CONSPIRATION A NAPLES
Sitôt que le jour parut , le lendemain de l'action , les armées se trouvèrent si proches qu'elles se mirent à se retrancher, et qu'il y eut encore bien des tués et des blessés de coups perdus. Aucune des deux ne voulut se retirer devant l'autre. Chaque jour augmentoit les retranchements et les précautions. Il fallut même changer le roi d'Espagne de chambre, parce qu'il n'y étoit pas en sûreté du feu. et il le fut question que de subsistances chacun par ses derrières, et de s'accommoder le mieux qu'on put dans les deux camps . où les deux armées subsistèrent longtemps avec un péril et une vigilance continuels. On compta avoir perdu trois mille hommes et les ennemis beaucoup plus. Ce combat fut enfin suivi d'un cartel en Italie.
J'oubliois de dire , sur la conspiration que j'ai rapportée contre la personne du roi d'Espagne, que le vice-roi de Naples en découvrit une à Naples qui devoit s'exécuter en cadence de l'autre. Un envoyé de Venise très-suspect , et gagné par le cardinal Grimaui , l'avoit tramée , et venoit d'être rappelé à la prière du roi à sa république. Force moines furent arrêtés, et le duc de Noja Caraffa et le prince de Trebesaccio qui en étoient les chefs. Ils avoient vingt- cinq complices, chacun de quelque considération dans leur état. Le projet étoit de se saisir d'abord du tourion ' des Carmes. Le duc de Medina-Celi , qui, en revenant de Naples en Espagne , étoit venu faire la révérence au roi , et que M. de Torcy avoit fort entretenu, lui avoit nommé plusieurs seigneurs napolitains suspects qui se trouvèrent depuis de cette conspiration , qui fut d'abord étouffée et plusieurs complices punis.
Pour continuer de suite la même matière d'Espagne , le duc d'Ormond , avec une grosse escadre, essaya de surprendre Cadix, fort dégarni. Il s'y jeta fort à propos quelques bâtiments françois chargés pour l'Amérique. Les ennemis débarquèrent, et, ne trouvant rien devant eux, s'établirent dans l'île de Léon, dix mille hommes, et leurs vaisseaux demeurés à la rade. Ils firent des courses et par leur pillage, surtout des églises , achevèrent d'indisposer le pays. On ne sauroit croire avec quel zèle tout s'offrit, tout monta à cheval, tout marcha contre eux. Ils y subsistèrent pourtant près de deux mois , espérant émouvoir le pays et ramasser les partisans de la maison d'Autriche. Qui que ce soit ne branla. Enfin, Villadarias y marcha avec ce qu'on put ramasser de troupes, dont l'ardeur étoit extrême. Le 27 octobre, les Anglois et les Hollandois regagnèrent leurs vaisseaux . vivement poursuivis dans leur retraite. Ils y perdirent assez de monde, et beaucoup en maraude et de maladies pendant leur séjour. Cette expédition leur fut inutile. Ils retournèrent en leurs ports fort déchargés d'hommes et d'argent et fort désabusés des espérances que M. de Darmstadt leur avoit données d'uu soulèvement général en Espagne , dès qu'on les y verroit en état do l'appuyer, et qui étoit avec eux.
Il se passa peu de chose en Italie le reste de la campagne. M. de Vendôme prit Gnastalla, où le roi d'Espagne vit fort los travaux. Le 28 septembre il partit pour aller à Milan, et, en disant adieu à M. de Vendôme,
i. Paiite lour, tourelle.
il lui donna le collier de l'ordre de la Toison d'or. Le cardinal d'Estrées vint de Rome joindre le roi d'Espagne, qui s'embarqua à Gênes pour la Provence . et de là aller par terre en Espagne suivi liu même cardinal , où l'abbé d'Estrées son neveu eut ordre d'aller le trouver, pour y être chargé sous lui des aflàires liu roi en la place de Maisin, qui avoit instamment demandé son retour, et qui quitta le roi d'Espagne à Perpignan, dont il refusa la grandcsse et la Toison, pour que cela ne tirât pas à conséquence pour les autres ambassadeurs de France , à ce qu'il écrivit au roi. Il n'étoit point marié, étoit fort pauvre, très-nouveau lieutenant général; il vouloil une fortune en France-, il l'espéra de ce refus; on verra bientôt qu'il n'y fut pas trompé. A Gênes, Philippe V, sur l'exemple de Charles- Quint, traita le doge d'Altesse, et fit couvrir quelques sénateurs.
Le roi eut en ce même temps nouvelle du maréchal de Villeroy qu'il alloit être libre en conséquence du cartel , dont Sa Majesté témoigna une grande joie. Il donna aussi une longue audience au marquis de Legaiiez, venu exprès d'Espagne pour se jusiifier sur son attachement à la maison d'Autriche , et beaucoup de choses qui lui avoient été imputées en conséquence, sur lesquelles le roi parut d'autant plus content de lui. que la lenteur de son voyage avoit fait douter de son arrivée. Celle de l'amirante de Castille n'eut pas la même issue. J'ai ailleurs fait connoître ce seigneur, et il n'y a pas longtemps que j'ai dit que les soupçons qu'on avoit toujours sur lui l'avoient fait choisir pour succéder i\ l'ambassadeur d'Espagne en France, nommé vice-roi du Pérou. L'amirante accepta, fit de grands et lents préparatifs, partit le plus tard qu'il put, et marcha à pas de tortue. Il étoit accompagné de son bâtard, de plusieurs gentilshommes de sa confiance et du jésuite Cienfuegos, son confesseur. 11 avoit pris avec lui toutes ses pierreries, ce qu'il avoit pu d'argent, et mis à couvert argent et effets. Comme il approcha de la Navarre, il disparut avec ceux que je viens de nommer, et, par des routes détournées où il avoit secrètement disposé des relais, il gagna la frontière de Portugal avant que la nouvelle de sa fuite, portée à Madrid, eût donné le temps de le pouvoir rattraper. Il eut tout lieu de se repentir d'avoir pris ce conseil , et son jésuite de se remercier de l'avoir donné. Il lui valut enfin la pourpre, l'archevêché de Montréal en Sicile et la comprotection ' d'Allemagne, dont il jouit près de vingt ans.
Cependant les galions, retardés de près de deux années, etoient désirés avec une extrême impatience. Chàteaurenauld les étoit allé chercher. Il les trouva très-richement chargés, et les amena avec son escadre. Il envoya aux ordres, et vouloit entrer dans nos ports. On craignit la jalousie des Espagnols, qui néanmoins étoient de toutes les nations commerçantes celle qui avoit le moindre intérêt à leur chargement; on n'osa les confier au port de Cadix , et ils furent conduits dans le port de "Vigo, qui n'en est pas éloigné, et qu'on avoit fortifié de plusieurs
4. Les principaux Etats avaient à Rome un cardinal jjiotecteur, qui était chargé de la délense de k'urs intérêts. Lorsqu'un caruinal était asso cié au prolPCteur d'un Etat, on appelait sa charge comfroiection.