‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 91 sur 209 · DE LA MARQUISE DE SENEGET · texte numérisé non relu

DE LA MARQUISE DE SENEGET

sentés couverts d*un taffetas brodé, qui se lève en la lui présentant. Il y a toute apparence que Mmes de Senecey et de Fleix se prévalurent, à leur retour, et de la faveur de la rdne et de celle de la cmntesse d'Harcourt et de la duchesse de Ghevreuse auprès d'elle, qui la tournèrent entièrmnent pour la maison de Lorraine contre les ducs , pour se mettre en possession de présenter toujours la sale et donner la chemise, sous prétexte de ne donner point de préférence aux duchesses ni aux princesses lorrames, qui pourtant ne faisoient que commencer à le disputer par la faveur des deux que je viens de nommer. Pour le carrosse , limes de Senecey et de Fleix n'y entreprirent rien, parce qu'apparemment, que ne s'agissant pas là de fonctions, elles n'y purent trouver de prétexte, n vint depuis au mariage du roi. La maréchale de Guébriant, nommée dame d'honneur et point duchesse, mourut en allant trouver la cour en Guyenne, et ne vit jamais la reine. Mme de Navailles , dont le mari étoit duc à brevet, qui avoit tellement été attaché au cardinal Mazarin, dont il commandoit les chevau-légers, qu'il avoit été son correspondant intime et son homme de la plus grande confiance pendant ses deux absences hors du royaume, fut nommée à la place de la maréchale de Guébriant. Elle étoit en Gascogne dans les terres de son mari, qui ne songeoit à rien moins, et qui n*eut que le temps d'arriver pour le mariage. Le cardinal Mazarin, qui lit tout pour que le comte de Soissons ne se trouvât pas mal marié à sa nièce, venoit d'inventer pour elle la diarge jusqu'alors inconnue de surintendante de la maison de la reine, et pour conserver toute préférence à la reine mère avec laquelle il avoit toujours été si uni, à qui il devoit tout, et que le roi respeetoit si fort,* il fit en. même temps la princesse de Gonti , son autre nièce, surintendante de sa maison. Cette dernière, étant princesse du sang, emportoit beaucoup de choses par ce rang; mais sa piété, Textréme délicatesse de sa santé, son attachement à M. le prince de Conti , presque toujours

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dans son gouvernement de Languedoc , ne lui permettoient guère d'exercer cette charge. Elle étoit tout aux dépens de celle de dame d'honneur prise sur le modèle du grand chambellan, avant qu*il fût dépouillé par les premiers gentilshommes de la chambre.

La comtesse de Soissons, toujours à la cour, où elle donnoit le ton par sa faveur auprès du roi qui dans ces temps-là ne bougeoitde chez elle, faisoit sa charge, et Mme de Nayailles n*avoit garde de se commettre avec elle à cause du roi et du cardinal, son onde, dont son mari étoit la créa^ ture. La reine ne connoissoit personne (i&ns ces commencements ; à peine s'expliquoit-elle en françois. La comtesse de Soissons montoit dans son carrosse, et lui nommoit les dames à appeler, et les appeloit pour la reine. Cet usage introduit fut suivi par la duchesse de Navailles, lorsque la comtesse de Soissons ne s'y trouvoit pas. Mme de Montau^ sier, duchesse à brevet, lui succéda et en usa de même, et cet établissement a toujours continué, depuis lequel il a valu la préférence aux dames d'honneur dans le carrosse sur tout ce qui n'est point princesse du sang. Pour les dames d'atours jamais pas une n'y avoit songé, non pas même la comtesse de Béthune, si longtemps dame d'atours de la reine, si fort et toujours sa favorite, et si considérée par elle-même, par son beau-père et par son mari, illustres par leurs charges et leurs négociations, et par le comte, depuis duc de Saint-Aignan son frère, si bien alors avec le roi, en si grande privance et premier gentilhomme de sa chambre. Jusqu'à Mme de Mailly, il n'avoit donc pas été question de nulle prétention des dames d'atours. Celle-ci, fort glorieuse, nièce de Mme de Mainteuon, mariée de sa main, et parfaitement bien alors avec eUe, imagina cette préférence, la tortilla longtemps, bouda, et, trouvant enfin sa belle contre un enfant comme la maréchale de Gœuvres, dont le roi s'amusoît comme telle (lequel n*aimoit pas les rangs, et Mme de Maintenon beaucoup moins qui avoit bien ses raisons pour

