‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 255 sur 298 · M. LE DUC ET MOI · texte numérisé non relu

M. LE DUC ET MOI

celle du lendemain. Je lui pris le pouls assez brusquement, il l'avoit en effet. Je lui dis que ce n'étoit que fatigue de corps et d'esprit, dont il seroit soulagé dans vingt-quatre heures; lui, de sa part, protesta que, quoi que ce fût, il tiendroit le lit de justice. M. le Duc, qui venoit d'entrer, étoit au chevet de son lit, et une seule bougie dans la chambre où il n'y avoit que nous quatre. Nous nous assîmes, M. le Duc et moi, et Tiapassâmes les ordres donnés et à donner, non sans une grande inquiétude à part moi de cette fièvre venue si étrangement mal à propos à fhomme du monde le plus sain , et qui ne l'avoit jamais.

Là il fut résolu que le lit de justice seroit institué à six heures du matin au parlement pour, entre neuf et dix, aux Tuileries; le conseil de régence, annoncé la surveille pour l'après-dînée, mandé pour sept heures du matin pour être tenu à huit, et les chefs des conseils avertis d'y porter toutes leurs affaires pressées, afin de le prolonger autant qu'on le jugeroit à propos; que Son Altesse Royale prendroit les avis contre l'ordinaire par la tète , pour montrer son concert avec les princes du sang, et pour intimider quiconque auroit envie de parler mal à propos. Je proposai qu'au cas que le conseil manquât d'affaires avant que la séance du lit de justice fût prête. Son Altesse Royale ordonnât que chacun demeurât en place , et défendît surtout à qui que ce soit de sortir sous quelque prétexte que ce fût.

Ensuite , M. le Duc voulut lire ce qu'il avoit préparé pour demander l'éducation. Il le venoit de faire de sa main à peu près tel qu'il a paru depuis. Son Altesse Royale y changea quelque chose et moi aussi, et puis je m'avisai qu'il y falloit flatter la vanité du maréchal de Villeroy, et je dictai à M. le Duc ce qui y est là-dessus, sur une niche à chien que j'allai chercher faute de table portative.

Après, grande question sur les bâtards. Décidé : qu'à cause de leur présence, on ne diroit rien au conseil de ce qui les regardoit; que, pour les éviter au lit de justice, ils n'en seroient point avertis, sous prétexte que, depuis l'arrêt intervenu entre les princes du sang et eux, ils ne vouloient plus aller au parlement. M. le duc d'Orléans, toujours enclin à l'espérance, voulut se figurer que cette raison les en empècheroit; que, de plus, pris au dépourvu, ils n"y pourroient venir faute de rabat et de manteau. Je soutins que c'étoit s'abuser; que le duc du Maine logeoit sous l'appartement du roi; que le duc de Villeroy étoit en quartier de capitaine des gardes, logé aussi aux Tuileries, qu'on ne se pouvoit passer de lui pour la mécanique de la séance, que jusqu'à un certain temps; qu'averti, il avertiroit son père couché dans la chambre du roi, s'il lui étoit possible; qu'au même instant M. du Maine le seroit par le père ou par le fils, et aussitôt après le comte de Toulouse par le duc du Maine; par conséquent qu'ils auroient tout loisir depuis six heures du malin de prendre leur parti , et l'habit convenable à ce qu'ils voudroient faire; que plus leur entreprise seroit grande , plus ils dévoient être résolus à se trouver au lit de justice pour s'y défendre courageusement, à quoi le remède ne pouvoit se trouver que dans la force de JI. le duc d'Orléans en face, sans colère, sans émotion, quoi qu'il pût arriver, mais aussi sans mollir sur quoi que ce fût, en lieu et en état do

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