VILLARS MARÉCHAL DE FRANCE
Villars, qui sentit le besoin qu'il avoit d'appui, fit un trait de courtisan. Le lendemain de la bataille, il fut joint par quelques régiments de cavalerie de ce qui restoit autour de Strasbourg, que Catinat lui envoyoit encore. De ce nombre étoit le comte d'Ayen ; Villars lui proposa de porter au roi les drapeaux et les étendards, et le comte d'Ayen l'accepta , malgré tout ce que Biron lui put dire du ridicule de porter les dépouilles d'un combat où il ne s'étoit point trouvé. Mais tout étoit bon et permis au neveu de Mme de Maintenon . dont la faveur n'empêcha pas la huée de toute l'armée, dont les lettres à Paris se trouvèrent pleines de l'aventure de Magnac et de moqueries sur le comte d'Ayen. Mais elles arrivèrent trop tard, leur affaire étoit faite. Choiseul, qui avoit épousé une sœur de Villars. fut chargé de la nouvelle et de sa lettre pour le roi; il arriva le matin du mardi 17 octobre à Fontainebleau, et combla le roi de joie de sa victoire , d'avoir un passage sur le Rhin , et de pouvoir compter sur une prompte jonction avec l'électeur de Bavière. Le lendemain matin le comte d'Ayen arriva aussi . et par le détail, les drapeaux et les étendards augmenta fort la joie. Mais quand on sut qu'il ne s'étoit point trouvé à l'action, le ridicule fut grand, et sa faveur contraignit peu les brocards. Choiseul eut force louanges du roi du compte qu'il avoit rendu. Il eut le régiment qu'avoit le chevalier de Scève et mille pistoles. Il n'étoit que capitaine de cavalerie.
Le 20 octobre un courrier de Villars soutint habilement la bonne humeur du roi. Il lui manda la perte des ennemis bien plus grande qu'on ne la crovoit, tous les villages des environs de Friedlingen pleins de leurs blessés, sept pièces de canon trouvées abandonnées, le prince d'Anspach , deux princes de Saxe , et le fils de l'administrateur de Wurtemberg blessés et prisonniers , enfin leur armée tellement dispersée qu'elle n'avoit pas mille hommes ensemble. Biron détaché avec trois mille chevaux au-devant de l'électeur de Bavière, et Villars occupé à établir des forts et des postes au delà du Rhin , et à y rétablir la redoute vis-à-vis d'Huningue détruite par la paix de Ryswick.
Le samedi matin, 21 octobre, le comte de Choiseul fut redépêché a Villars avec un paquet du roi. On a vu en son lieu la source impure mais puissante de la protection de Mme de Maintenon pour lui. Le roi à son d,îner le même jour le déclara seul maréchal de France. Il y voulut ajouter du retour. Le dessus du paquet fut suscrit : A M. le marquis de Villars , et dedans une lettre de la propre main du roi , fermée et suscrite : A mon cousin le maréchal de Villars. Choiseul eu eut la confidence avec défense de la faire à personne, pas même à son beau-frère en lui remettant le paquet. Le roi voulut qu'il ne sût l'honneur qu'il lui faisoit que par l'inspection du second dessus. On peut juger de sa joie.
Celle de Catinat relaissé et délaissé dans Strasbourg ne fut pas la même. N'ayant plus rien à faire , ou plutôt n'étant plus rien , il obtint son congé et revint dans son carrosse à fort petites journées, comme un homme qui craint d'arriver. 11 salua le roi le 17 novembre, qui le reçut m diocrement, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne le vit point e.j particulier. Il n'alla point chez Charaillart. Il demeura un jour à 'Versailles et fort peu à Paris. Il se retira sagement en sa maison de
Saint-Gratien , près Saint-Denis, où il ne vit plus que quelques amis particuliers, et ne sortit presque point de celle retraite; lieureuxs'il n'en étoit point sorti et qu'il eût su résister aux cajoleries du roi , pour reprendre le commandement d'une armée et se défier des suites d'un éclaircissement d'autant plus dangereux qu'il fui victorieux.
