‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 121 sur 298 · DÉPART DE L'ESCADRE ANGLOISE · texte numérisé non relu

DÉPART DE L'ESCADRE ANGLOISE

Avis contradictoire d'Aldovrandi au pape sur Albéroni. — Plaintes du pape contre l'Espagne qui rompt avec lui, sur le refus des bulles de Sévilie pour Albéroni. — Conduite de Giudice à l'oreasion de la rupture de l'Espagne avec Home. — Il ôle enfin les armes d'Espagne de dessus sa porte; craint les Impériaux et meurt d'envie de s'attacher à eux ; avertit et blâme la conduite de Cellamare à leur égard. — Le pape menacé par l'amljassadeur de l'empereur. — Malice d'Acquaviva contre les Giudice. — Dan creuses pratiques de Cellamare en France. — Secret et précautions. — Ses espérances. — Embarras domestiques du régent, considérés difléremment par les ministres étrangers è Paris. — Kœnigseck, ambassadeur de l'empereur à Paris, gémit de la cour de Vienne et de ses ministres. — Garnisons. — Conduite insolente de Stairs.

Enfin le moment du départ de l'escadre angloise destinée pour la Méditerranée arriva. Comme elle étoit prête à mettre à la voile , Stanhope dit à Monteléon que l'amiral Bing, qui la commandoit, avoit ordre d'user d'une bonne correspondance avec l'Espagne. Monteléon demanda si le cas fatal aux deux rois et aux deux nations arriveroit , et si l'Angleterre s'opposeroit aux desseins du roi d'Espagne. Stanhope répondit, en termes généraux , qu'il espéroit que celte occasion ne se présenteroit pas; que le roi d'Angleterre et son ministère avoient toujours devant les yeux combien il leur importoit de maintenir l'amitié et la bonne correspondance avec l'Espagne, aussi bien que les inconvénients et le préjudice d'une rupture ; que le temps et les effets dissiperoient les mauvaises impressions et l'opinion sinistre qu'on avoit à Madrid de leurs in, tentions. En efTet, cette opinion ne pouvoit être plus mauvaise. Le roi d'Espagne étoit non-seulement persuadé de la partialité du roi d'Angleterre pour l'empereur, mais déplus Sa Majesté Catholique déploroit le malheur général de l'Europe et l'esclavage dont plusieurs nations étoient menacées , si les projets que la France et l'Angleterre soutenoient avec tant d'efforts réussissoienl en faveur de la maison d'Autriche.

Albéroni, pour lors arbitre absolu des sentiments et des décisions de son maître, protestoit que jamais ce prince ne subiroit la dure loi que ceux qui se disoient ses meilleurs amis vouloient lui imposer ; que s'il cédoit, ce ne seroit que lorsqu'il y seroit forcé par la nécessité et qu'il ne seroit plus maître d'agir contre ses propres intérêts ; qu'il adoroit les jugements impénétrables de Dieu, et qu'il prévoyoit que quelque jour les mêmes puissances, qui travailloient à augmenter celle d'un prince dont elles dévoient redouter les desseins aml.itieux , regretteroient amèrement les secours qu'elles lui donnoient avec tant de zèle pour s'élever à leur préjudice. Le cardinal prétendoit que Nancré même , venu à la cour d'Espagne comme ministre confident du régent, étoit honteux de sa commission; que. ne pouvant répondre aux justes plaintes que le roi d'Espagne faisoit de la conduite et des démarclies de ce prince . il se coiitentoit de lever les épaules et lie dire qu'il étoit trop engagé pour reculer , et d'avouer en même temps qu'il avoit bien prévu que son voyage en Espagne auroit un triste succès.

Cette cour , ou pour mieux dire la reine et le premier ministre . avoient eu de grauds sujets d'alarme causés par une maladie opiniâtre du roi

184 MALADIE, GUÉRISON DU ROI D'eSPAGNE. [1718]

d'Espagne , dont les médecins auguroieat mal et ne pouvoient le guérir. Sa santé se rétablit enfin d'elle-même sans remèdes, et la fièvre le quitta après beaucoup d'accès et différentes rechutes. On ne manqua pas de publier avec soin sa guérison;et Albéroni réitéra, surtout en Italie, les descriptions magnifiques qu'Q avoit déjà faites de l'état delà flotte espagnole, de celui de l'armement destiné à faire une descenxe, des provisions de vivres, d'artillerie, et généralement de toutes les précautions qu'il avoit prises pour assurer le dessein dont il gardoit encore le secret. Enfin il vouloit que le monde vît que l'Espagne n'étoit plus un cadavre , et que l'administration d'un ministre habile, pendant un an et demi, avoit mis ce royaume en état d'armer et d'habiller soixante-cinq mille hommes effectifs, et de former une marine, de construire actuellement douze navires chacun de quatre-vingts pièces de canon, de fondre cent pièces d'artillerie, et de bâtir à Barcelone une des plus belles citadelles de l'Europe. Il envisageoit comme un moyen de fournir à tant de dépenses le retour prochain de quatorze vaisseaux envoyé> en Amérique pour le compte seul du roi d'Espagne, et ce qui marquoit à quel point la puissance de ce prince imposoil au dehors éloil l'empre.ssement que le duc de Savoie lémoignoit de s'unir à Sa Majesté Catholique, ofl"rant d'envoyer exprès à Madrid un ministre muni de pouvoirs pour traiter. Il auroit élé le quatrième de ceux que ce prince avoit à la cour d'Espagne. L'abbé del Maro, son ambassadeur, quoique rappelé n'en étoit pas encore parti. Il y avoit envoyé quelque temps auparavant Lascaris comme ministre de confiance, dont il n'avoit cependant que l'apparence. Un nommé Corderi, secrétaire d'ambassade, paroissoit être plus du goût du roi son maître; toutefois il n'avoit pas encore son secret. Aucun de ces ministres et agents du roi de Sicile n'avoit pu pénétrer quel étoit le véritable objet de l'armement d'Espagne. Del Maro , mécontent de cette cour, assuroit depuis longtemps que l'entreprise regardoit la Sicile; Lascaris, espérant encore de réussir où l'ambassadeur avoit échoué, assuroit son maître que c'étoit Naples. Il élevoit le bon état et la puissance de l'Espagne, et par ses relations il insinuoit à son maître que le meilleur parti qu'il eût à prendre étoit de traiter avec cette couronne. Corderi, souhaitant de prolonger son emploi, écrivoit douteusement. Il représentoit le roi d'Espagne comme encore indéterminé dans ses résolutions: il répandoit des doutes sur l'état de la négociation de Nancré; et n'étant pas informé de ce qu'il s'y passoit, il croyoit utile à ses vues particulières de laisser entrevoir à son maître qu'Albéroni et Nancré éloient entre eux plus d'accord que le public n'avoit lieu de le croire; il étoit d'ailleurs l'espion de Lascar's. Moyennant les diiTérentes affections de ces trois ministres, le roi de Sicile éioit très-mal informé d'un projet dont la connaissance étoit si importante à ses intérêts.

Si la bonne foi d'Albéroni eût été moins sus, ecte. qui que ce soit n'auroit douté de la résolution ferme et constante, que le roi d'Espagne avoit prise, de rompre toute négociation et d'entrer incessamment en guerre-, car il n'y avoit pas d'occasion où le cardmal ne déclarât nettement les intentions de Sa Majesté Catholique à ce sujet. Ses ministres au dehors avoient ordre d'en parler avec la même franchise. Monteléon,

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