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oda), l'emporta, non par une -décision que Mme de Mailly

ne put obtenir, mais par silence sur son entreprise, qui en fut une approbation tacite dont elle sut se prévaloir. Cela ne laissa pas de faire du bruit et de paroître étrange; elle dit qu'elle n'imaginoit pas disputer, aux Utrées, ni avoir jamais ^ue la dernière place; mais qu'elle étoit nécessaire dans le carrosse, pour y porter et y donner à Mme la duchesse de Bourgogne des coifTes et d'autres hardes légères à mettre par-dessus tout, à cause des Iluxions, à quoi elle étoit sujette. En eûet elle n eut jamais que la dernière place, mais elle se conserva dans la préférence que sa fàveur lui Ht embler.

GHAPimE XI.

L'arcliiduc en Hollande , non reconnu du pape. — Marcilly à Lyon , dégradé à Vienne. — Bataille de Spire gagnée sur les lînpériaiu. — Landau rendu à lUIard , qui met son armée en quartiers d'hiver.

— Tesaé à Ghambéry; conduite de Yaudemont; Tessé destiné à commander son armée. — Yendéme, refusé du bâton, tente en vaîa de commander les maréchaux de Fkvnce, mais [il l'obtient pour] ses cadets de lieutenant général. — La Feuillade en Dauphiné. — Retour du comte de Toulouse et du maréchal de Cœuvres.

— Retour de Villars. — Retour de Tallard. — Retour du cardinal d'Estrées. — Retour de Rouillé; son caractère. — Berwick général en Espagne. — Puységiir y va ; son caractère. — Troupes françoises en Espagne. — Nouvelle junte en Espai^nc. — Caractère de l'abbé d'Kstrées. — Quatre conipaL'nies et quatre capitaines des gardes du corps en Espaiïne. — Duc d'Albe; son extraction, son caractère; ambassade en France. — Sa première réception particulière et de la duchesse sa femme. — Étrange singularité du duc d'Albe , père de l'ambassadeur.

Uarchiduc étoit. arrivé en Hollande, reconnu par cette république, TAngleterre, le Portugal, Brandebourg, Savoie

200 MARGILLY DËGRADÂ. [1703]

et Hanovre, comme roi d'Espagne, sous le nom de Charles m,

et bientôt après par presque toutes les autres puissances de TEurope. Le pape, à qui l'empereur donna part de cette déclaration par une lettre, ayant su ce qu'elle contenoit, la renvoya à son ministre sans ravoir ouverte. Landau se défendoit vigoureusement. La dégradation des armes prononcée contre Marcilly, pour avoir rendu Brisach par le conseil de guerre , et cet officier en fuite et réfugié à Lyon , fut une vive leçon au gouverneur de la place assiégée pour se bien défendre. Tout étoit en mouvement pour son secours. Le prince atné de Hesse, depuis roi de Suède, y mènent vingt-trois bataillons et trente escadrons des troupes du landgrave, son père et de ce qui s'y étoit joint. Pracontal y marchoit de Flandre avec vingt et un bataillons , et vingtquatre escadrons, et le comte de Roucy fut détaché du siège avec deux mille chevaux et cinq cents honmies de pied, pour garder les passages du Spirebach et empêcher la surprise, et qui fut rappelé au camp dès qu'il parut des ennemis auxquels se joignirent ce qu'il y avoit de troupes palatines dans les lignes de Stolhoven, et de celles qui voltigeoient en deçà du Rhin.

Sur ces nouvelles, Tallard résolut d'aller au-devant d'eux^ et de ne les point attendre dans ses lignes. B remit la conduite du siège et de ce qu'il y laissoît de troupes au plus ancien lieutenant général, qui étoit Laubanie, et sur lequel on pouvoit sûrement se reposer; choisit quarante-quatre escadrons et vingt bataillons dans son armée avec lesquels il campa hors de ses lignes, dès le mercredi au soir, 14 novembre, et manda à Pracontal, arrivé à portée, de le joindre le lendemain de bonne heui^e avec sa cavalerie seulement, si son infanterie ne pouvoit arriver, qui l'exécuta ainsi le jeudi 15, à la pointe du jour. Ils trouvèrent le prince de Hesse qui commandoit en chef entre la petite Hollande et Spire, dont toute Tarmée n*étoit pas tout à fait encore en batiûlle. On ne tarda pas à se tharger; la cavalerie de leur

