J ANECDOTE SUR LA MORT DE MADAME
sentir à Madame comme à toute la maison. Madame, qui n'avoit qu'un an moins que lui, et qui étoit charmante, nepouvoit à plus d'un titre souffrir cette domination; elle étoit au coinble de faveur et de considération auprès du roi , dont elle obtint enfin l'exil du chevalier de Lorraine. A cette nouvelle Monsieur s'évanouit, puis fondit en larmes et s'alla jeter aux pieds du roi pour faire révoquer un ordre qui le mettoit au dernier désespoir. Il ne put y réussir ; il entra en fureur . et s'en alla à Villers-Cotterets. Après avoir bien jeté feu et flammes contre le roi et contre Madame, qui protestoit toujours quelle n'y avoit point de part , il ne put soutenir longtemps le personnage de mécontent pour une chose si publiquement honteuse. Le roi se prêta à le contenter d'ailleurs . il eut de l'argent , des compliments , des amitiés . il revint le cœur fort gros, et peu à peu vécut à loroinaire avec le roi et Madame.
D'Effiat, homme d'un esprit hardi , premier écuyer de Monsieur, et le comte de Beuvron , homme liant et doux . mais qui vouloit figurer chez Monsieur, dont il étoit capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire riche en cadet de Normandie fort pauvre , étoient étroitement liés avec le chevalier de Lorraine dont l'absence nuisoit fort à leurs affaires, et leur faisoit appréhender que quelque autre mignon ne prît sa place . duquel ils ne s'aideroient pas si bien. Pas un des trois n'espéroit la fin de cet exil , à la faveur où ils voyoient Madame . qui commençoit même à entrer dans les affaires et à qui le roi venoit (ie faire faire un voyage mystérieux en Angleterre , où elle avoit parfaitement réussi , et en venoit de revenir plus triomphante que jamais. Elle étoit de juin 1644 , et d'une très-bonne santé ' . qui achevoit de leur faire perdre de vue le retour du chevalier de Lorraine. Celui-ci étoil allé promener son dépit en Italie et à Rome. Je ne sais lequel des trois y pensa le premier, mais le chevalier de Lorraine envoya à ses deux amis un poison siir et prompt par un exprès qui ne savoit peut-être pas lui-même ce qu'il portoit.
Madame étoit à Saint-Cloud , qui, pour se rafraîchir, prenoit depuis quelque temps, sur les sept heures du soir, un verre d'eau de chicorée. Un garçon de sa chambre avoit soin de la faire. Il la mettoit dans une armoire d'une des antichambres de Madame , avec son verre , etc. Cette eau de chicorée étoit dans un pot de faïence ou de porcelaine , et il y avoit toujours auprès d'autre eau commune , en cas que Madame trouvât celle de chicorée trop amère , pour la mêler. Cette antichambre étoit le passage public pour aller chez Madame , où il ne se tenoit jamais personne, parce qu'il y en avoit plusieurs. Le marquis d'Effiat avoit épié tout cela. Le 29 juin 1670, passant par cette antichambre, il trouva le moment qu'il cherchoit, personne dedans, et il avoit remarqué qu'il n'étoit suivi de personne qui allât aussi chez Madame; il se détourne , va à l'armoire , l'ouvre , jette son boucon , puis entendant quelqu'un , s'arme de l'autre pot d'eau commurn , et comme il le remettoit , le garçon de la chambre , qui avoit It »oin de cette eau de chicorée , s'écrie , court à lui , et lui demande brusquement ce qu'il va
i. Voy. â la fin du volnmc la noie sur ia mort J< Ma laine.
Saint-SIM' >:, ii. Jo