Le prince Louis . fort éloigné de la dissipation où Villars l'avoit représenté, reparut incontinent avec une armée qui donna souvent de l'inquiétude de passer en deçà du Rhin. Le reste de la campagne se passa à s'observer et à chercher ses avantages. Parmi ceux du nouveau maréchal la jonction ne se fit point avec l'électeur de Bavière : ce prince avoit pris Memmingen et plusieurs petites places pour s'élargir et se donner des contributions et des subsistances. Les armées se retirèrent dans leurs quartiers d'hiver: la nôtre repassa le Rhin, et bientôt après Villars eut ordre de demeurer à Strasbourg à veiller sur le Rhin.
Cet enfant de la fortune va si continuellement faire désormais un personnage si considérable qu'il est à propos de le faire connoître. J'ai parlé de sa naissance à propos de son père : on y a vu que ce n'est pas un fonds sur lequel il pût bâtir. Le bonheur et un bonheur inouï y suppléa pendant toute sa longue vie. G'étoit un assez grand homme, brun, bien fait, devenu gros en vieillissant, sans en êire appesanti, avec une physionomie vive, ouverte , sortante , et véritablement un peu folle, à quoi la contenance et les gestes répondoient. Une ambition démesurée qui ne s'arrètoit pas pour les moyens; une grande opinion de soi. qu'il n'a jamais guère communiquée qu'au roi: une galanterie dont l'écorce étoit toujours romanesque : grande bassesse et grande souplesse auprès de qui le pouvoit servir , étant lui-même incapable d'aimer ni ie servir personne . ni d'aucune sorte de reconnoissance. Une valeur ûrillante, une grande activité, une audace sans pareille, une efl'ronterie qui soutenoit tout et ne s'arrètoit pour rien , avec une faufaronnerie poussée aux derniers excès et qui ne le quittoit jamais. Assez d'esprit pour imposer aux sots par sa propre confiance : de la facilité à parler, mais avec une abondance et une continuité d'autant plus rebutante, que c' étoit toujours avec l'art de revenir à soi, de se vanter, de se louer, d'avoir tout prévu, tout conseillé, tout fait, sans jamais, tant qu'il put, en laisser de part à personne. Sous une magnificence de Gascon, une avarice extrême, une avidité de harpie, qui lui a valu des monts d'or pillés à la guerre , et quand il vint à la tête des armées , pillés haut à la main et en faisant lui-même des plaisanteries, sans pudeur d'y employer des détachements exprès . et de diriger à cette fin lés mouvements de son armée. Incapable d'aucun détail de subsistance, de convoi, de fourrage, de marche qu'il abandonnoit à qui de ses officiers généraux en vouloit prendre la peine; mais s'en donnant toujours l'honneur. Son adresse consistoit à faire valoir les moindres choses et tous les hasards. Les compliments suppléoient chez lui à tout. Mais il n'en faUoit rien attendre de plus solide. Lui-même n'étoit rien moins. Toujours occupé de futilités quand il n'en étoit pas arraché par la nécessité imminente des affaires. G'étoit un répertoire de romans, de >timédies et d'opéras dont il citoit à tout propos des bribes, même aux
conférences les plus sérieuses. Il ne bougea tant qu'il put des spectacles avec une indécence de filles de ces lieux et du commerce de leur vie et de leurs galants qu'il poussa publiquement jusqu'à sa dernière vieillesse, déshonorée publiquement par ses honteux propos.
