‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 172 sur 335 · MANÈGE DE DUBOIS · texte numérisé non relu

MANÈGE DE DUBOIS

porter le corps de doctrine à signer. On craignoit qu'il ne se rendît plus difficile qu'aucun , par sa liaine personnelle contre le cardinal de NoaiUes et par ses ménagements pour Rome dans la conjoncture où il se trouvoit, à laquelle on n'avoit point encore fait part d'un ouvrage qui touchoit ses prétentions de si près. L'abbé de La Fare , à qui le voyage de Reims fut destiné, saisit en habile compagnon la difficulté qu'on craignoit, la grossit tant qu'il put, effraya l'abbé Dubois de l'effet du refus du prélat , de la vigueur et du peu de ménagement de l'archevêque , assis sur un siège tel que celui de Reims, que le pape venoit de faire cardinal et qui étoit sans doute de fort mauvaise humeur du hoquet qu'on faisoit durer si longtemps , à lui en laisser prendre les marques , la qualité et le rang.

La Fare n'oublia rien pour augmenter l'embarras de l'atbé Dubois , et le laissa quelques jours dans cette peine. Dubois le mandoit sans cesse pour chercher quelque expédient. Quand La Fare le jugea à son point, il lui dit qu'après bien des réflexions, il croyoit lui en pouvoir proposer un ; mais qu'il étoit unique , et à son avis causa sine qua non. Il verbiagea un peu avant de s'en ouvrir, pour exciter le désir de Dubois; puis, l'ayant amené à ne rien refuser, il lui dit que. puisqu'il regardoit comme si essentiel d'amener l'archevêque à signer l'approbation d'un corps de doctrine fait par son ennemi et inconnu encore à Rome , il falloit flatter sa vanité dans la manière et à la fin le satisfaire; que , pour cela , il falloit le distinguer des autres prélats , à qui on envoyoit des gens du second ordre, et lui députer à lui l'évèque de Soissons; que cela étoit tout naturel, parce qu'il étoit son premier sulïragant, ardent constitutionnaire, d'ailleurs son voisin, dont le voyage seroit imperceptible d'ailleurs, Soissons étant sur le chemin de Paris à Reims; que cela auroit un tout autre poids auprès de l'archevêque, que non pas lui La Fare , son grand vicaire , quoique son ami ; mais que cela ne suffisoit pas encore; qu'il falloit toucher l'archevêque par son intérêt le plus vif et le plus pressant, profiter de l'occasion de mettre fin à un état de souffrance qui ne pouvoit pas toujours durer ; que pour cela il falloit encore s'y prendre avec la délicatesse que deraandoit la vanité ; qu'après avoir bien tout pesé et balancé, il croyoit qu'il falloit charger Languet de deux lettres de M. le duc d'Orléans pour l'archevêque : par l'une le presser de signer en termes qui flattassent son orgueil, y ajouter que ce n'étoit point comme condition que la signature lui étoit demandée, et que, signant ou refusant, il pouvoit venir, quand il voudroit, recevoir sa calotte des mains du roi ; par l'autre lettre lai mander qu'il falloit signer nettement et sur-le-champ ou compter qu'il demeureroit exilé et sans calotte pour toujours ; l'une pour lui faire un sauve-l'hon neur qu'il pût montrer, et donner en même temps plus de poids ici et à Rome à sa signature ; l'autre pour lui parler françois et lui serrer le bouton par son plus sensible et à découvert. L'al)bé Dubois goûta l'expédient, le fit approuver par M. le duc d'Orléans, qui écrivit les deux lettres. Languet, évêque de Soissons, si outré que l'archevêque lui eût pris son chapeau, eut le goupillon de le lui aller assurer; il porta les deux lettres à l'archevêque , qui empocha l'une et se para de l'auttû.

[1719] À l'égard de l'archevêque de REIMS. 2l5

Il signa tout de suite, et se hâta d'accourir jouir en plein de son cardinalat.

Toute difficulté étant ainsi levée, je menai le cardinal, mais b,. en calotte noire, à M. le duc d'Orléans. L'accueil fut très - gracieux ; le régent lui dit qu'il prendroit le lendemain les ordres du roi pour le jour et l'heure de lui donner la calotte. Je ne vis jamais homme si transporté de joie de se voir enfin au bout de ses longs et persévérants travaux. Ce fut donc le surlendemain que j'allai prendre l'archevêque chez lui sui les dix heures du matin; je le menai dans mon carrosse aux Tuileries- Gomme il étoit archevêque de Reims, cardinal ou non, je n'avois point d'embarras avec, lui : nous filmes aussitôt introduits dans le cabinet du roi, qui y étoit seul avec M. le duc d'Orléans, le maréchal de Villeroy, M. de Fréjus et deux ou trois autres. M. le duc d'Orléans le présenta au roi, ne le nommant qu'archevêque, mais ajoutant ce quil'amenoit avec quelques propos obligeants. Aussitôt l'archevêque qui avoit à la main sa calotte rouge , la présenta au roi , ôta la noire qu'il avoit sur la tète , se baissa tout le plus bas qu'il lui fut possible, et reçut sur sa tête la rouge des mains du roi , après quoi il lui fit une profonde révérence , et quelques mots de reraercîment. Alors M. le duc d'Orléans l'appela M. le cardinal, lui fit son compliment, et ce qui étoit dans la chambre. Tout cela fut extrêmement court : nous fîmes tous deux la révérence, et nous nous en allâmes. Le cardinal se contint tant qu'il put; mais il ne touchoit pas à terre. Je le remenai chez lui au bout du Pont-Royal. Ainsi finit cette longue et mystérieuse afl'aire.

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