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droite mena assez mal celle de notre gauche, mais celle de la leur ne tint pas. Leur infanterie fit bonne contenance après sa première décharge , mais elle ne put résister à celle de Tallard, qui la chargea la baïonnette au bout du fusil avec tant de vigueur, que quantité de soldats ennemis furent tués dans les rangs et qu'ils ne purent résister. Outre ces vingt-trois bataillons qui plièrent, ils en avoient encore cinq autres qui se retirèrent sans avoir presque combattu. La victoire fut complète et surprit agréablement le maréchal de Tallard, qui étoit fort étourdi vers notre gauche à rétablir l'ébranlement qui y étoit arrivé, et qui apprit ce grand succès de notre cavalerie de la droite et de toute Tinfanterie au moment qu'il n'espéroit rien moins. Il accourut à la victoire et y donna ses ordres partout. 11 avoit plus de cavalerie qu'eux et un bataillon de moins. On leur prit tout leur canon, presque tous leurs drapeaux et quantité d'étendards. Le soir même Laubanie manda à Tallard, qui étoit sur le champ de bataille, que la chamade étoit battue, mais qu'il lui conseilloit de ne rien précipiter pour la capitulation. Labaume, ills du maréchal, arriva le 20 novembre, sur les cinq heures à Versailles, avec cette grande nouvelle que le roi manda ausaitM à Monsdgneur, qui étoit à Paris à l'Opéra. Ce prince fit cesser les acteurs pour l'apprendre aux spectateurs. Pracontal, lieutenant général et gendre de Montchevreuil , y fut tué. C'étoit un homme fort appliqué, avec de la valeur et de la capacité, et qui auroit justement fait une fortune. Il s*étoit fort attaché au maréchal de Boufflers, et Mme de Maintenon le protégeoit particulièrement. Sa femme eut le gouv^ement de Menin à vendre que Pracontal avoit acheté. Meuse, colonel de cavalerie de la maison de Choiseul, Calvo, colonel du régiment Royal-infanterie et brigadier, neveu du lieutenant général et chevalier de Tordre, garçon de beaucoup de valeur et d'entendement et fort bien voulu de tout le monde, Beaumanoir, qui venoit d'épouser une fille du duc de Noailles, y farmi aussi tués

tet LANDAf) RENDU A TAI^IARD. [1703]

avec force autres moins diattagués. Ce dernier ne porta pas

loin la malédiction que son père lui donna en mourant au cas qu*il fît ce mariage, comme je l'ai rapporté en son temps. Il ne laissa point d'enfants^ et en lui finit cette maison flnrii>!rtiifl et illus^e. Sa lieutenanee générale de Bretagne fut quelque temps après donnée au. màréchal de GhAteaurenauld, et servit bientôt après pour une seconde fois de dot à une autre Noailles que son fils épousa. Le régiment Royalinfanterie fut donné à Denonviile , fils aîné d*un sous-gou- •vemeur des enfants de France, pour qui Mgr le duc de Bourgogne avoit beaucoup de bonté. Ge prince parut douloureusement affligé en cette occasion de ce que le roi ne lui avoit jamais voulu permettre d'achever la campagne, qu'on lui fit croire finie après la prise de Brisach. Le chevalier de Groissy, qui vint apporter les drapeaux et le détail, rapporta que les ennemis avoient perdu six mille hommes» outre quatre mille prisonniers, parmi lesquels trois ofifioiers généraux et six colonels. Le jeune comte de Frise, qui en fut du nombre , fut envoyé le soir même de la bataille par le maréchal de Tallard coucher à Landau , dont son père étoit gouverneur, pour lui apprendre la vérité de cette journée. On prétendit que Tannée ne perdit pas plus de quatre ou cinq cents hommes, mais beaucoup plus à proportion d*of&ders.

Land«i reçut une capitulation honorable : de quatre mille hommes qui étoient dedans il n'en sortit que mille sept cents sous les armes, et fort peu d'officiers qui furent conduits à Philippsbourg, et on assura qu'on n'avoit pas eu plus de mille hommes tués ou blessés au siège. Le prince de Sesse fit merveille de téte et de valeur, n devoit être joint le lendemain par six mille hommes, à qui on avoit donné des chariots pour arriver plus dihgemment. On sut après qu'il y avoit eu deux princes de liesse de tués. Labaume fut fait brigadier, et Laubanie eut le gouvmiement de Landau. ?eu après Tarmée du Rhin entra dans ses quartiers d*hivffir, ainsi que celle de Flandre, où les ennemis avoient pris Limbourg.