Son ignorance, et s'il en faut dire le mot, son ineptie en affaires, étoit inconcevable dans un homme qui y fut si grandement et si longtemps employé; il s'égaroit et ne se retrouvoit plus; la conception manquoit , il y disoit tout le contraire de ce qu'on voyoit qu'il vouloit dire. J'en suis demeuré souvent dans le plus profond étonnement et obligé à le remettre et à parler pour lui plusieurs fois , depuis que je fus avec lui dans les afl'aires pendant la régence ; aucune , tant qu'il lui étoit possible , ne le détournoit du jeu qu'il aimoit . parce qu'il y avoit toujours été heureux et y avoit gagné très-gros, ni des spectacles. Il u'étoit occupé que de se maintenir en autorité et laisser faire tout ce qu'il auroit dû faire ou voir lui-même. Un tel homme n'étoit guère aimable , aussi n'eut-il jamais ni amis ni créatures , et jamais liomme ne séjourna dans de si grands emplois avec moins de considération.
Le nom qu'un infatigable bonheur lui a acquis pour des temps à venir m'a souvent dégoûté de l'histoire , et j'ai trouvé une infinité de gens dans cette même réflexion. Les siens ont eu l'imprudence de laisser paroître fort tôt après lui des Mémoires qu'on ne peut méconnoître de lui ; il n'y a qu'à voir sa lettre au roi sur sa bataille de Friedlingen. Un récit embarrassé , mal écrit , sans exactitude , sans précision , expressément confus, voile tant qu'il peut le désordre qui pensa perdre son infanterie; son Ignorance de ce que fit sa cavalerie; ne peint ni la situation, ni les mouvements, ni l'action, encore moins ce qui en fit la décision et la fin ; et ses louanges générales et universelles . qui ne louent personne en ne marquant rien de particulier de personne, données au besoin qu'il se sentoit de tous , n'en peuvent flatter aucun. Ses Mémoires ont la même confusion, et s'ils ont plus de détail , c'est pour faire plus de mensonges dont il se donne sans cesse pour le héros. J'étois bien jeune, et seulement mestre de camp d'un régiment de cavalerie en 1694 et les années suivantes; mais à la première, j'étois gendre du général de l'armée , et les autres dans la plus intime confiance du maréchal de Choiseul, qui succéda à mon beau-père. C'en est assez pour avoir très-distinctement vu que les vanteries de ses Mémoires sur ces campagnes-là n'ont pas seulement la moindre apparence , et que tout ce qu'il y dit de lui est un roman. J'ai su des officiers principaux qui ont servi avec lui et sous lui dans les autres campagnes qu'il raconte, que tout y est mensonge, la plupart des faits entièrement controuvés, ou avec un fondement dont tout le reste est ajusté à ses louanges, et au blâme de ceux qui y ont le plus mérité pour leur dérober le mérite et se l'approprier. Il s'y trouve même des traits dont la hardiesse pue tellement la fausseté , qu'on est indigné de l'audace pour soi-même et que le héros prétendu ait osé espérer de se faire si grossièrement des dupes et des admirateurs. La soif d'en avoir l'a rendu coupable des plus noirs larcins de la gloire des maîtres , devant qui je l'ai vu rampe' <t des calomnies les plus audacieuses et les plus follement hasardées.
A l'égard de ses négociations en Bavière et à Vienne, qu'il y décrit avec de si belles couleurs , j'en ai demandé des nouvelles à M. de Torcy , à qui lors il en rendoii compte, et sur les ordres et les instructions duquel il avoit uniquement à se régler. Torcy m'a protesté qu'il eu avoit admiré le roman, que tout y est mensonge, et qu'aucun fait et aucun mot n'en est véritable; il étoit lors ministre et secrétaire d'Etat des affaires étrangères, par qui elles passoient toutes, et le seul qui se fût préservé de partager . ou plutôt de soumettre son département à Mme de Maintenon. Sa droiture , sa probité . sa vérité n'ont jamais été douteuses en France ni dans les pays étran}<i;ers. et sa mémoire toujours exacte et nette.
Telle a été la vanité de Villars d'avoir voulu être un héros en tout genre dans la postérité, aux dépens des mensonges et des calomnies qui font tout le tissu du roman de ses Mémoires , et la folie de ceux qui se sont hâtés de les donner avant la mort des témoins des choses et des spectateurs d'un homme si merveilleux . qui avec tout son art , son bonheur sans exemple , les plus grandes dignités et les premières places de l'Etat , n'y a jamais été qu'un comédien de campagne , et plus ordinaire encore qu'un bateleur monté sur ses tréteaux.
