MON INTIME LIAISON
par l'horreur que nous avons toujours eue, Mme de Saint- Simon et moi, de ce qu'on appelle à la cour faire des affaires, et à quoi tant de gens du premier ordre se sont enrichis, mais par le plaisir de la confiance de Ghamillart, des services que je lus à portée de rendre à mes amis, et d'en tirer pour moi, et dans les suites assez promptes, par la satisfaction de ma curiosité sur les choses de la cour et de l'État les plus importantes, qui me mettoit au fait journalier de tout. Je gardai ce secret à Mme Chamillart excepté pour son mari, avec qui je me répandis, et lui avec moi, et pour Mme de Saint-Simon qui en fut informée. U suffit de dire que le mariage alla tout de travers entre le mari et la femme tant qu'il dura ; que mon beau-frère acheva de se perdre en quittant le service aussitôt après ses noces, sans que l'offre d'être fait brigadier hors de rang lepût retenir, et •que Mme de Saint-Simon et moi fûmes ttrayours les dépositaires des douleurs de Chamillart et de tout ce triste domestique. Mme la maréchale de Lorges n'avoit acquis ni leur estime ni leur amitié; elle prit le parti d'une grande retraite. C'étoit bien fait pour l'autre monde, et ne fut guère moins bien pour celui-ci; il iaut dice à sa louange qu'à la fin elle rentra en elle-même, et que sa vie fut austère, pénitente, pleine de bonnes œuvres et parfoitement retirée. Je fus bien des années à revenir pour elle; cela se retrouvera en son lieu. Je le répète, j'aurois passé sous silence ce détail triste et peu intéressant, si je ne l'avois jugé tout <i fait nécessaire à montrer l'origine et le fondement de l'intimité qui se verra dans la suite entre Chamillart et moi, et qui m*a mis à portée de savoir et de faire fort au delà de •mOn Age et de mon apparente situation, tandis que j'y étois de l'autre partie opposée*, je veux dire le chancelier et
1. Cette phrase a été modifiée par les précédents éditeurs qui l'ont probablement trouvée trop obscure. Il est cependant facile de comprendre ce quo âunt-Simoii Teut dire, qu'il était daj>s la confidence des deux partis 4>p|XMé8 , da ChamUlart tt du ehaocelier de Pontehartrain.
[1702] AYEG GHAMILLART. 7S
son fils, et par M. de Beauvilliers mal avec eux, mais fort ami dei Ghamillart. Les filles de celui-ci^ avec qui j*étois anssi en toute confiance, me mettoient au fait de mille bagatelles de femme, souvent plus importantes qu'ellesmêmes ne croyoîent, et qui m'ouvroient les yeux, et une infinité de combinaisons considérables, jointes à ce que j'apprenois par les dames du palais, mes amies, et par la duchesse de Yilleroy avec qui j*étois étroitement lié, ainsi qu'avec la maréchale sa belle-mère, que j*èns le plaisir de raccommoder intimrâiait, et de voir durer leur union jusqu'à leur mort, après avoir été longues! anAées on ne sauroit plus mal ensemble. Pétois aussi très -bien avec le duc de Yilleroy et en grande et la plus familière société avec eux ; mais je ne pus m'accoutumer aux grands airs du maréchal : je trouvois qu*il pompoit Fair de par^ tout où il étoit, et qu'il en faisoit une machine pneumatique. Je ne m'en cachois ni à sa femme, ni à son fils, ni à sa belle-fille, qui en rioient et qui ne purent jamais m'y apprivoiser.
Pour ne plus revenir à un triste sujet, je dirai ici d'avance que mou beau-frère prit [le* nom de duc de Lorges] peu après son mariage, pour faire porter le nom de Lorges, si illustré par son père , à son duché de Quintin; et qu'il porta depuis le nom de duc de Lorges.
CHAPIÏM IV. - ,
1703. — Marsin clievatier de l'ordre. *- MarlbonMigli dac d'Angleterre, etc. — Mariage de Marillac avec une sceur do duc de Beaa-
' vilUers. — Mariage da duc de Gesvres avec Mlle de La Cbénelaye.' — Rétablissement de M. le ductI'Orléans dans Tordre de succession
76 1IAR9IN CHEVALIER OE L*ORDRE. [i703]
à la couronne d'£spagne, où il envoie l'abbé Dubois. — Promotion de dix maréchaux de France; leur fortune et leur caractèrop — Chanilly. — Bstréei. — Gbflteaurenauld. — Yauban. » Roaen. HaxfllleB. Tesaé. MoDjtreyel.- «— Tallard. — Haroonrt.
