PRÉTENTION DU GRAND-DUC
Le concours fut grand au Palais-Royal pendant ce voyage: on en crut faire sa cour au régent. M. de Lorraine voyoil le monde debout chez JIme la duchesse de Lorraine. Peu de gens allèrent chez lui, et encore sur la fin. C'est où je ne mis pas le pied : j'allai seulement deux fois chez Mme la duchesse de Lorraine; je crus avec cela avoir rempli tout devoir. J'ai voulu couler à fond tout ce voyage de suite, pour n'avoir pas à en interrompre souvent d'autres matières. Je n'y ajouterai que peu de choses nécessaires avant que de reprendre le fil de celles que ce récit a interrompues.
M. le duc d'Orléans ne fut r>as longtemps à attendre un des effets de ce qutl avoit accordé, que je lui avois prédits. Le grand-duc [de Toscane], gendre de Gaston, et Mme la grande-duchesse, petite-fille de France, vivante, dont il avoit des enfants, se crut avec raison au même droit que M. de Lorraine. Il étoit plus considérable que lui par l'étendue, la richesse, la position de ses États; il avoit toujours été attaché à la France ; il en avoit donné au feu roi dans tous les temps toutes les preuves que sa sagesse et la politique lui pouvoit permettre, et, quoique sa maison ne pût égaler celle de Lorraine, elle avoit eu l'honneur au-dessus d'elle de donner deux reines à la France, de la dernière desquelles la branche régnante est issue , et d'avoir les plus proches alliances avec la maison d'Autriche et la plupart des premiers princes de l'Europe, tandis que la reine Louise, fille d'un particulier cadet de Lorraine, n'avoit été ni pu être épousée par Henri III que par amour et n'avoit jamais eu d'enfants. Le grand-duc fit donc instance pour obtenir aussi le traitement d'Altesse Royale , et il n'y eut pas jusqu'au duc de Holstein-Gottorp qui ne se mît à la prétendre, fondé sur sa proche alliance avec les trois couronnes du nord. Mais ces princes n'avoient pas auprès du régent les mêmes accès du duc de Lorraine : aussi ne purent-ils réussir.
Je ne puis, à propos de ce voyage à Paris de M. et de Mme de Lorraine, omettre une bagatelle, parce qu'elle ne laisse pas de montrer de plus en plus le caractère de M. le duc d'Orléans. Un jour que Mme la duchesse d'Orléans étoit allée à Montmartre, qu'elle quitta bientôt après, me promenant seul avec M. le duc d'Orléans, dans le petit jardin du Palais-Royal, à parler d'affaires assez longtemps et qui n'étoient point du traité de Lorraine , il s'interrompit tout à coup , et se tournant à moi : a Je vais, me dit-il, vous apprendre une chose qui vous fera plaisir. » De là il me conta qu'il étoit las de la vie qu'il menoil; que son âge ni ies besoins ne la demaudoient plus, et force choses de cette sorte; qu'il Hoit résolu de rompre ses soirées, de les passer honnêtement, et plus sobrement et convenablement , quelquefois chez lui , souvent chez Mme la duchesse d'Orléans; que sa santé y gagneroit, et lui du temps pour les iffaires, mais qu'il ne feroit ce changement qu'après le départ de M. et de Mme de Lorraine qui seroit incessamment, parce qu'il crèveroit d'ennui de souper tous les soirs chez Mme la duchesse d'Orléans avec eux et avec une troupe de femmes; mais que, dès qu'ils seroient partis, je pouvois compter qu'il n'y auroit plus de soupers de roués et de putains, ce furent ses propres termes, et qu'ii alloil mener une vie sage, raisonuable et convenable à son âge et à ce qu'il étoit.