JE SUIS MAL INSTRUIT
pour ôter tout soupçon qu'ils pussent être chargés d'aucun paquet de conséquence par l'ambassadeur, qui avoit ses propres courriers et le renvoi de ceux qu'il recevoit d'Espagne. On peut juger aussi que ces jeunes gens eux-mêmes ignoroient parfaitement ce dont ils étoient chargés, et il étoit tout simple que, s'en allant en Espagne, l'ambassadeur les chargeât de quelque paquet par occasion.
Ils partirent donc, munis de passe-ports du roi, à cause de la conjoncture de rupture prochaine, les premiers jours de décembre, avec un banquier espagnol établi en Angleterre, qui y venoit de faire une fort grande banqueroute, et que les Anglois avoient obtenu du régent de pouvoir faire arrêter partout où ils pourroient en France. On me trouvera bien mal instruit dans tout le cours de cette grande affaire, mais je ne puis ni ne veux dire que ce que j'en ai su , et du reste , je donnerai mes conjectures '. L'abbé Dubois , de plus en plus maître de M. le duc d'Orléans, le vouloit être du secret de tout, pour n'avoir ni contradicteur ni même de compagnon, et M. le duc d'Orléans lui fut fidèle en obéissance. Lui-même, comme on le verra, n'en sut que ce qu'U plut ou ce qu'il convint à l'abbé Dubois.
Soit que l'arrivée de l'abbé Portocarrero , et le peu de jours qu'il demeura à Paris fût suspect à l'abbé Dubois et à ses émissaires, soit qu'il eût corrompu quelqu'un de principal auprès de l'ambassadeur d'Espagne, par qui il fut averti que ces jeunes gens étoient chargés d'un paquet important, soit qu'il n'y eût pas d'autre mystère que la mauvaise compagnie du banqueroutier parti avec eux, et l'attention de l'abbé Dubois à obliger les Anglois en le faisant arrêter, et qu'il eût ordonné de les arrêter tous trois, et d'enlever tous leurs papiers, de peur que le banqueroutier ne leur eût donné les siens pour ne les pas perdre s'il venoit à être pris; quoi qu'il en soil, l'abbé Dubois fit courre après eux,
i. Comme Saint-Simon avoue qu'il n'a connu qu'imparfaitement les détails de cette alTaire, il ne sera pas inniile de chercher a cumpléler son récit |)ar le témoignage d'autres écrivains. Duclos, dans ses Mémoires secrets (année t"i8), donne des renseignements précis sur la manière dont le complol fut découvert : a II y avoit alors à Pans une femme, nommée la Fillon, célèbre appareilleuse, i)ar conséquent liès-connue de l'aljbé Dubois. Elle paroissoit même quehpiefois aux audiences du régent, et n'y étoil pas plus mal reçue que d'autres. Un ton de plaisanterie couvroil toutes les indécences au Palais-Hoyai, et cela s est conservé dans le grand monde. Un des secrétaires de Cellamare avoit un rendez-vous avec une des filles de la Fillon, le jour que parloit l'abbé Portocarrero. 11 y vint lorl tard et s'excusa sur ce qu'il avoit été occupé à des expéditions de lettres, dont il falloit charger nos voyageurs. La Fillon laissa les amants ensemble, et alla sur-le-champ en rendre compte à l'abbé Dubois. Aussitôt on e.vpédia un courrier muni des ordres nécessaires pour avoir mainforte. 11 joignit les voyageurs à Poitiers, les fil arièier ; tous leurs papiers furent saisis, el rapportés à Paris le jeudi 8 décembre. Ce courrier arriva chez l'abbé Dubois précisément à l'heure où le régent enlroil à l'Opéra. » Le reste du récit n'est qu'un rés\uné des Mémoires de Saint-Simon. Voy. aussi Lemontey ; Histoire de lu Régence, é .il. de l 832, t. I, p. li I 6. D'après I.eniontey, un copiste nommé Buvat, que les conspiraleurs avoient employé, dénonça le complot à l'abbé Dubois.
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et ils fureni arrêtés à Poitiers , tous leurs papiers enlevés et apportés à l'abbé Dubois par le courrier qui, aussitôt après leur capture, fut dépêché de Poitiers pour lui en apporter la nouvelle. Les hasards font souvent de grandes chos'^s. Le courrier de Poitiers entra chez l'abbé Dubois comme M. le duc d'Orléans enlroit à l'Opéra. Dubois parcourut les papi.rs', et dit la nouvelle de la capture à M. le duc d'Orléans comme il sortoit de sa loge. Ce prince, qui avoit accoutumé de s'enfermer alors tout de suite avec ses roués, en usa de même ce jour-là, sous prétexte que l'abbé Dub 'is n'avoit pas eu le temps d'examiner les papiers, avec une incurie à laquelle tout cedoit. Les premières heures de ses matinées étoient peu libres. Sa tête, offusquée encore des fumées du vin et de la digestion des viandes du souper, n'étoit pas en état de comprendre, et les secrétaires d'État m'ont souvent dit que c'étoit un temps où il ne tenoit qu'à eux de lui faire signer tout ce qu'ils auroient voulu. Ce temps fut pris par l'abbé Dubois pour lui rendre compte des papiers arrivés de Poitiers, tel qu'il jugea à propos. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, et ne se dessaisit jamais d'aucun entre les mains du régent, aussi peu de pas un autre. La confiance aveugle, et la négligence abandonnée de ce prince en cette occasion fut incompréhensible; et ce qui l'est encore plu;, c'est que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette affaire et dans toutes ses parties . et rendit l'abbé Dubois le maître unique des preuves, des soupçons, de la conviction, de l'absolution, de la punition.
Il n'admit dans cette affaire que le garde des sceaux et Le Blanc, parce qu'il ne put s'en passer, mais sans leur dire qu'autant et si peu qu'il lui convenoit. Le premier étoit dans son inumité et dans son entière etabsobie uépendance; le second n'étoit que dans la même dépendance, et se flattoit mal à propos de l'intimité; tous deux, dans la stupeur de sa conduite dans cette affaire , et dans la frayeur de lui faire la moindre question et d'outre-passer ses ordres d'une ligne. C'étoit de sa seule volon.é que leurs places dépendoient; il le leur faisoit sentir tous les jours. Ils comptoient donc le maître pour rien et le valet pour tout. Leurs démarches, leurs interrogatoires, les comptes qu'ils rendirent au régent dans tout le cours de cette atl'aire, ce qu'ils poussèrent, ce qu'Us firent semblant de pousser, ce qu'ils laissèrent échapper ou tomber, ce qu'ils favorisèrent, ce qu'ils lirent au régent et ce qu'ils lui turent, en un mot toute leur conduite, leurs démarches, jusqu'à leurs paroles, et tout cela jusque dans le dernier détail et dans la précision la plus exacte , fut à chaque pas réglé par Dubois. Cet abbe fut le seul , l'unique , le suprême conducteur et modérateur, avec un empire et une jalousie que rien ne troubla, et qui ne trouva que soumission aveugle la plus exacte dans la frayeur et le tremblement de ces deux hommes , qui reçurent dans cette servile disposition les ordres qu'ils en attundoient à chaque instant, et jusque pour chaque minutie, uniquement occupés d'une obéissance littérale et aveugle, à laquelle ce maître terrible ne
4 . Lemoniey (^Histoire de la Régtnce, p, 219) donne l'iiiaication des papiers qui avaient été saisis à Poitiers