MES RAISONS
plus nouveaux de la reconnoissance , dont la seule estime avoit été si puissante. Cette estime tombera , et avec elle la distinction offerte éclatera par la modération et la sagesse , et acquerra une pleine liberté de se tourner contre les effets d'une passion si dangereuse dans des bâtards sans mesure agrandis et ménagés sans mesure. Si le comte de Toulouse accepte, rien à craindre de lui, tout au moins en ayant attention sur sa conduite. Il est dès lors , par ce choix , hors de portée d'agir pour son frère contre le gouvernement sans se déshonorer , ce qu'il ne fera jamais; ^ tout son poids non plus réuni à son frère , mais retombé à plomb sur ■ lui. Ce frère et encore plus Mme du Maine, accablés de la douleur et de la rage de ce poids qui les écrasera , de cette séparation qui leur ôtera tant de force , de cette distinction si injurieuse pour eux et si pesante à leurs enfants, tourneront une partie de leur fureur secrète contre le comte de Toulouse , avec lequel désormais ils ne pourront jamais plus avoir ni liaison ni confiance. Tout ce qui est personnellement uni au comte de Toulouse , ravi de le voir si glorieusement échappé , rira des éclats de la duchesse du Maine et des désolations de son mari. Par cette voie , rien à craindre de la Bretagne demi soulevée , ni de ce peu de marine , ni du public amoureux de la vertu du comte de Toulouse , parce que cette vertu devient sans force s'il refuse , et s'il accepte , se trouve récompensée outre mesure ; et avec cela plus de reproches à se faire , quelque parti qu'il prenne , de l'avoir forcé à la révolte et précipité dans le malheur. Plus on ira en avant, plus l'aigreur s'augmentera entrel es frères et entre leurs maisons; plus le comte de Toulouse achèvera de se dégoûter de M. et de Mme du Maine , et s'applaudira intérieurement de la différence de son état au leur, plus ses amis et ses principaux domestiques la lui feront sentir et mettront peine à l'empêcher de tomber dans les filets qui lui seront tendus de cette part. Tout le monde , qui aime et estime l'un , et qui méprise et déteste les autres , applaudira , les uns par goût, les autres par équité, à la modération de cette différence, qui, devenue la pomme de la discorde entre les deux frères, rassurera contre eux. Voilà, monsieur, ce que j'imagine aux dépens de mon rang pour le bien de l'État et pour sauver un homme dont le mérite simple m'a captivé; qu'en pensez-vous? — Rien de mieux, me dit M. le Duc, mon amitié y trouve son compte ; et en effet le comte de Toulouse sera bien embarrassé. S'il refuse , il s'attire tout , et n'aura que ce qu'il mérite , dont le public sera juge et témoin; s'il accepte, et je le crois à cette heure que j'ai tout entendu, nous avons notre but; mais j'avoue que d'abord j'ai cru qu'il n'accepteroit pas. — Mais, monsieur, repris-je, il seroit fou de refuser, et il a des gens auprès de lui qui , pour leur part, y perdroient trop et qui n'oublieront rien pour qu'il accepte. Quoi qu'il fasse , son sort sera entre ses mains. Cela nous doit satisfaire pour le cœur; mais pour l'esprit, l'ètes-vous, et trouvez- vous quelque difficulté ou quelque autre chose à y faire? — Non, me dit-il, monsieur, et je suis cliarmé de cette vue ; je vais dire à Millain de travailler à un projet de déclaration pour cela. — El moi, monsieur, j'en raisonnerai demain matin avec lui ; mais j'en veux dresser une aussi, et qu'il soit dit que, pour le bien de l'Etat , des pairs l'aient faite eux-mêmes contre eux-mêmes. »