‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 246 sur 335 · À REFUSER LES SCEAU · texte numérisé non relu

À REFUSER LES SCEAU

qui donnerait du courage et de la dignité à ce prince à l'égard du parlement et de la cabale qui lui étoit unie. Ces réflexions ne me vinrent qu'après celte conférence si longue de Meudon, dont la persécution les produisit le lendemain. Canillac me haïssoil de jalousie de la conlirince de M. le duc d'Orléans, et de ricochet du duc de Noailles, du premier président, etc. Son ambassade et la prodigalité de son éloquence a me persuader ne ponvoient venir de sa part que de resjiérahce de me jelei dans quelque soltise dans l'adminijlration des sceaux, dont lui et ses amis pussent profiter avec avantage. Mais rien de tout cela n'eut part à mon refus. Ces raisonnements ne se présentèrent à moi qu'après coup : faire un métier important et fort éclairé dont j'ignorois les premiers éléments, m'exposer a expédier des édits, déclarations, arrêts, mauvais, iniques, peut-être pernicieux, sans en connoître la force, le danger, les suites, ou les refuser nettement, voilà les raisons qui me frappèrent d'abord, et dont rien ne put me faire revenir. Une autre raison, mais qui auroit cédé à de meilleures, fut d'éviter de me donner une singularité passagère qui feroit encore raisonner sur le goût des choses inusitées, laquelle ue me donnoit ni rang, ni illustration, ni rien, dont je susse que faire, et qui ne m'apporloit qu'un travail aveugle par mon ignorance en ce genre, et fort ingrat d'ailleurs.

Mon refus, sans plus d'espérance de me persuader, rapporté à M. le duc d'Orléans dans ces moments critiques où il n"en falloit perdre aucun pour prendre un parti, devint la matière d'une délibération subite où je ne fus point appelé, et qui ne se prit qu'entre M. le duc d'Orléans, l'abbé Dubois et Law. Le résultat fut que Law iroit trouver le chancelier qu'on savoit qui se mouroil d'ennui d'être à Fresnes; que le chevalier de Conflans, cousin germain, ami intime du chancelier, et raisonneur fort avec beaucoup d'esprit, l'accompagneroit de la part de M. le duc d'Orléans, dont il étoit premier gentihomme de la chambre; que Law expliqueroit l'état présent des affaires, sonderoit si le chancelier se rendroit traitable, et si on pouvoit compter que la cire deviendroit molle entre ses mains, ses dispositions pour lui Law; enfin si on pourroit se fier à lui à l'égard du parlement, non sur sa probité dont on ne pouvoit être en peine, mais bien de son goût, de son atlection et de son espèce de culte à l'égard de cette compagnie. Condans devoit essayer de l'effrayer par la menace d'une continuation d'exil sans fin et sans terme, même après la régence, que la fin de tout crédit de M. le duc d'Orléans, et lui en faire briller aux yeux les grâces, la confiance, le retour actuel avec les sceaux, s'il se vouloit résoudre de bonne grâce à ce qu'on désiroit de lui. Trois ans et demi de séjour à Fresnes avoient adouci les mœurs d'un chancelier de cinquante ans, qui avoit compté que, parvenu de si bonne heure à la première place, il en jouiroit et avanceroit sa famille. Ces espérances se trouvoienl ruinées par l'exil, et il se trouvoit beaucoup plus éloi-^né de l'avancer et d'accommoder ses affaires domestiques que s'il fût demeuré procureur général. Conflans profita deces dispositions qui ne lui étoient pas inconnues , et que l'ennui de l'exil grossissoit. Le beau parler de Law trouva lies oreilles bien disoosées. Le chancelier s'accommoda à tout, et le pu-

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blic, quand il fut informé, le reçut froidement et s'écria : Et homo factus est ' .

M. le duc d'Orléans, certain du bon succès du voyage, envoya, le vendredi 7 juin, l'abbé Dubois demander les sceaux à Argenson, qui les rapporta à M. le duc d'Orléans l'après-dînée du même jour, et comme il les avoit non en commission à l'ordinaire, mais en charge, enregistrée au lit de justice des Tuileries, il en remit en même temps sa démission. Il ne jouit donc pas longtemps du fruit de son insigne malice. Les amis de Law après le premier feu passé la firent sentir au régent, tirèrent sur le temps et culbutèrent le garde des sceaux sans que l'abbé Dubois, qui, entre lui et Law, nageoit entre deux eaux, osât soutenir son ancien ami. Le chancelier arriva dans la nuit qui suivit la remise des sceaux, alla sur le midi au Palais-Royal, suivit M. le duc d'Orléans aux Tuileries où le roi lui remit les sceaux; mais comme il les dut à Law, qui le rnmena de Fresnes. ce retour fit la première brèche à une réputation jusque-là la plus heureuse, et qui n'a cessé de baisser depuis et de tomber tout à fait par divers degrés et par différents événements. Argenson n'avait pas perdu son temps; il étoit né pauvre, il se retira riche, ses enfants tous jeunes bien pourvus, en place avant l'âge, son frère chargé de bénéfices. Il témoigna une grande tranquillité, qui dans peu lui coûta la vie, sort ordinaire de presque tous ceux qui se survivent à eux-mêmes. Sa retraite fut sans exemple. Ce fut dans un couvent de filles dans le faubourg Saint-Antoine, qui s'appelle la Madeleine de Tresnel', où il s'étoit accommodé depuis longtemps un appartement dans le dehors qu'il avoit rendu beau et complet, commode comme une maison, où il alloit tant qu'il pouvoit depuis longues années. Il avoit procuré, même donné beaucoup à ce couvent, à cause d'une Mme de Veni, qui en étoit supérieure, qu'il disoit sa parente, et qu'il aimoit beaucoup C'étoit une personne fort attrayante, et qui avoit infiniment d'esprit, dont on ne s'est pas avisé de mal parler. Tous les Argenson lui faisoientleur cour; mais ce qui étoit étrange, c'est qu'étant

i . Il suffira d'indiquer une fois pour toutes, le Journal de l'avocat Barbier, comme rempli de détails sur ce qui louche au parlement et au chanceUer. Au mois d'août n20, il s'exprime ainsi : a On a fait une plaisanterie; on dit que M. le régent a mal choisi Pontoise pour transférer le parlement; qu'il falloil l'envoyer à Fresnes, qui est la terre de M. d'.iguesscau ; que c'est là où l'on change de sentiments à cause du parti que prend le chancelier. Si tu veux de ton j)arlement Punir l'humeur hautaine.

De Pontoise crop doux régent, Fais-le s;iuter à Fresne :

C'est un lieu de correction La Faridondaine , la Faridondin, Où i.'i'.\t;uesseau s'est converti , etc. 2. Communauté de femmes de l'ordre de Sa; :U- Benoît, fondée à Tresnel, ou Traisnel , en Champagne, au xn' siècle. Ces religieuses s'étaient élahiies à Paris, en (654. On irouvera, dans le Journal de Barbier (juin l7J(y), quelques-unes des chansons et autres plaisanteries, auxquelles donna lieu laretraite de l'ancien garde des sceaux.

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