‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 270 sur 298 · REMARQUES SUR LA SÉANCE. [1718T · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA SÉANCE. [1718T

ses pieds, a terre, le sac de velours noir où étoient les sceaux à nu, avec les instruments de précaution, signés et scellés, et l'autre sac devant lui sur la table où il avoit rangé tout ce qu'il devoit lire au conseil , dans l'ordre où chaque chose devoit l'être , et ce qui devoit [être] enregistré, toutes choses et pièces qui furent aussi lues au lit de justice. Le roi cependant étoit dans ses cabinets et ne parut point du tout dans le lieu où se tint ce conseil ni dans les pièces qui y tenoient.

Lorsqu'on fut tout à fait assis en place, et que M. le duc d'Orléans eut un moment considéré toute l'assistance dont tous les yeux étoient fichés sur lui , il dit qu'il avoit assemblé ce conseil de régence pour y entendre la lecture de ce qui avoit été résolu au dernier; qu'il avoit cru qu'il n'y avoit d'expédient pour faire enregistrer l'arrêt du conseil dont on alloit entendre la lecture que de tenir un lit de justice, et que les chaleurs ne permettant pas de commettre la santé du roi à la foule du palais , il avoit estimé devoir suivre l'exemple du feu roi , qui avoit fait quelquefois venir son parlement aux Tuileries ; que , puisqu'il falloit tenir un lit de justice, il avoit jugé devoir profiter de cette occasion pour y faire enregistrer les lettres de provision de garde des sceaux, et commencer par là cette séance , et il ordonna au garde des sceaux de les lire.

Pendant cette lecture , qui n'avoit d'autre importance que de saisir ■ane occasion de forcer le parlement de reconnoître le garde des sceaux dont la compagnie haïssoit la personne et la commission , je m'occupai cependant à considérer les mines. Je vis en M. le duc d'Orléans un air d'autorité et d'attention, qui me fut si nouveau, que j'en demeurai frappé. M. le Duc, gai et brillant, paroissoit ne douter de rien. Le prince de Conti, étonné, distrait, concentré, ne sembloit rien voir ni prendre part à rien. Le garde des sceaux, grave et pensif, paroissoit avoir trop de choses dans la tête ; aussi en avoit-il beaucoup à faire et pour un coup d'essai. Néanmoins, il sp déploya avec son sac en homme bien net, bien décidé, bien ferme. Le duc de La Force , les yeux en dessous , examinoit les visages. Les maréchaux de Villeroy et de Villars se parloient des instants : ils avoient tous deux l'œil irrité et le visage abattu. Nul ne se composa mieux que le maréchal de Tallard ; mais il ne put étouffer une agitation intérieure qui étincela souvent au dehors. Le maréchal d'Estrées avoit l'air stupéfait et de ne voir qu'un étang. Le maréchal de Besons , enveloppé plus que d'ordinaire dans sa grosse perruque, paroissoit tout concentré, et l'œil bas et colère. Pelletier, trèsdégagé, simple, curieux, regardoit tout. Torcy, plus empesé trois fois que de coutume, sembloit considérer tout à la dérobée. Effiat, vif, piqué, outré, prêt à bondir, le sourcil froncé à tout le monde, l'œil hagard, qu'il passoit avec précipitation et par élans de tous côtés. Ceux de mon côté , je ne pouvois les bien examiner : je ne les voyois que des moments, par des changements de postures des uns et des autres, et si la curiosité me faisoit m'avancer sur la table et me tourner vers eux pour en regarder l'enfilade, ce n'étoit que bien rarement et bien courtement. J'ai déjà parlé de l'étonnement du duc de Guiche, du dépit et de la curiosité du duo de Noailles. D'Antin, toujours si libre dans sa taille.

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me parut tout emprunté et tout effarouché. Le maréchal d'Huxelles cherchoit à faire bonne mine, et ne pouvoit couvrir le désespoir qui le perçoit. Le vieux Troyes , tout ébahi , ne montroit que de la surprise , de l'embarras, et ne savoit proprement où il en étoil.

Dès l'instant de cette première lecture chacun vit bien, au départ des bâtards, après tout ce qui s'étoit passé dans ce cabinet du conseil avant la séance, qu'il s'agiroit de quelque chose contre eux. La nature et le plus ouïe moins de ce quelque chose tenoienttous les esprits en suspens, et cela joint à un lit de justice aussitôt éclaté et prêt qu'annoncé , marquoit une grande résolution prise contre le parlement, annoaçoit aussi tant de fermeté et de mesures dans un prince si reconnu pour en être entièrement incapable que tous en perdoient terre. Chacun, suivant ce qu'il étoit affecté de bâtardise ou de parlement, sembloit attendre avec frayeur ce qui alloit éclore. Beaucoup d'autres paroissoient vivement blessés de n'avoir eu part à rien , de se trouver dans la surprise commune , et que le régent leur eût échappé. Jamais visages si universellement allongés , ni d'embarras plus général ni plus marqué. Dans ce premier trouble, je crois que peu de gens prêtèrent l'oreille aux lettres dont le garde des sceaux faisoit la lecture. Quand elle fut achevée, M. le duc d'Orléans dit qu'il ne croyoit pas que ce fût la peine de prendre les voix un à un . ni sur leur contenu ni sur leur enregistrement, et qu'il pensoit que tous seroient d'avis de commencer la séance du lit de justice par là.

Après une petite pause , mais marquée , le régent exposa en peu de mots les raisons qui avoient fait résoudre au dernier conseil de régence de casser les arrêts du jiarlement qu'on y avoit lus , et de le faire par un arrêt du conseil de régence. Il ajouta qu'à la conduite présente du parlement, c'eût été commettre de nouveau l'autorité du roi d'envoyer cet arrêt au parlement, qui eût donné au public une désobéissance formelle en refusant sûrement de l'enregistrer; que n'y ayant que la voie du lit justice pour y parvenir, il avoit estimé le devoir faire tenir fort secret pour ne pas donner lieu aux cabales et aux malintentionnés d'y essayer à continuer la désobéissance, en leur donnant le temps de s'y préparerqu'il avoit cru , avec M. le garde des sceaux , que la fréquence et la manière des remontrances du parlement méritoit que cette compagnie fût remise dans les bornes du devoir, que depuis quelque temps elle avoit perdu de vue: que M. le garde des sceaux alloit lire au conseil un arrêt qui conlenoil la cassation délibérée et les règles qu'elle devoit observer à l'avenir. Puis, regardant le garde des sceaux : a Monsieur, lui dit-il, vous l'expliquerez mieux que moi à ces messieurs : prenez la peine de le faire avant que de lire l'arrêt. »

Le garde des sceaux prit la parole , et paraphrasa ce que Son Altesse Royale avoit dit plus courleraent; il expliqua ce que c'étoit que l'usage des remontrances, d'où il venoit, ses utilités, ses inconvénients, ses bornes , la grâce de les avoir rendues , l'abus qui en étoit fait , la distinction de la puissance royale d'avec l'autorité du parlement émanée du roi, l'incompétence des tribunaux en matière d'État et de finances, et la nécessité de la reprimer par une manière de code ^ce fut le terme dont

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