Tel fut en gros Villars , à qui ses succès de guerre et de cour acquerront dans la suite un grand nom dans l'histoire , quand le temps l'aura fait perdre de vue lui-même et que l'oubli aura effacé ce qui n'est guère connu qu'aux contemporains. Il se retrouvera si souvent dans la suite de ces Mémoires qu'il y aura lieu de le reconnoître à divers traits de ce portrait , plus fidèle que la gloire qu'il a dérobée , et qu'à l'exemple du roi il a transmise à la postérité , non par des médailles et des statues il étoit trop avare, mais par des tableaux dont il a tapissé sa maison, et où il n'a pas même oublié les choses les plus simples jusqu'à sa séance tenant les états de Languedoc, lorsqu'il a commandé d^ns cette province. Je ne dis rien du ridicule extrême de ses jalousies , et des voyages de sa femme tramée sur les frontières. Il faut voiler ces misères, mais il est triste qu'elles influent sur l'Etat et sur les plus importantes opérations de la guerre, comme la Bavière le lui reprochera à jamais.
Parmi tant et de tels défauts, il ne seroit pas juste de lui nier des parties. Il en avoit de capitaine. Ses projets étoient hardis, vastes, presque toujours bons, et nul autre plus propre à l'exécution et aux divers maniements des troupes , de loin pour cacher son dessein et les faire arriver juste , de près pour se poster et attaquer. Le coup d'œil , quoique bon , n'avoit pas toujours une égale justesse , et dans l'action la tête étoit nette, mais sujette à trop d'ardeur, et par là même à s'embarrasser. L'inconvénient de ses ordres étoit extrême, presque jamais par écrit, et toujours vagues, généraux, et sous prétexte d'estime et de confiance , avec des propos ampoulés se réservant toujours des moyens de s'attribuer tout le succès, et de jeter les mauvais sur les exécuteurs. Depuis qu'il fut arrivé à la tête des armées , son audace ne fut plus qu'en paroles. Toujours le même en valeur personnelle, mais tout différent en courage d'esprit. Étant particulier . rien de trop chaud pour briller et pour percer. Ses projets étoient quelquefois plus pour soi que pour Saint-Simon a. 26
la chose , et par là même suspects : ce qui ne fut pas depuis pour ceux dont il devoit être chargé de l'exécution, qu'il n'étoit pas fâché de rendi"e douteuse aux autres, quand c'étoit sur ceux quelle devoit rouler. A Friedlingen il y alloit de tout pour lui , peu à perdre, ou même à différer si le succès ne répondoit pas à son audace , dans une exécution refusée par Câlinât; le bâton à espérer s'il réussissoit; mais quand il l'eut obtenu, le matamore fut plus réservé, dans la crainte des revers de fortune , laquelle il se promettoit de pousser au plus haut , et il lui a été reproché depuis, plus d'une fois, d'avoir manqué des occasions uniques, sûres et qui se présentoient d'elles-mêmes. Il se sentoit alors d'autres ressources.
