MORT DE FAGON
dans son conseil depuis la mort de M. le duc d'Orléans. Il a eu le bonheur de trouver une femme à souhait pour l'esprit , la conduite et l'union, et d'en faire le leur l'un ei, l'autre. Je ne puis plus trouver que ce leur soit un malheur de n'avoir point d'enfants.
Fagon, perdant sa charge de premier médecin, l'unique qui se perde à la mort du roi, s'étoit retiré au faubourg Saint -Victor, à Paris, dans un bel appartement au Jardin du Roi ou des simples et des plantes rares et médicinales, dont l'administration lui fut laissée. Il y vécut toujours très-solitaire dans l'amusement continuel des sciences et des belles-lettres , et des choses de son métier , qu'il avoit toujours beaucoup aimées. Il a été ici parlé de lui si souvent, qu'il n'y a rien à ajouter, sinon qu'il mourut dans une grande piété et dans un grand âge pour une machine aussi contrefaite et aussi cacochyme qu'étoit la sienne, que son savoir et son incroyable sobriété avoient su conduire si loin , toujours dans le travail et dans l'étude. Il fut surprenant qu'à la liaison intime et l'entière confiance qui avoit toujours été entre Mme de Maintenon et lui, qui l'avoit fait premier médecin, et toujours soutenu sa faveur, ils ne se soient jamais vus depuis la mort du roi.
On a vu, t. III, p. 28, le caractère de l'abbé d'Estrées, et il a été parlé de lui et de ses emplois en plusieurs autres endroits. Il jouissoit d'une belle santé dans un âge à profiter longtemps de sa fortune et de l'archevêché de Cambrai , dont il attendoit les bulles , lorsqu'il fut surpris d'une inflammation d'entrailles pour s'être opiniâtre à prendre, sans aucun besoin , des remèdes d'un empirique , par précaution , duquel il s'étoit entêté. Un mieux marqué le persuada si bien que son mal n'étoit rien, qu'il nous donna à plusieurs un grand et bon dîner; mais •sur le point de se mettre à table avec nous, les douleurs le reprirent. Néanmoins il voulut nous voir dîner. Peu de moments après que le fruit fut servi , l'extrême changement de son visage nous pressa de le laisser en liberté de penser sérieusement à lui. Une heure après, le cardinal de Noailles , qui en fut averti , vint l'y disposer. Il eut peu de temps à se reconnoître , mais il en profita bien. Il fit son testament de ce dont il n'avoit pas encore disposé, reçut ses sacrements le lendemain, et mourut la nuit suir'.nte. Cette mort découvrit des dispositions secrètes, qui
comme mini-lre dans tout l'éclat de sa puissance. Maurepas fut rappelé à la mort de Louis XV (1774) et nommé, premier ministre. Il ne nionira pas dans celle haute position les lalcnls qu'on lui avait prèles cldonl parle Sainl-Jimon. Marmonlel a caractérisé dans ses Mémoires celle seconde adminislralion de Maurepas : « Une attention vigilante à conserver son ascendant sur l'espril du roi, et sa prédominance dans les conseils le rendoienl jaloux des choix mômes qu'il avoit faits ; el celle imiuiétude éloii la seule passion qui dans son ;Une cûl de l'aclivilé. Du reste, aucun ressort, aucune vigueur de courage ni pour le bien ni pour le mal; de la foiblesse sans bonlé, de la malice s ms noirceur, des ressenlimenls sans colère; l'insouciance li'iin avenir qui ne devuii pas tHre le sien, peiU-dre assez sincèrement la volimlé du hien public, hirsqu'il le pouvoit procurer sans risque pour lui-inOme; mais celle vnUmlé anssiiôl refroidie dès qu'il y voyoil compromis son crédit ou son repos; tel fui jusqu'à la fin le vieillard qu'on avoil donné pour guide ou pour conseil au jeune roi. »
as MORT DE l'abbé d'ESTRÉES. [Ml S]
n'étoient pas nouvelles , dont son ambition et l'avidité des Noailles furent accusées. Le maréchal d'Eslrées ei ses sœurs furent irès-scandalisés de ces disposilions de leur frère à leur insu el à leur préjudice. Leur vanité aussi n'en fut pas moins offensée de sentir qu'il eût cru devoir acheter une protection , dont leur nom et leur considération ne dévoient pas avoir besoin, et dont l'alliance des Noailles, dont le maréchal d'Eslrées avoit épousé une, pouvoit du moins exclure le payement. Le monde rit un peu de ce petit démêlé domestique, et les Noailles, qui empochèrent gros, en rirent encore plus; mais, en conservant leur proie, ils n'oublièrent rien pour apaiser ce bruit, et en assez peu de temps ils y parvinrent. Outre cent mille écus, dont les Noailles profitèrent, l'abbé d'Eslrées donna quarante-cinq mille écus aux pauvres de ses abbayes, récompensa très-bien ses ùomestiques , et fit présent de sa belle bibliothèque aux religieux de l'abbaye de Saint-Germain des Près, où il avoit logé longtemps avec son oncle, !e cardinal d'Eslrées, qui en étoit abbé.
