni par
[1702] LE CHANCELIER ET LES ÉVÊaUES. 65
conséquent avoir besoin de permission pour les faire imprimer : le chanceliermaintenant son ancien droit, et que, sans prétendre s'en arroger aucun sur la doctrine, c'étoit à lui à empêcher que, sous ce prétexte, les disputes s'échauffôssent jusqu'à troubler l'État; qu'il ne.se glissât des sentiments qui, n'étant que particuliers, ne feroient que les aigrir;
• que la domination anciennement usurpée par les évêques, et sagement réduite à des bornes tolérables, ne vînt à 'se reproduire ; enfin à veiller qu'il.iie se glissât rien dans ces ouvrages dé contraire aux libertés de l'Église gallicane. Cette fermentation dura jusqu'à ce que M. de Meaux et
, M. de Chartres vinrent à y prendre une part personnelle pour leurs ouvrages prêts à être publiés contre M. Simon, savant inquiet, auteur d'une foule d'ouvrages - ecclésiastiques, entre autres une traduction du Nouveau Testament avec des remarques littérales et critiques que H. le cardinal de Noailles et M. de Meaux condamnèrent par des instructions pastorales. 11 se rebéqua par des remontrances. M. de Meaux et M. de Chartres écrivirent contre lui; et ce furent ces ouvrages qu'ils prétendirent soustraire à TinspectiOn et à l'autorité du cJiàncelier, qui fit l'éclat couvé depuis assez longtemps. Avec cet appui lés évéques haussèrent le ton, et prétendirent que c'étoit à eux, chacun dans son diocèse, à donner la permission d'imprimer les livres sur la religion, et non à d'autres à les examiner ni à en permettre ou défendre rimpression. L*aiiaire s'^hau£Ea-. Mme de Maintenon, de longue main assez peu contente du chancelier pour avoir été ravie de s'en défaire aux finances, et à la marine par les sceaux, gouvernée d'ailleurs tout à fait par M. de Chartres, et raccommodée avec M. de Meaux par l'afTaire de M. de Cambrai, se déclara pour eux contre lui. Le roi, tout obsédé qu'i> étoit par une partialité si puissante et par les jésuites, qui poussoient le F. de La Chaise contre le diancelier, qu'ils regardoient comme leur ennemi parce qu'il aimoit les règles et qu'il étoit exact et délicat sur toutes les matièits IV 5
66 DISPUTE POUR LE PHlVli.£GE [17^2]
de Rome , et n'oubUoient rien pour lui donner auprès du roi Fodieux vernis de jansénisme; le roi , dis-je, ne laissoit pas
d'être embarrassé. Le chancelier lui montroit la nouveauté de ces prétentions, et les prodigieux abus qui s'en pourroient faire dès que tout livre de religion dépendroit uniquement des évôques ; le danger que Tambition de ceux qui toumeroient leurs vues du côté de Rome pouvmt rendre très-redoutable, et celui de tout tirer comme autrefois à là religion , pour dominer indépendamment sur tout. Le roi craignit donc de juger une question qu'il eût tranchée d'un mot, mais qui auroit fâché les jésuites et mis Mme de Maintenon de mauvaise humeur, n pria donc les parties de tâcher de s'accommoder à Famiable, et il espéra> qu'en les laissant à elles-mêmes, de guerre lasse enfin, elles prendroient ce parti dont il les pressoit toujours. En effet toutes deux désespérant d'une décision du roi, par conséquent d'emporter tout ce qu'elles préteodoient , prêtèrent l'oreille à un accommodement, dont le cardinal de Noailles, et liM. de Meaux et de Chartres se mêlèrent uniquement pour leur parti.
Les évéques avoient peut-être étendu leurs prétentions au delà de leurs espérances pour tirer davantage, et le chancelier, peiné de fatiguer le roi, et d'en voir retomber le dégoût sur soi , par l'adresse des jésuites et le manège de Mme de Mamtenon, prît aussi son parti de fimr la querelle en y laissant le moins qu'il pourroit du sien. H fut donc enfin convenu que les évôques abandonneroient la prétention aussi nouvelle que monstrueuse d'avoir l'autorité privative à toute autre de permettre l'impression des livres concernant la religion, mais qu*ils les pourront censurer, ce qui ne leur étoit pas contesté, et qu'ils pourront faire imprimer sans permission les livres de religion dont ils seront les auteurs , article qui fit après une queue. Uu a Tégard de leurs rituels, la matière des mariages sera soumise à l'examen et à l'autorité du chancelier par rapport à TËtat. £n-
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[1702] DES OUVRAGES ÛOCTRIKAUX. • 67
particulier sur les ouvrages contre M. Simon, qu*tl y seroit changé quelque chose que le chancelier n'approuYoit pas.
