PUBLICATION DE LA QUADRUPLE ALLUNCE
Pendant toute cette commotion, l'affaire du traité contre l'Espagne éloit publique. Stairs, Kœnigsek et l'abbé Dubois avoient pris soin de la répandre dès que la résolution en fut prise , afin qu'il n'y eût plus à e:i revenir, de forcer le régent à une prompte déclaration de guerre, et à agir aussitôt après en conséquence. Dubois , qui se servoit toujours de la plume de FonteneUe , si connu par son esprit , la pureté de son langage et ses ouvrages académiques , le chargea de la composition du marlfeste qui devoit précéder immédiatement la déclaration de guerre. Avant que le montrer au conseil de régence, M. le duc d'Orléans assembla dans son cabinet M. le Duc, le garde des sceaux, l'abbé Dubois, Le Blanc et moi , pour l'examiner. Je fus surpris de l'ordre qu'il m'en donna après tout ce que je lui avois si fortement représenté contre cette guerre. M. le Duc . si étroitement lié avec le régent depuis le lit de justice, étoit là pour la forme, et Argenson et Le Blanc, comme ks deux acolytes de l'abbé Dubois. Je ne compris donc point ce qui m'y faisoit admettre en cinquième , à moins que Dubois n'ait voulu orner son triomphe d'un captif qu'il n'osoit et ne pouvoit mépriser, et montrer à son maître qu'il n'étoit point blessé contre ceux qui n'étoient point de son avis, ou que le régent, honteux avec moi, m'eût voulu faire cette petite civilité , et peut-être s'appuyer de moi pour adoucir des termes trop forts du manifeste.
Le Blanc fit posément la lecture de la pièce. On voulut l'interrompre pour y faire quelque changement. Je proposai qu'on l'entendît tout de suite pour en prendre le total et le sens , faire chacun à part soi ses remarques, et à la seconde lecture interrompre et dire ce qu'on jugeroit à propos : cela fut exécuté de la sorte. Cette pièce fut ce qu'elle devoit être, c'est-à-dire masquée, fardée, mais pitoyable jusqu'à montrer la corde , parce que nul art ne pouvoit couvrir le fond ni produire au public rien de plausible; du reste, écrite aussi bien qu'il étoit possible parce que FonteneUe ne pouvoit mal écrire. On raisonna assez , on conclut peu , on y fit peu de changements. Ce beau manifeste fut porté deux jours après au conseil de régence. Il y passa tout d'une voix, comme tout ce que le régent y présentoit. Le public ne fut pas si docile. Il le fut encore moins à la déclaration de la guerre , qui suivit de près le manifeste contre l'Espagne. Cela ne servit qu'à montrer quelle étoit la disposition de la nation , mais comme rien n'étoit organisé , et que ceux qui auroient voulu brouiller se trouvoient étourdis ot effrayés du lit de jus tice des Tuileries et du coup de tonnerre tombé tôt après sur le duc et la duchesse du Maine et sur l'ambassadeur d'Espagne , tout se borna à une fermentation qui ne put faire peur au gouvernement. Le traité de la quadruple alliance fut imprimé bientôt après , qui ne trouva point d'approbateurs. L'Angleterre déclara en même temps la guerre à l'Espagne, et la Hollande ne tarda pas à accéder à la quadruple alliance , c'est-àdire de la France, l'empereur, l'Angleterre et la Hollande. Il ne laissa pas de paraître une lettre du roi d'Espagne, fabriquée à Paris, trèsoffensanie pour M. le duc d'Orléans, et qui tout aussitôt se trouva fort répandue à Paris et dans les provinces, tandis que le roi d'Espagne iguoroit ce que c'étoit, ainsi que toute l'Espagne. Elle fut incontineat
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après suivie d'une autre pièce, faite dans quelque grenier de Paris, pour essayer d'exciter des troubles à l'occasion de la guerre contre l'Espagne, de l'indisposition générale contre l'administration des finances, et des partis pour et contre la constitution, où les mœurs et la conduite du ré gent n'éioient pas épargnées. Elle portoit le faux nom de Déclaration du roi catholique du 25 décembre 1718. Le parlement, qui se souvenoit amèrement du dernier lit de justice, et qui en même temps en trembloit encore, n'osa demeurer dans le silence sur ce second libelle, comme il avoit fait sur le premier, mais aussi se contenta-t-il de supprimer comme séditieuse et fausse une pièce qui méritoit les plus grandes rigueurs de la justice. M. le duc d'Orléans méprisa également la pièce et le jugement du parlement ; aussi ne fit-elle aucune fortune.
Il y eut un grand incendie à Lunéville. Le duc de Lorraine y avoit bâti un beau et grand château qu'il avoit bien meublé et fort orné. Presque tout le château et tous les meubles furent brûlés.
Le czar découvrit une grande conspiration contre lui et contre toute sa famille. Il y eut force personnes arrêtées, quelques-unes punies de mort , plusieurs reléguées en Sibérie , d'autres confinées en diverses prisons.
Charles XII , roi de Suède , de la maison palatine , dont les exploits et les merveilles avoient étonné et effrayé l'Europe et ruiné radicalement i ses États , fut tué la nuit du 11 au 12 décembre devant Frédéricshall en I Norvège, appartenant au roi de Danemark, dont il faisoit opiniâtrement le siège à la tête de dix-huit cents à deux mille hommes. Il étoit allé la nuit aux travaux avec un aide de camp et un page pour toute suite, et regardaHt, au clair de la lune, entre deux gabions, un boulet perdu lui fracassa le menton et l'épaule , et le tua roide. Il n'avoit que trente-sept ans et n'avoit point été marié. ^
Ce funeste accident enleva un héros à l'Europe et à la Suède uu fléau'. Le roi son père eu avoit été un obscur, qui avoit désolé son royaume, ruiné les lois, abattu le sénat, anéanti l'ancienne noblesse avec tout l'artifice et l'acharnement des tyrans les plus détestés. .Aussi mourut-il jeune et empoisonné dans de longues et cruelles douleurs. La fin du roi son fils parut aux Suédois une autre délivrance , dont ils surent profiter pour se relever de leur dégradation domestique, en attendant que les années et la suite des temps d'un gouvernement plus sage pût relever les affaires du dehors, qui pour le présent paroissoient sans ressource. Ils commencèrent par se remettre en possession de leur droit d'élire leurs rois qu'ils avoient perdu d'effet, il y avoit près d'un siècle , et depuis par une renonciation expresse que le père du roi qui venoit de mourir leur avoit extorquée.
Charles XII , unique mâle de sa branche , avoit eu deux sœurs. L'aînée, qui étoit morte veuve du duc de Holstein, tué en une des premières batailles du roi de Suède, avoit laissé des enfants, dont l'aîné duc de Holstein étoit au siège de Frédéricshall. Ulrique, l'autre sœur, avoit épousé le fils du landgrave de Hesse qui étoit aussi à ce siège. C'est le
.4. Voy. la Note publiée à laCn du t. IX, p. 425.