‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE CCCXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXXII

Le roi à Marly. — Le Dauphin à Versailles , puis à Marly. — Etat du Dauphin que je vois pour la dernière fois. — Le Dauphin malade. — Le Dauphin croit Boudin hien averti. — Boudin , quel il est ; il juge Boudiu hien averti. — Mort du Dauphin. — Je veux tout quitter et me retirer de la cour et du monde : madame de Saint-Simon m'en empêche sagement. — Éloge , traits et caractère du Dauphin.

Le roi et madame de Main tenon , pénétrés de la plus vive douleur, qui fut la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa vie, entrèrent d'abord chez madame de Maintenon en arrivant à Marly; il soupa seul chez lui dans sa chambre, fut peu dans son cabinet avec M. le duc d'Orléans et ses enfans naturels. M. le duc de Berry, tout occupé de son affliction, qui fut véritable et grande, et plus encore de celle de Monseigneur, son frère, qui fut extrême, était demeuré à Versailles avec madame la duchesse de Berry, qui, transportée de joie de se voir délivrée d'une plus grande et mieux aimée qu'elle, et à qui elle devait tout, suppléa tant qu'elle put au cœur par l'esprit, et tint une assez bonne contenance. Ils allèrent le lendemain matin à Marly pour se trouver au réveil du roi.

Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur, ne sortit point de son appartement où il ne voulut voir que M. son frère,

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son confesseur, et le duc de Beau vil lier qui, malade depuis sept à huit jours dans sa maison de la ville, fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avait mis de grand, qui ne parut jamais tant qu'en cette affreuse journée, et en celles qui suivirent jusqu'à sa mort. Ce fut sans s'en douter la dernière fois qu'ils se virent en ce monde. Cheverny, d'O et Gamaches passèrent la nuit dans son appartement, mais sans le voir que des instants.

Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s'en aller à Marly, pour lui épargner l'horreur du bruit qu'il pouvait entendre sur sa tête, où la Dauphine était morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva en entrant dans l'une et dans l'autre quelques courtisans plus indiscrets encore qu'éveillés, qui lui 6rent leur révérence, et qu'il reçut avec un air de politesse. Ses trois menins vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d'où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement par où il entra. Madame de Maintenon y vint aussitôt, on peut juger quelle fut l'angoisse de cette entrevue, elle ne put y tenir longtemps et s'en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses qui, par discrétion, n'y furent que des moments, même madame la duchesse de Berry et madame de Saint-Simon avec elle , vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du roi approchant , ses trois menins entrèrent, et je hasardai d'entrer avec eux. Il me montra qu'il s'en apercevait avec un air de douceur et d'affection qui me pénétra. Mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe , avec quelque chose de farouche, XVHI. 12

du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres , que j'y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui était dans la chamtire s'aperçut comme moi. Il était debout, et peu d'instants après on le vint avertir que le roi était éveillé; les larmes qu'il retenait lui roulaient dans les yeux. A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n'y avait que ses trois menins et moi , et Duchesne; les menins lui proposèrent une fois ou deux d'aller chez le roi , il ne remua ni ne répondit. Je m'approchai et je lui fis signe d'aller, puis je le lui proposai à voix basse. Voyant qu'il demeurait et se taisait , j'osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il fallait bien qu'il vît le roi , qu'il l'attendait , et sûrement avec désir de le voir et de l'embrasser, qu'il y avait plus de grâce à ne pas différer ; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement; il me jeta un regard à percer l'âme , et partit. Je le suivis quelques pas, et m'ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l'ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute Ta mis l

Tout ce qui était dans Marly pour lors, en très-petit nombre, était dans le grand salon. Princes, princesses, grandes entrées , étaient dans le petit, entre l'appartement du roi et celui de madame de Main tenon; elle, dans sa chambre , qui , avertie du réveil du roi , entra seule chez lui à travers ce petit salon , et tout ce qui y était entra fort peu après. Le Dauphin , qui entra par les cabinets, trouva tout ce monde dans la chambre du roi qui, dès qu'il le vit, l'appela pour l'embrasser tendrement, longuement et à reprises. Ces premiers moments si touchants ne se passèrent qu'en paroles fort entrecoupées de larmes et de sanglots.

Le roi un peu après, regardant le Dauphin, fut effrayé

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des mêmes choses dont nous l'avions été dans sa chambre. Tout ce qui était dans celle du roi le fut, les médecins plus que les autres. Le roi leur ordonna de lui tâter le pouls, qu'ils trouvèrent mauvais , à ce qu'ils dirent après ; pour lors ils se contentèrent de dire qu'il n'était pas net, et qu'il serait fort à propos qu'il allât se mettre dans son lit. Le roi l'embrassa encore , lui recommanda fort tendrement de se conserver, et lui ordonna de s'aller coucher ; il obéit , et ne se releva plus. Il était assez tard dans la matinée; le roi avait passé une cruelle nuit, et avait fort mal à la tête ; il vit à son dîner le peu de courtisans considérables qui s'y présentèrent. L'après-dînée il alla voir le Dauphin dont la fièvre était augmentée et le pouls encore plus mauvais, passa chez madame de Maintenon, soupa seul chez lui, et fut peu dans son cabinet après, avec ce qui avait accoutumé d'y entrer. Le Dauphin ne vit que ses menins, et des instants , les médecins, peu de suite, M. son frère, avec son confesseur, un peu M. de Chevreuse, et passa sa journée en prières, et à se faire faire de saintes lectures. La liste pour Marly se fit, et les admis avertis comme il s'était pratiqué à la mort de Monseigneur, qui arrivèrent successivement.

Le lendemain dimanche le roi vécut comme il avait faitla veille. L'inquiétude augmenta surle Dauphin. Luimême ne cacha pas à Boudin , en présence de Duchesne et de M. de Cheverny, qu'il ne croyait pas en relever, et qu'à ce qu'il sentait, il ne doutait pas que l'avis que Boudin avait eu ne fût exécuté. Il s'en expliqua plus d une fois de même, et toujours avec un détachement, un mépris du monde , et de tout ce qu'il y a de grand, une soumission et un amour de Dieu incomparables. On ne peut exprimer la consternation générale. Le lundi 45 le roi fut saigné, et le Dauphin ne fut pas mieux que la

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