Cette mort opéra subitement une conversion éclatante, durable, et dont les bonnes œuvres et la pénitence augmentèrent toujours avec une simplicité, une humilité, une aisance dans le peu de commerce qui fut conservé, une paix et une joie singulière parmi les plus grandes et les plus répugnantes austérités : ce fui [celle] de la marquise de Créqui, veuve sans enfants, fille du feu duc d'Aumont et de la sœur de M. de Louvois et du feu archevêque de Reims, qui l'avoil enrichie et qu'on avoil soupçonVié de l'avoir aimée autrement qu'en oncle, auquel l'abbé d'Eslrées avoit parfaitement succédé. De la plus mondaine de toutes les femmes, la plus occupée de sa personne, de la parure, de toute espèce de commodités et de magnificence et passionnée du plus gros jeu, elle devint la plus retirée, la plus modeste, la plus prodigue aux pnuvres et' la plus avare pour elle-même; sans cesse en prières chez elle ou à l'église; assidue aux prisons, aux cachots, aux hôpitaux, dans les plus horribles fonctions à la nature, et y a heureusement persévéré jusqu'à sa mort, qui lui a laissé bien des années de pénitence.
Je fus fâché de la mort de l'abbé d'Eslrées qui éloit de mes amis et qui, avec quelque ridicule et un peu de fatuité, avoit de bonnes choses, de l'honneur, de la sûreté, de la droiture. M. le duc d'Orléans y perdit un vrai serviteur el me témoigna d'abord son embarras sur Cambrai. Je lui conseillai de trancher court pour se délivrer des demandeurs d'une si belle place, qui par sa situation ne se devoil donner qu'avec beaucoup de choix. Je lui proposai tout de suite le cardinal de la Trémoille, sans ^ue j'eusse la moindre connoissance avec lui. Je dis au régent qu'étant chargé des afTaires du roi à Rome, sans biens par lui-même et panier percé de plus, il avoil besoin de beaucoup de secours en pensions ou en bénéfices; que la richesse de celui-là suppleeroit aux grâces qui coûteroient au roi; que son personnel étoit sans crainte et sans soupçon quand il résideroit à Cambrai, où il étoit apparent qu'il n'iroil jamais, ainsi qu'il est arrivé. Le régent m'en crut et sur-le-champ le lui donna. Ce présent fit va;[uer Bayeux qu'il avoit. L'abbé de Lorraine avoit depuis longtemps fort changé de vie. 11 s'étoil fort attaché au carain,'>; ilc Noailles, que M. le Grand aimoil el respecioit fort sans s'en être jamais contraint
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dans les derniers temps du feu roi. Le cardinal de Noailles désira qu'il eût Bayeux. M. et Mrje de Lorraine en pressèrent M. le duc d'Orléans. Il le lui donna.
Le régent, qui faisoit litière de ce qui ne lui coûtoit rien et trop souvent encore de ce qui coùloit beaucoup , lit en ce temps de paix , et au commencement de mars, une promotion de vingt-six lieutenants généraux et de trente-six maréchaux de camp. La confusion eloit déjà montée à tel point qu'il y eut quatre-vingts personnes qui se crurent à portée de demander l'agrément des régiments que la promotion des raarécliaux de camp fit vaquer. J'eus celui de Sourches pour le marquis de Saint- Simon, que je tirai des gardes françoises, qui étoit déjà attaqué delà poitrine et qui mourut trois mois après, dont ce fut grand dommage, car il étoit plein d'honneur, de valeur, de volonté et d'application, avec une figure fort agréable : il prometioil beaucoup. J'eus à toute peine le régiment pour son frère, parce que c'étoit un entant encore sous le fouet au collège.
M. le duc d'Orléans se laissa aller on même temps à deux projets pour les troupes dont il eut tout lieu de se repentir. L'aîné Broglio, gendre du feu chancelier Voysin, étoit un homme déshonoré sur la valeur, quoique devenu lieutenant-général et directeur d'infanterie par son beau-père, et déshonoré encore sur toutes sortes de chapitres. Méchant, impudent, parlant mal de tout le monde, quoique souvent cruellement corrigé, fort menteur, audacieux à merveiiles, sans que les alTronts qu'il avoit essuyés eussent pu abaisser son air et son ton avantageux; avec cela beaucoup d'esprit et orné, grande opinion de soi et mépris des autres, avare au dernier excès, horriblement dtbauché et impie; se piquoit de n'avoir point de religion; en faisoit des leçons. Il parloit bien et le langage qu'il vouloit tenii suivant ceux à qui il parloit et quand il lui plaisoit; ne manquoit pas d'agrément dans la conversation et de politesse. Son intrigue et ses mœurs l'introduisirent parmi les roués, où il s'insinua si bien par la hardiesse de ses discours qu'il devint bientôt de tous les soupers et des plus familiers. On a vu que ce nom étoit celui que M. le duc d'Orléans donnoit aux débauchés de ses soirées. Il prit si bien dans le monde que personne ne les nommoit plus autrement. Quand celui-ci se trouva assez bien ancré auprès du régent et de Mme la duchesse de Berry , qui soupoit très-souvent avec eux, pour oser a.^^pirer plus hauit, il imagina de se tourner vers l'importance et de s'ouvrir un chemin dans le cabinet du régent et dans les affaires.
Il conçut pour cela un dessein de remédier aux friponneries des routes, des étapes et des magasins des troupes, par un projet qui ressembloit tout à fait à celui de la comédie ûes Fâcheux de Molière et à i'avis qu'un de ses fâcheux y donne de mettre toutes les côtes en ports de mer. Broglio proposa par un mémoire d'obliger toutes les villes et autres communautés qui sont sur les passages ordinaires des troupes, de construire à leurs dépens des casernes pour les loger et des magasins fournis pour leur usage, moyennant quoi plus de routes, d'étapiers ni de magasiniers, et leurs friponneries, insignes en effet, coupées par la racine, ce qui donneroit, disoit-il, un soulagement infini aux peu-