MORT DD DUC DE COISLIN
avoit eu liberté d'y venir, le fut voir. Grands compliments à la reconduite; le rhingrave, poussé à bout, sort de la chambre et ferme la porte par dehors à double tour. M. de Goislin n'en fait point à deux fois; son appartement n'étoit qu'à quelques marches du rez-de-chaussée; il ouvre la fenêtre, saute dans la cour et se trouve à la portière du rhingrave avant lui, qui crut que le diable l'avoit porté là. U étoit vrai pourtant qu'il s'en démit le pouce ; Félix, premier chirurgien du roi, le lui remit. Ëtant guéri, Félix retourna voir comment cela alloit, et trouva la guérison parfaite. Gomme il sortoit, voilà M. de Goislin à vouloir lui ouvrir la porte, Félix à se confondre et à se défendre. Dans ce conflit, tirant tous deux la porte, le duc quitta prise subitement et remue sa main; c'est que son pouce s'étoit redémis; et il fallut que Félix y travaillAt sur-le^hamp. On peut croire qu'il en fit le conte au roi, et qu'on en rit beau- <'ooup.
On ne tariroît point sur ses civilités outrées. Noos le rencontrâmes à un retour de Fontainebleau, Mme de Saint- Simon et moi , à pied avec M. de Metz, son lils , sur le pavé de Ponthierry, où son carrosse s'étoit rompu; nous envoyâmes les prier de monter avec nous. Les messages ne finissant point, je fus contraint de mettre pied à terre malgré la boue , et de l'aller prier de monter dans mon carrosse. M. de Metz rageoit de ses compliments , et enfin le détermina. Quand il eut consenti , et qu'il n'y eut plus qu'à gagner mon carrosse, il se mit à capituler et à protester qu'il n'ôteroit point la place à ces demoiselles; je lui dis que ces demoiselles étoient deux femmes de chambre, bonnes de reste à attendre que son carrosse fût raccommodé, et à venir dedans; nous eûmes beau faire, M. de Metz et moi, il lui fallut promettre qu'il en demeureroit une avec nous. Arrivés au carrosse, ces fenunes de chambre descendirent, et pendant les compliments, qui ne furent pas courts, je dis au laquais qui tenoit la portière de la fermer dès que je
Oigjtized by
[170i] SON CAKACTÈRJEi; S£S SINGULARITÉS. 13
serois monté, et d'avertir le cocher de marcher sur-lechamp. Cela fut fort bien exécuté; mais à l'instant voilà M. de Coislin à crier qu'il s'alloit jeter si on n'arrétoit pour prendre cette demoiselle, et tout aussitôt à Texécuter si étrangement que j*eus peine à me jeter à temps à la ceinture de ses chausses pour le retenir; et lui, le visage contre le panneau de la portière en dehors, crioit qu'il se jetteroit, et tiroit contre moi. A cette folie, je criai d'arrêter; il se remit à peine et maintint qu'il se seroit jeté. La demoiselle femme de chambre fut rappelée, qui, en allant au carrosse rompu, avoit amassé force crotte qu'elle nous apporta et qui pensa nous écraser, H. de Metz et moi , dans ce cai rosse à quatre.
Son fr ère, le chevalier de Coislin, rustre, cynique et chagrin , tout opposé à lui , se vengea bien un jour de Tennui de^es compliments. Les trois frères, avec un quatrième de leurs amis, étoient à un voyage du roi. A chaque logis les compliments ne finissoient point, et le chevalier s'en désespéroit. Il se trouva à une couchée une hôtesse de bel air et jolie , chez qui ils furent marqués. La maison bien meublée, et la chambre d'une grande propreté. Grands compliments en arrivant, plus encore en partant. M. de Coislin alla voir son hôtesse dans la chambre où elle s'étoit mise. Ils crurent qu'ils ne partiroient point. Enfin les voilà en carrosse et le chevalier de Coislin beaucoup moins impatient qu'à son ordinaire. Ses frères crurent que la gentillesse de l'hôtesse et l'agrément du gtte lui avoient pour cette fois adouci les mœurs. A trois lieues de là et qu'il pleuvait bien fort, voilà tout à coup le chevalier de Coislin qui se met à respirer au large et à rire. La compagnie, qui n'étoit pas accoutumée à sa belle humeur, demande à qui il en a; lui à rire encore plus fort. A la iin il déclare à son frère qu'au désespoir de tous ses compliments à tous les gîtes, et poussé à bout par ceux du dernier, il s*étoit donné la satisfaction de se bien venger, et que, pendant qu'il étoU chez leur
ik MORT DU DUC D£ COISLIN. [1702]
hôtesse, il s'en étoit allé dans la chambre où son frère avoit
couché et y avoit tout au beau mOieu poussé une magnifique selle, qui Tavoit d'autant plus soulagé qu'on ne pouvoit douter dans la maison qu'elle ne fût de celui qui avoit occupé cette chambre. Voilà le duc de Goislin outré de colère, les autres morts de rire, liais le duc furieux, après avoir dit tout ce que le désespoir peut inspirer, crie au cocher d'arrêter, et au valet de chambre d'approcher, veut monter son cheval et retourner à l'hôtesse se laver du Ibrfait ou accuser et déceler le coupable. Ils virent longtemps l'heure qu'ils ne pourroi^t l'en empêcher, et il en fut plusieurs jours tout à fait mal avec son frère ^
A un voyage que le roi fît à Nancy, il lui arriva deux aventures d'une autre espèce. Le duc de Créqui, qui n'étoit point en année, se trouva mal logé en arrivant à Nancy. Il étoit brutal et accoutumé à l'être bien davantage par l'air de faveur et d'autorité où il s'étoit mis à la cour; il s'ea alla déloger le duc de Goislin, qui, en arrivant un moment après, trouva ses gens sur le pavé, dont il apprit la cause. Les choses alors étoient sur un autre pied : M. de Créqui étoit son ancien, il ne dit mot; mais, de ce pas, il s'en va avec tous ses gens à la maison marquée pour le maréchal de Gréqui, lui fait le même trait qu'il venoit d'essuyer de son frère et s'établit; arrive le maréchal de Gréqui, dont l'impétuosité s*a]la jeter sur la maison de Gavoye, qu'il délogea à son tour, pour lui apprendre à faire les logements de manière à éviter ces cascades.
Le duc de Goislin avoit la fantaisie de ne pouvoir souffrir qu'on lui donnât le dernier, plaisanterie qui fait courre après celui qui l'a donné et qui ne pasise guâre la première jeunesse. M. de LongueviUe, en ce même lieu de Nancy où la cour séjourna quelque temps , donna le mot à deux de ses
1. Quoique Saiut-Simon ait déjà racouté cette anecdote (t. II, p. 255), nous n'avons pas cra devoir supprioier, comme les anciens éditeurs, un rôdt <iui présôite des variantes nombreuses aveo le précédent.