‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 154 sur 335 · CARACTÈRE DE MADAME DE LÉVI · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE MADAME DE LÉVI

et de bonne compagnie, et il avoit passé sa vie dans le monde le plus choisi. A force de nous voir, les raisonnements sur bien des choses entrèrent dans nos conversations.

Un soir assez tard que j'étois chez lui, quelque temps après qu'il eut commencé ses fonctions deprécepteur, on lui apporta un paquet. Comme il étoit tard, et lui en robe de chambre et en bonnel de nuit au coin de son feu, je voulus m'en aller pour lui laisser ouvrir le paquet. II m'en empêcha, et me dt que ce n'étoit rien que les thèmes du roi qu'il faisoit faire aux jésuites qui les lui envoyoient. Il avoit raison de prendre ce secours; car il ne savoit du tout rien que grand monde, ruelle et galanterie. Sur ce propos des thèmes du roi, je lui demandai, comme ne l'approuvant pas, s'il projetoit de lui mettre bien du latin dans la tète. Il me répondit que non . mais seulement pour qu'il en sût assez pour ne l'ignorer pas entièrement; et nous convînmes aisément que l'histoire, surtout celle de France générale et particulière, étoit [ce] à quoi il le falloit appliquer le plus. Là-dessus il me Vint une pensée que je lui dis tout de suite pour apprendre au roi mille choses particulières et très-instructives pour lui dans tous les temps de sa vie , et en se divertissant, qui ne pouvoieni guère lui être montrées autrement.

Je lui dis que Gaignières, savant et judicieux curieux, avoit passé sa vie en toutes sortes de recherches historiques, et qu'avec beaucoup de soins, de frais et de voyages qu'il avoit fait exprès, il avoit ramassé un très-grand nombre de portraits, de ce qui en tout genre et en hommes et en femmes, avoit figuré en France, surtout à la cour, dans les affaires et dans les armées, depuis Louis XI; et de même, mais en beaucoup moindre quantité des pays étrangers , que j'avois souvent vus chez lui en partie , parce qu'il yen avoit tant qu'il n'avoit pas pu les placer, quoique dans une maison fort vaste où il logeoit seul vis-à-vis des Incurables; que Gaignières en mourant avoit donné au roi tout ce curieux amas '. Le cabinet du roi aux Tuileries avoit une porte qui entroit dans une belle et fort longue galerie , mais tout nue. On avoit muré cette porte, on avoit fait quelques retranchements de simples planches dans cette galerie, et on y avoit mis les valets du maréchal de Villeroy. Je proposai donc à M. de Fréjus de leur faire louer des chambres dans le voisinatre, à quoi mille francs auroient été bien loin, d'ouvrir la porte de communication du roi, et de tapisser toute celte galerie de ces portraits de Gaignières, qui pourrissoient peut être dans quelque gardemeuble; de dire aux précepteurs des petits garçons qui venoient faire leur cour au roi , de parcourir un peu ces personnages dans les histoires ît les mémoires, et de dresser avec soin leurs pupilles à les connoître assez pour en pouvoir d'abord dire quelque chose, et ensuite avec plus de détail pour en causer les uns avec les autres, en suivant le roi dans cette galerie, en même temps que M. de Fréjus en entretiendroit le roi plus à fond; que de cette manière il apprendroit un crayon de suite

4. La Bibliothèque impériale possède encore aujourd'hui une partie des portraits et des manuscriis rassemblés par Gaignières. On y trouve beaucoup de reaseigaemeals curieux sur les anciennes institutions de la France.

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