À TORCY ET À MOI
bien de tout temps avec M. le Duc et avec le maréchal de Villeroy , ce qui n'arriveroit pas s'il me voyoit avec eux, parce qu'il ne présumeroit jamais que j'eusse agi de concert avec eux à mauvaise intention ni par entraînement, et qu'il ne pourroit raéconnoître ce que je lui avois dit souvent tête à tête , et récemment cette dernière fois si forte que j'ai rapportée; qu'il ne pourroit dire méconnoître ces mêmes choses dans ce que nous lui dirions ensemble, et qu il verroit, au contraire, l'homme du monde en moi, duquel il se pouvoitle moins méfier, s'unir à eux pour lui tenir le même langage, qui appuieroit si fortement ce que le secret de la poste avoit fourni, à lui Torcy, de raisons qui lui seroient alors étalées avec plus de force et moins de ménagement que Torcy n'avoit osé employer avec lui tête à tête.
Après un long débat , je me rendis , malgré moi , à l'autorité de Torcy , l'homme du monde le plus sage, le plus prudent, le plus modéré, le plus éloigné des partis forts tant qu'il en pouvoit prendre d'autres, et par lui-même naturellement fort retenu et timide ; bref, je ne me rendis point , mais je cédai. Il voulut commencer par le maréchal de Villeroy pour entraîner plus facilement M, le Duc, dont la férocité n'empèchoit pas toujours la timidité, surtout dans un intérêt d'État général et non un intérêt particulier fort grand. Nous convînmes donc que nous irions, Torcy et moi, parler au maréchal de "Villeroy au sortir du premier conseil de régence, parce qu'il logeoit aux Tuileries, et que cette visite ensemble seroit moins remarquée en y allant ainsi de plain-pied , et nous trouvant tous deux naturellement ensemble. Nous nous amusâmes donc tous deux exprès après le conseil de régence pour laisser écouler le monde, et donner le temps au maréchal de rentrer dans son appartement, avec convention que Torcy portercit la parole.
Le hasard fit que nous trouvâmes le maréchal de Villeroy seul dans sa chambre. Dès qu'il nous vit il se douta de quelque chose d'extraordinaire , et nous demanda ce qui nous ametioit ainsi tous deux. Nous avancions cependant vers lui ; il répéta sa demande ; le valet de chamlrre qui nous avoit ouvert la porte sortit, et avant de nous asseoir, Torcy, comme pourlui répondre, commença à lui faire entendre le sujet de notre visite. Au premier mot que le maréchal en sentit : a Messieurs, dit-il, je suis votre serviteur, mais point de cabale, vous ferez sans moi tout ce que bon vous semblera. Mais d'aller ainsi en cohorte, c'est ce que vous ne me persuaderez point, et je ne sais d'où cette idée vous est entrée dans la tête. Je vois sur l'abbé Dubois tout ce qu'il y a à voir, j'en parle peut-être autant, et plus fortement que vous au régent, mais tête à tête, car autrement ce sont cabales que je n'entends point, et où vous ne me ferez jamais entrer. » De là, il se met en colère , balbutie, interrompt; ne veut rien écouter, et nous éconduitavec hauteur. Hors de sa chambre, nous nous regardâmes Torcy et moi, confondus de la sottise et de l'impertinence de l'homme, et Torcy découragé ne (jugea pas à propos de voir M. le Duc. ni d'aller plus loin; il convint que ' j'avois mieux jugé du maréchal que lui. « Mais après tout, me dit-il i! n'y a rien de gâté, c'est un coup d'épée dans l'eau. » Pour moi je n'avois é'é qu'acolyte sans qu'il me fût sorti un seul mot de la bouche.