‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 198 sur 335 · DIGRESSION · texte numérisé non relu

DIGRESSION

Albéroni en leur place , dont toutes les impressions en mal lui restèrent toujours , n'aima jamais Grimaldo , mais le traita comme si elle l'aimoit, parce qu'elle n'avoit pu l'ébranler auprès du roi d'Espagne, qu'il ne donnoit pas la moindre prise sur lui , qu'il n'étoit haï de personne , mais aimé et estimé de tous , et que son estime passa partout au dehors par la manière dont il se conduisit toujours et dont il mania les affaires.

Comme j'en étois à cet endroit, j'appris de M. Joly de Fleury, procureur général , une anecdote trop singulière et trop curieuse pour ne la pas mettre ici , quoique hors de place , et que j'aurois insérée si je l'avois sue peu de jours après que le duc et la duchesse du Maine furent arrêtés. Il m'apprit donc , causant ensemble de ces temps passés , que Mlle de Chausseraye , celle dont il a été parlé plus d'une fois ici , et qui toute sa vie s'est mêlée de tant de choses, que le premier président de Mesmes, inquiet au dernier point, peu après que M. et Mme du Maine furent arrêtés , la pressa de lui obtenir une audience de M. le duc d'Orléans, qui fut secrète, et qu'il n'osoit lui-même demander: elle la demanda rionc. et ne put en venir à bout qu'avec peine. Au jour et heure marquée , elle se rendit au Palais-Royal , et M. le duc d'Orléans eut la complaisance de donner à son valet de chambre, qu'elle avoit amené exprès, nommé du Plessis, fort connu de lui et de tout le monde, sa clef d'une de ses portes secrètes , car il en avoit plusieurs qui , des rues qui environnent le Palais-Royal, conduisoient droit et secrètement à ses appartements. Ce du Plessis fut donc ouvrir au premier président , qui pour se mieux cacher étoit en manteau et point en robe, et l'amena à M. le duc d'Orléans qui l'attendoit seul et enfermé avec Mlle de Chausseraye. Là le premier président , qui étoit beau diseur et qui avoit fort la parole en main , fit à M. le duc d'Orléans les protestations les plus fortes de fidélité et d'attachement, à l'occasion des occurrences alors présentes, et comme l'esprit ne lui manquoit non plus que le langage, Ù n'oublia rien pour démêler , dans l'air froid et sérieux qu'il trouva , si M. le duc d'Orléans étoit instruit à son égard de quelque chose, sans y avoir pu réussir, tant le régent sut se contenir, se mesurer et ne lui pas laisser apercevoir la moindre chose. Il prit même plaisir à lui donner lieu de redoubler ses protestations, et à tout son bien-dire. Quand il en eut assez , il tira une lettre de sa poche , et tout à coup : a Monsieur , lui dit-il, d'un ton irrité; tenez, lisez cela : le connoissez-vous? » A l'instant le premier président fondit à deux genoux , lui embrassant non pas les jambes mais les pieds, et se mit aux pardons, aux regrets, aux repentirs . et n'eut si belle peur de sa vie. M. le duc d'Orléans reprit la lettre , se dépêtra les pieds de ses bras , et sans dire un mot s'en alla dans un autre cabinet. C'étoit une lettre de sa main . par laquelle il répondoit du parlement à l'Espagne, et parloit sans ménagements et sur la chose et sur les moyens.

Éperdu et sans parole, il eut peine à se reconnoître et à se relever de ce prosternement où U étoit. Mlle de Chausseraye , guère moins éperdue , mais d'étonnement . lui reprocha la folle hardiesse de l'avoir commise à lui obtenir celle audience, lui se seutaul aussi coupable; toute sa ré-

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