JE REFUSE LES SCEAUX
passa au conseil de régence avec les mêmes raisons d'exclusion sur chacun; enfin aux prélats, mais légtTement, parce qu'en effet il n'y en avoit point sur qui on pût s'arrêter.
Je lui contestai plusieurs eiclu>ions de magistrats, celle surtout du chancelier. J'insistai même sur quelques-uns du parlement, comme sur Gilbert de Voisins, mais sans pouvoir nous persuader l'un l'autre. Je lui dis que je comprenois que les sceaux éioient pour un magistrat une fortune par l'autorité , le rang , la décoration pour leur famille à laquelle ils ne pouvoient résister ; que je ne pouvois être touché de pas une de ces raisons, parce qu'aucune ne pouvoil me regarder; que les sceaux ne décoreroient point ma maison , qu'ils n'apporteroient aucun changement à mon rang, à mon habit, à mes manières; mais qu'ils m'exposeroienti la risée de ceux qui me verroient tenir le sceau, et à me casser la tête à apprendre un métier q^ie je cesserois de faire avant que d'en savoir à peine l'écorce; que de plus je ne voulois hasarder ni ma conscience, ni mon honneur, ni le bien précieux de son amitié, en scellant ou refusant bien ou mal à propos des édits et des déclarations qu'il m'enverroit ou des siu'natures à faire d'arrêts du conseil rendus sous la cheminée. Le régent ne se paya d'aucune de ces raisons. Il essaya de m'exciler parla singularité de la chose et par les exemples du premier maréchal de Biron et du connétable de Luynes'. Ils ne m'ébranlèrenl point, de sorte que la discussion dura plus de trois grosses heures. Je voulus m'en aller plusieurs fois sous prétexte qu'il y avoit loin à Meudon, et toujours je fus retenu. A la fin, de guerre lasse, il me permit de m'en aller, mais à condition qu'il m'enverroit le lendemain deux hommes à Meudon, qu'il ne me nomma point, qui peut-être me persuaderoient, et qu'il me demandoit instamment d'entretenir et d'écouler tant qu'ils voudroient: il fallut bien y consentir, et ce ne fut encore après qu'avec peine qu'il me laissa aller.
Le lendemain matin je ne vis point de harangueur arriver; mais à la moitié du dîner, où j'avois toujours t)ien du monde, je vis entrer le duc de La Force et Canillac. Ce dernier me supprit fort. Je n'avois jamais eu de commerce avec lui que de rencontres rares, je l'avois vu chez moi et chez lui quatre ou cinq fois dans la première quinzaine de la régence; oncques depuis nous ne nous étions vus que d'un bout 'le table à l'autre , au conseil de régence, depuis qu'il y fut entré, et sans nous approcher devant ni après, ni nous rencontrer ailleurs. On a vu ici qu'il s'était livré à l'abbé Dubois, au duc de Noailles, à Stairs, et qu'il l'étoit totalement au parlement, et on y a vu aussi son caractère. Leur arrivée n'allongea pas le repas. Ils mangèrent en gens pressés de finir, et à peine le café pris ils me prièrent de passer dans mon cabinet. Ils étoient venus ferrés à gl.TCe, et je ne pus douter que M. le duc d'Orléans ne leur eût rendu tout le détail de la si longue discussion que j'avois eue avec lui sur les sceaux, l'après-dîaée de la veille. M. de La Force ouvrit non
4. 'Voy. la liste des gardes des sceaux, i. VI, p. 459. On y trouve, en effet, ce connétable de Luynes.
Saint-Simon xi. 20