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[1703] TESSÊ A GHAMB£RY. 203

Tessé étoh dans Ghambéry et ayoit occupé presque toute la Savoie. Avant de partir il avoit été destiné à commander Tarmée de M. de Yaudemont, qui, prévoyant les difficultés que la défection de M. de Savoie alloit apporter à la guerre d'Italie, ne vouloit pas s'expoaer aux événements problématiques entre ses anciens protecteurs et se» nouveaux maîtres, et avoit pris son parti de se retirer à Milan et de s'y préparer à en emporter les dépouilles si nous le perdions ou à y demeurer le maître si ce duché restoit au roi d'Ëspagne. L'état de sa santé, dont il a tiré dans tous les divers temps un merveilleux parti, lui servit de prétexte, et Tessé, son ami, pour ne pas dire son dient, eut ordre d'aller prendre le commandement de son armée quand il en seroit temps.

M. de Vendôme, avant de parvenir au généralat en chef, avoit fort pressé le roi de le faire maréchal de France. Le roi, sur le point de le faire, en lut retenu par la grandeur de ses bAtaïds et k similitude qu'il avoit avec eux. n lui dit donc qu'après y avoir mieux pensé il trouvoit que le bâton ne lui convenoit point, et en même temps l'assura qu'il n'y perdroit rien. En effet, on a vu qu'il sut bien lui tenir parole ; ancré à la tète d^ l'année d'Italie., et se voyant par son rang à un comble ineq>éré, il essaya d'obtemr une patente pour commander les maréchaux de France; le roi, qui n'a élevé ses bâtards que par degrés, et qui de l'un n'a jamais imaginé de les porter à l'autre , se choqua de la proposition à ne laisser pas d'espérance la plus légère. Au commence* ment de cette campagne, YendÀme, jugeant que le mécontentement que sa demande avmt donné au roi étoit passé, en hasarda une autre modifiée. Il proposa une patente qui, sans être maréchal de France, puisque le roi avoit jugé qu'il ne lui convenoit pas de l'être, le remit au même droit que s'il Tavoit été, puisque Sa Majesté lui avoit promis qu'il ne perdroit ri^ à ne l'être pas, c'est-à-dire qu'il le laissât obéir aux maréchaux de France plus andeas lieutenants généraux que lui , mais qu'il le fit commander à ceux d'entre eux qui

204 VEND6M£ tente EN VAIN [1703]

étoient ses cadets, et à qui il auroit commandé sans difUculté si le roi Tavoit fait maréchal de France en son rang.

Quelque plausible que fût cette proposition, le roi ne put se résoudre à lui laisser oommander aucun maréchal de France par vote d*autorité. n en parla au maréchal de Yilleroy, au mieux alors avec lui , qui se récria contre, émut les maréchaux de France et l'empêcha; en sorte que Vendôme en fut refusé. Villeroy lui-même me l'a conté en s'en applaudissant. Tassé le savoit comme les autres, mais, en courtisan qui ne vouloit rien iiasarder, il en reparla au roi en recevant ses ordres pour le Dauphmé et l'Italie, et lui proposa, homme qui vouloit plaire et ne se pas attirer les bâtards, d'éviter de se trouver avec M. de Vendôme, et de ne prendre que la plus petite armée, qui avoit été commandée un temps par le grand prieur comme le plus ancien des lieutenants généraux. Le roi lui répondit en ces mêmes termes : qu'il ne falloît pas accoutumer ces messieurs-là à être si délicats, qu*il avoit trouvé très-mauvais que M. de Vendôme eût osé songer à commander des maréchaux de France, et qu'en deux mots il ne vouloit point de ménage<ments là-dessus ni pour prendre le commandement de la principale armée ni pour se trouver avec M. de Vendôme et le commander luî-méme ; que ces messieurs-là en avoient bien assez, et qu'il ne falloit ni lui ne vouloit les gâter davantage; qu'ils l'étoient bien assez; qu'ainsi sans avoir aucun égard à cette considération-là, il ât tout ce qu'il croiroit devoir faire pour le bien de la chose et pour l'utilité de ses afifoires en Italie. Tessé, qui me Ta plus d'une Ibis raconté, en fut surpris au dernier point, mais, en nez fin, il ne laissa pas de biaiser pour plaire à M. de Vendôme et encore plus à M. du Maine. M. de Vendôme, de sa part, ne lui. disputa rien, et il évita sagement d'en être obombré. On verra que M. du Maine, par Mme deMaintenon et par tout ce qu'elle sut employer, ne laissa pas longtemps le roi dans cette humeur. Pour M. de Vaudemont, gouverneur général

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