L'affaire finit ainsi; mais le venin demeura dans le cœur; les jésuites ni les évêques, par des vues différentes, ni Mme de Maintenon, à cause de son directeur, ne purent se consoler d'avoir manqué un si beau coup, ni le chancelier de leur voir emporter des choses si nouvelles et si dangereuses. C'est ce qui produisit depuis une lutte entre eux sur cet article des livres de religion que les évêques voudroient faire. Ils prétendirent que cette expression enveloppoit toute matière de doctrine. Le chancelier maintenoit qu'elle se bornait à ce qu'on app^e livres de liturgie, missels, rituels et autres semblables; de décision il n'y en eut point; mais le chancelier, qui n'avoit'rien à, perdre du côté des jésuites ni à regagner de celui de Mme de Maintenon , et qui étoit maître de la librairie, en vint à bout par les menus, et tint ferme à ne rien laisser imprimer que sous l'examen et Tautorité ordinaire;
M. de Meaux vieîllissoit, il aimoit la paix, il n'étoit point
ennemi du chancelier. M. de Chartres, noyé dans Saint-Cyr, et toujours occupé dans l'intérieur du roi et de Mme de Maintenon, et dans la confidence entière de leur mariage, ne. fit plus guère rien au dehors; et des autres évêques, il n'y en avoit point, ou bien peu, qui par leurs, ouvrages fussent pour entretenir la dispute ; mais de cette affaire le chancelier demeura essentiellement mal avec Mme de Maintenon qui, peu à peu, avec les jésuites l'éreintèrent auprès du roi, sans toutefois lui ^ pouvoir ôter ni Testime ni un certain goût naturel ^'il avoit toujours eu pour lui, et que le dé-, goût de ce raidissement empêcha le chancelier, aî^ à « dépiter, de cultiveir et de ramener comme il lut auroit été aisé de faire pour peu qu'il en eût voulu prendre la peine , ainsi que. cela parut depuis en plusieurs occasions qui se retrouveront dans la suite.
Ghamilty, revenant de son ambassade de Danemark, salua
08 CUÀMILLY 1>£ R£TOL'K DË DANEMARK. [17Ui]
le roî à la fin de cette année, et ne fut pas bien reçu : îl étoit fils d*un homme très-distingué à la guerre, et qui , s*il eût
vécu , auroit été maréchal de France en i675, et à qui le roi destinoit de loin une compagnie de ses gardes, et neveu de Chaniilly que nous allons bientôt voir maréchal de France. Ghamilly dont je parle étoit un très-grand et très-gros homme qui, avec beaucoup d'esprit, de grâce et de fadlité à parler, et beaucoup de toutes sortes de lectures, se croyoit de tout cela le triple de ce qu'il en avoit, et le laissoit sentir. Il se rendit odieux au roi de Danemark et à ses ministres par ses gi^ands airs et ses hauteurs, et des protections qu'il entreprit contre eux dans leur propre cour et jusque contre l'autorité du roi de Danemark; mais ce qui le perdit dans l'esprit du roi fut la méprise d'un dessus de lettre à Torcy et à IJarbczicux ; ce dernier, qui se croyoit de ses amis, ouvrit la lettre écrite à Torcy , y vit un portrait de soi et une espèce de parallèle si fâcheux, qu'il le perdit auprès du roi si radicalement, qu'après la mort de Barbezieux même, l'impression ne s'en put jamais efiliicer. Pareille aventure étoit arrivée à d'Avaux avec les deux mêmes , leur écrivant d'Irlande où il étoit auprès du roi d'Angleterre, dont il eut toutes les peines du monde à se relever. 11 ne s'en releva môme jamais parfaitement , mais il n'en fut pas perdu comme l'autre, parce qu'il n'étoit pas homme de guerre, et que Groissy à qui il avoit écrit, et Torcy depuis, le soutinrent et le firent renvoyer en d'autres ambassades. On ne sauroit croire le nombre et le mal de pareilles méprises.
En cette même lin d'année, trois bagatelles qui devinrent trois époques qui se retrouveront : la mort du cardinal Gantelmi, archevêque de Naples, frère du duc de Fopoli; [de] Brillac, conseiller au parlement de Paris, fait prmier |H*ésident du pariement de Bretagne, et surtout [de] Champflour, nommé à l'évêché de la llochelle. l ue autre mort, qui ne vaut pas la peine d'être comptée, arrivée en même temps, fut celle du duc d'Albemarle, bâtard du roi d'Angleterre
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[i7023 MORT DU -DUC D*ALDEMARLE. 69
Jacques II, eû Languedoc, oh il étoit allé tûcher de se guérir. Sa naissance, si au goût du roi, Tavoit fait, tout jeune, lieutenant général des armées navales. M. et Mme du Maine
en faisoient comme de leur frère, et toutefois Tayolent marié
à la fille de Lussan, premier gentilhomme de la chambre de M. le Prince, et de Mme de Lussan, dame d'honneur de Mme la Princesse, qui n'avoit rien, et n'en eut pas'd*en(ants.