Le premier jour de cette année 1703 fut celui de la déclaration que fit le roi au chapitre de l'ordre , de la distinction sans exemple qu'il fit, comme je l'ai déjà dit ailleurs d^avance, en faveur du cardinal Portocarrero, qu'il nomma à la première place vacante de cardinal dans Tordre, et toutea quatre étoient alors remplies, et de lui permettre de porter Tordre en attendant, dont il lûi envoya une croix de diamants de plus de cinquante mille écus ; grâce à laquelle il fut extrêmement sensible. Marsin reçut au même chapitre la récompense de son ambassade et du mérite qu'il 8*étoit fait du refus de la Toison d*or et de la grandesse, il fut seul ncsnmé chevalier de Tordre, et reçu seul. à la Ghaai^ deleur suivante. En même temps , le comte de Marlborough fut fait duc en Angleterre avec cinq mille livres sterling de pension, qui est une somme prodigieuse.
.•M. de Beauvilliers maria sa sœur du second lit au fils unique de Mahllac, conseiller d'État, qui étoit colonel et brigadier d'infanterie , fort estimé dans les troupes, quoique encore fort jeune, et qui devoit être fort riche, étant unique. H étoit de mes amis dès notre jeunesse, et je puis dire qu'il avoit tout ce qu'il falloit pour se faire aimer, pour réussir à la guerre, et pour plaire à la famille où on vouloit bien le recevoir. Le duc de Saint-Aignanj veuf d'une Servien, mère du duc de Beauvilliers, avoit fait la folie d'épouser, dix-huit mois après, une créature de la lie du peuple, qui, après avoir eu longtemps le soin des chiens de sa femme, étoit montée à l'état de sa femme de chambre. Il mourut six ans après, parfaitement ruiné, et laissa deux garçons et une iille de ce beau mariage. La mère avoit de Tesprit et de la vertu. Le roi même, qui aimoit M. dcSaint-Aignan, Tavoit
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pressé plus d*une fois de lui faire prendre son tabouret;
elle n'y voulut jamais consentir, et se borna à plaire et à avoir soin de M. de Saint- Aignan dans l'intérieur de sa maison sans vouloir se produire, mais portant la housse et le manteau ducal. Sa conduite gagna la vertu de M. et de Urne de Beauvillim» ^i, & Ibl mort de M. de Saint-* Aignan , prirent soin d'elle et de leurs enfants comme des leurs, avec qui ils furent élevés et avec la même amitié : ce trait, soutenu en tout et toute leur vie, n'en est pas un des moindres traits. Le mariage se fit à petit bruit à Yaucresscn^, petite maison de campagnie <iue te duc avoit achetée à portée de Versailles et de Marly, où il se retiroit le plus souvent que ses emplois le lui pouvoient permettre.
Le vieux duc de Gesvres, à quatre-vingts ans, se remaria peu de jours après à MUe de La Chénelaye, du nom de Ao« millé, bëUe et bien faite et riche , que Tambition d*un tabou- . ret y fît consentir. -Le roi Ten détourna tant quMl put lorsqu'il lui en vint parler, mais le bonhomme ne sachant l'aire pis è son (ils, à qui ce mariage fit grand tort, n'en put être dissuadé. 11 voulut faire le gaillard au soup^ de la noce, il en ibt puni, et la jeune mariée encore plus : iTfit parfôut dans le lit, t^lenient qu'il en fallut passer une partie à les torcher et à changer de tout. On peut juger des suites d'un tel mariage. La belle en usa pourtant bien et en femme d'esprit : elle se rendit si bien maîtresse de celui de son mari, qu'elle le raccommoda avec son fils, lui fit signer une cession de ses biens pour qu'il jie se ruinât pas davantage, et la démission de son duché avant Tannée révolue : on admira comment elle avoit pu en venir à bout. Aussi, l'union entre elle et le marquis de Gesvres a-t-elle été constante depuis, et s'est continuée avec ses enfants, qui tous ont toujours eu une grande considération pour eUe; du reste, elle ne se contraignit pas : d'elle-même elle étoit riclie.