FÊTES DONNÉES À CHANTILLY
de Berry , fut chargé de lui faire particulièrement les honneurs de Chantilly. Il tenoit une table particulière pour lui; il y avoit une calèche et des relais pour eux deux, et cette attention fut marquée jusqu'au plus jDlaisant ridicule.
] Il pensa y arriver une aventure tragique au milieu de tant de somp- ■ tueux plaisirs. M. le Duc avoit de l'autre côté du canal une très-belle ménagerie, remplie en très-grande quantité des oiseaux et des bêtes les plus rares. Un grand et fort beau tigre s'échappa et courut les jardin; de ce même côté de la ménagerie , tandis que les musiciens et les comédiens, hommes et femmes, s'y promenoient. On peut juger de leur effroi et de l'inquiétude de toute cette cour rassemblée. Le maître du tigre accourut, le rapprocha et le remena adroitement dans sa loge, sans qu'il eût fait aucun autre mal à personne que la plus grande peur.
Pendant ces superbes fêtes, et qui eurent tout le gracieux qui leur manque si ordinairement, arriva de Hollande à Paris, incognito, le frère du roi de Por! ugal , qui avoit fait avec réputation les deux dernières campagnes en Hongrie , et descendit chez l'ambassadeur du roi soiî frère. L'accueil qu'on lui fit fut nul jusqu'au scandale. Aussi séjournat-il ici le moins qu'il put, quoique mal avec le roi de Portugal, auprès duquel il ne voulut pas retourner. Cette raison fit que le régent ne se soucia pas de s'en contraindre ni d'en importuner le roi. Paris, les étrangers , le Portugal même , ne laissèrent pas d'en être fort choqués ; mais le prince ni l'ambassadeur n'en témoignèrent pas la moindre chose, je crois par un air de mépris et de grandeur qui fut fort approuvé.
Le chevalier de Saint-Georges, pressé enfin de se marier pour avoir postérité, et maintenir par là l'espérance du parti qui lui restoit en Angleterre, et son malheureux sort l'empêchant de trouver une alliance proportionnée à ce qu'il auroit dli être en effet comme il l'étoit de droit, conclut son mariage avec la fille du prince Jacques Sobieski et de la sœur de l'impératrice épouse de l'empereur Léopold, de la duchesse de Parme mère de la reine d'Espagne , et de l'électeur palatin. Le prince Jacques étoit fils aîné du fameux Jean Sobieski , roi de Pologne . et de [Marie-Casimire] de La Grange, fille du cardinal d'Arquien '. Il étoit chevalier de la Toison d'or et gouverneur de Styrie. etdemeuroità Olaw, en Silésie, où il avoil de grands biens. Il donna six cent mille livres de dot, et le pape neuf cent mille livres, avec quatre-vingt mille Jivres de pension, et des meubles. L'épouse, mariée par procureur, partit d'Olaw le 12 septembre, accompagnée de sa mère, pour aller à Rome; mais arrivées à Inspruch, elles furent arrêtées toutes deux par ordre de l'empereur , qui , pour mieux et plus bassement faire sa cour au roi Georges , ôta en même temps au prince Jacques la pension qu'il lui donnoit, lui envoya ordre de sortir de ses Etals, et défendit au duc de Modène d'accomplir le mariage signé entre le prince de Modène, son fils et une
'. Nous avons reproduit exactement le texte du manuscril qui avait été modifié dans les iirécédenlcs éditions. Antoine de La Grange, marquis d"Arquieti, père de la reine de Pologne, Marie-Casimire, avait été nommé cardinal le il novembre 1696,