L'année finit par le mariage de mon beau-frère avec la troisième fille de Ghamillart ; dès Tété précédent, il en avoit été parlé dans le monde, en sorte que je demandai à Mme la maréchale de Lorges ce qu'il convciioit que je répondisse aux questions qu'on me laisoit là-dessus; elle m'assura qu'il n'y ayoit rien de fondé en ces bruits, sur quoi je crus pouvoir et devoir lui pader avec franchise d'un mariage si peu touchant par l'alliance et les entours, si peu réparé par le bien, si peu encore par les espérances , avec un gendre tel que La Feuillade, dont Ghamillart étoit affolé, et tout de suite j'ajoutai qu'une fille du duc d'Harcourt seroit bien plus convenable par la naissance, par Tétat brillant d*Harcourt, par l'Âge fort supérieur à ses enfants qu'auroit ce gendre, susceptible en tout des prémices de sa faveur. Cela ne fut point goûté, et j'en demeurai là. M. de Lauzun, qui sur la prochaine opération de M. le maréchal de Lorges n'avoit pu éviter de se rapprocha par degrés, et qu'on vit avec surprise emmener chez lui la maréchale de Lorges, après ce qui s'étoit passé de si éclatant, et la garder chez- lui les premiers jottrs de notre perte commune, voulut en tirer parti. 11 compta se faire un mérite auprès du tout-puissant ministre de presser le mariage de sa lille, et que, devenant son beau-frère, cette alliance lui ouvrirmt la porte du cœur et de l'esprit de Ghamillart, et le remettroit auprès du roi dans sa première faveur. Il n'eut pas peine à persuader la maréchale qui en mouroit d'envie, ni le jeune homme à qui il fit accroire que tout par là dcviendroit or entre ses mains.
Tout se fit et se conclut sans que Mme de Saint-Simon ni
70 MARIAGE DU DUC DE LORGES [i^ZOÎ]
moi en sussions rien, que par k monde. J'en parlai à la maréchale qûi m'ayoua TafTaire seulement fort avancée; je ne pus m*empécher de lui dire encore mon sentiment. J*(qontai que , quant à moi, rien ne me convenoit davantage, mais que, par plusieurs raisons, je craignois fort qu'elle et son fils ne s'en repentissent. Alors elle me parla plus ouvertement, et je vis si bien que c'étoit chose faite que je crus en devoir faire compliment à Chamillart dès le lendemain. Ce qui me pressa là-dessus fut le souvenir d*un avis que, dès Tété que j'en avois parlé à la maréchale sur les bruits qiri couroient; Mme de NoaiUes m*avoit averti de prendre garde à ne pas montrer de répugnance pour ce mariage, parce que les (]|ianiillart en étoient avertis, et qu'il n'en seroit autre chose. J'allai donc voir Chamillart que je ne connoissois que comme on connoit les gens en place, et à qui je n*avois jamais parlé que lorsque, trèsHrarement, j*avois eu afiGûre à lui : il quitta pour moi les directeurs des fhiaiices avec (|ui il travailloit. La réception fut des plus gracieuses. Je me bor-
• nois aux compliments, lorsque ce ministre, avec qui je n'avois pas la plus légère liaison, se mit à me raconter les détails du mariage, et à me faire ses plaintes des procédés qu'il avoit eus à essuyer de Mme la maréchale deLorges; que ce mariage, fait dès Tété, avoit traîné jusqu'alors par toutes sortes d'entortillements, et m'en dit tant, que plein de mon côté je ne pus m' empêcher de lui répondre avec la même franchise. Il m'apprit qu'une pension de vingt mille livres, que le duc de-Quintin avoit obtenue^à la mort de son père, étoit uniquement en faveur du mariage, et il me montra une lettre de la maréchale qu'il avoit lue au roi, dont les termes me firent rougir. Je pense qu'il n'y a point d'exemple d'une première conversation si pleine de confiance réciproque, mais prévenue par celle de Chamillart, entre deux hommes aussi peu connus l'un à l'autre , et d'Ages et d'emplois si différents. La surprise en doit être plus grande,
. quand on verra, comme je le raconterai bientôt , que le mi-