‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 99 sur 335 · J À SAINT-CYR · texte numérisé non relu

J À SAINT-CYR

chambre, et les demoiselles dont on a parlé, mais qui étoient de Saint- Cyr; toute sa dépense n'étoit doue qu'en bonnes œuvres et en gages de ses domestiques.

J'ai souvent admiré que les maréchaux , d'Harcourt si intrinsèquement lié avec elle, Tallard, Villars qui lui devoit tant, Mme du Maine et ses enfants pour qui elle avoit fait fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines, le prince de Rohan et tant d'autres ne l'aient jamais vue.

La chute du duc du Maine au lit de justice des Tuileries lui donna le premier coup de mort. Ce n'est pas trop présumer que de se persuader qu'elle étoit bien instruite des mesures et des desseins de ce mignon, et que cette espérance l'ait soutenue, mais quand elle le vit arrêté, elle succomba-, la fièvre coitinue la prit, et elle mourut à quatre-vingt-trois ans , avec toute sa tête et tout son esprit.

Les regrets de sa perte, qui ne furent pas universels dans Saint-Cyr , n'en passèrent guère les murailles. Je n'ai su qu'Aubigny , archevêque de Rouen , son prétendu cousin , qui fut assez sot pour en mourir. Il fut tellement saisi de cette perte qu'il en tomba malade et la suivit bientôt. Besons, archevêque de Bordeaux, passa à Rouen, et Argenson, archevêque d'Embrun, frère du garde des sceaux, passa k l'archevêché de Bordeaux.

M. le duc d'Orléans fit ériger des officiers de l'ordre de Saint-Louis presqu'à l'instar de celui du Saint-Esprit , avec des appointements et des marques, moyennant finance à proportion. Le garde des sceaux fut chancelier et garde des sceaux de cet ordre; Le Blanc, prévôt et maître des cérémonies; ArmenonviUe, en râpé; et Morville, son fils, en titre de greffier. Bientôt après, le garde des sceaux, conservant les m.arques, fit passer sa charge à son second fils, dont l'aîné eut le râpé. Tous ceux-là portèrent le grand cordon rouge et la croix brodée d'or, cousue sur leurs habits. Trois gros trésoriers de la marine et de l'extraordinaire des guerres ' furent trésoriers de l'ordre et portèrent le grand cordon rouge comme les commandeurs , mais non la croix brodée sur leurs habits , comme les grand'croix et comme les trois principales charges , ci-devant dites. D'autres gens moindres , la plupart des bureaux , eurent les autres petites charges avec la croix à la boutonnière, comme les simples chevaliers. Bientôt après il fut réglé, au conseil de régence, que les rachats qui revenoient au roi seroient afi'ectés par un édit enregistré à l'ordre de Saint-Louis, et que les grand'croix commandeurs et même les chevaliers de Saint-Louis qui avoieat des pensions sur cet ordre les perdroient s'ils devenoient chevaliers du Saint-Esprit.

Ces deux règlements passèrent ; le premier en forme, l'autre par l'usage, malgré leurs inconvénients. Celui du premier regardoit essentiellement tout le monde, parce qu'il ôtoit au roi la liberté de remettre les rachats qui lui étoient dus, et à ses sujets de toute qualité une gratification qui s'accordoit aisément pour peu que les débiteurs de ces rachats fussent graciables par leurs services ou par leur considération;

^ . On appelait extraordinaire des guerres un fonds spécial destiné à payef les dépenses extraordinaires de la guerre.

118 RÈGLEMENTS SUR l'ordre DE SAINT-LOUIS. [1719J

le seœnd, parce que le cordon bleu ne valant que mille écus; et les grandes croix, les une six mille livres, les autres huit mille livres; les commanderies, les unes quatre mille livres, les autres six mille livres; et les pensions des chevaliers, plusieurs de mille livres, de quinze cents livres et de deux mille livres, il se pouvoit trouver parmi tous ceux-là des maréchaux de France et d'autres à être chevaliers du Saint- Esprit, mais pauvres, qui perdroient, à devenir chevaliers du Saint- Esprit, un revenu qui faisoit toute leur aisance, comme il arriva en efiet. Il fut réglé aussi qu'ils demeurevoient par simple honneur ce qu'ils étoient dans l'ordre de Saint-Louis, et que leurs pensions seroient distribuées en détail dans le même ordre. Au moins eût-il mieux valu rendre vacant ce qu'ils y étoient, pour faire en leur place d'autres grand'croix et d'autres commandeurs , puisque, recevant l'ordre du Saint-Esprit, ils quiltoient la croix d'or brodée sur leurs habits pour y porter celle d'argent du Saint-Esprit, et tous le grand cordon rouge , et ne gardoient que le petit ruban rouge et la petite croix de Saint-Louis attachés au bas du cordon bleu. On fut encore choqué de voir des hommes de robe et des gens de plume et de finances porter, pour de l'argent, des marques précisément militaires et des croix sur eux et à leurs armes (car qui n'a pas des armes aujourd'hui? ) sur lesquelles on voyoit écrites ces paroles en lettres d'or : Prscmium bellicx virtutis.

Monti , dont il a souvent été parlé ici dans ce qui y a été copié de M. de Torcy sur les affaires étrangères, eut ordre, par une lettre de cachet, de sortir incessamment du royaume, et défense en même temps d'aller en Espagne. Il étoit colonel réformé, et comme il avoil de l'esprit et du sens, il étoit bien reçu dans les meilleures compagnies, et avec cela fort honnête homme quoique ami intime d'Albéroni, Il étoit pauvre et de Bologne, où il avoit plusieurs frères et un à Rome, fort distingué dans la prélature , qui à la fin est devenu cardinal. Il y a deux familles Monti , qui ne sont point parentes : l'une ancienne et fort noble, l'autre qui n'est ni l'un ni l'autre, dont étoit celui dont il s'agit ici. Son mérite, et des hasards qui dépassent de beaucoup le temps de ces Mémoires, lui procurèrent des emplois fort importants au dehors et un trèsprincipal lors de la seconde catastrophe du roi Stanislas en Pologne , dont il s'acquitta très- judicieusement'. Il y avoit la disposition de grandes sommes fournies par la France . dont il rapporta plus d'un million , qu'il pouvoit très-ai?ément s'approprier sans qu'on en pût avoir nulle connoissance. Le ministère même fut très-agréablement surpris de revoir ce million, auquel il étoit bien loin de s'attendre. Monti, qui avoit déjà le régiment Royal-Italien , fut fait chevalier de l'ordre . mais ce fut tout. On le laissa mourir de faim, et il en mourut en effet peu après, quoique en grande considération et en grande estime. Le ministère lui parloit même quelquefois des affaires. Il étoit encore dans la

4. On trouvera dims la note sur Charles XII, publiée à la fin du t. IX, p. 42r>, qu<.'li]ues détails sur ce Monli , qui avait été employé dans les nciiociations d'Alliéioui. La date de sa mort est aussi indiquée dans cet extrait des Mémoires inédits du marquis d'Argeusou.

Page 1