Parvenu au suprême honneur militaire, il craignoit d'en abuser à son malheur; il en voyoit des exemples. Il voulut conserver la verdeur des lauriers qu'il avoit dérobés par la main de la fortune , et se réserver ainsi l'opinion de faire la ressource des malheurs , ou des fautes des autres généraux. Les intrigues ne lui étoient pas inconnues; il savoil prendre le roi par Tadoration , et se conserver Mme de Maintenon par un abandon à ses volontés sans réserve et sans répugnance ; il sut se servir du cabinet dont elle lui avoit ouvert la porte ; il y ménagea les valets les plus accrédiiés ; hardiesse auprès du roi . souplesse et bassesse avec cet intérieur, adresse avec les ministres; et porté par Chamillart, dévoué à Mme de Maintenon, cette conduite suivie en présence, et suppléée par lettres, il se la crut plus utile que les hasards des événements de la guerre , comme aussi plus sûre. Il osa dès lors prétendre aux plus grands honneurs où les souterrains conduisent mieux que tout autre chemin , quand on est arrivé à persuader les distributeurs qu'on en est susceptible. Je ne puis mieux finir ce trop long portrait, où je crois pourtant n'avoir rien dit d'inutile, et dans lequel j'ai scrupuleusement respecté le joug de la vérité; je ne puis, dis-je, l'achever mieux que par cet apophthegme de la mère de Viilars, qui . dans l'éclat de sa nouvelle fortune, lui disoit toujours : « Mon fils, parlez toujours de vous au roi, et n'en parlez jamais à d'autres. » Il profita utilement de la première partie de cette grande leçon . mais non pas de l'autre, et il ne cessa jamais d'étourdir et de fatiguer tout le monde de soi.
L'époque de cette bataille de Friedlingen me fut celle irl'une des plus sensibles afflictions que je pusse recevoir , par la perte que je fis de mon beau-père, à soixante-quatorze ans. Au milieu d'une santé d'ailleur» parfaite, il fut attaqué de la pierre, aux symptômes de laquelle on se méprit d'abord, ou plutôt on voulut bien se méprendre, dans le désir que ce ne la fût pas. Les derniers six mois de sa vie il ne put plus sortir de chez lui, où l'affection publique lui forma toujours plutôt une cour, par le nombre et la distinction des personnes, qu'une compagnie assidue. Le mal venu au point de ne le pouvoir mécoauoître, la réputation d'un certain frère Jacques séduisit et le fit préférer aux chirurgiens pour l'opération. Ce n'étoit ni un moine ni un ermite, mais un homme bizarrement encapuchonné de gris, qui avoit inventé une manière de faire la taille par à côté de l'endroit ordinaire, qui avoit l'avantage d'être plus prompteraent faite et de ne laisser après aucune des fâcheuses incom-
modités qui sont très-souvent les suites de cette opération faite à l'ordinaire. Tout est mode en France: cet homnie-là y étoit lors tellement qu'on ne parloit que de lui. On fit suivre ses opérations pendant trois mois, et sur vingt personnes qu'il tailla il en mourut fort peu.
Pendant ce temps-là M. le maréchal de Lorges se déroboit au monde , ■Jt se préparoit avec une grande fermeté et une résignation vraiment chrétienne. Le désir de sa famille et de conserver sa charge de capitaine des gardes du corps à son fils eurent plus de part que lui-même à cette résolution. Elle fut e."cécutée le jeudi 19 octobre à huit heures du matin . ayant la veille fait s-es dévotions. Frère Jacques ne voulut ni conseil ni secours, que Milet. chirurgien-major de la compagnie des gardes du corps de M. le maréchal de Lorges , auquel il étoit fort attaché. Il se trouva une petite pierre, puis de gros champignons, et, dessous, une fort grosse pierre. Un chirurgien qui eût su autre chose qu'opérer de la main auroit tiré la petite pierre' et en seroit demeuré là pour lors. Il duroit fondu par des onguents ces excroissances de chair adhérentes à la vessie, qui s'en seroient allées par les suppurations, après quoi il auroit tiré la grosse pierre. La tète tourna au frère Jacques, qui n'étoit que bon opérateur de la main. Il arracha ces champignons. L'opération dura trois quarts d'heure , et fut si cruelle , que frère Jacques n'osa aller plus loin et remit à tirer la grosse pierre. M. le maréchal de Lorges la soutint avec un courage qui fut toujours tranquille. Fort peu après , Mme sa femme, qui fut la seule qu'on lui laissa voir de sa famille, s'étant approchée de lui, il lui tendit la main : œ Me voilà, lui dit-il, dans l'état où on m'a voulu: » et, sur sa réponse pleine d'espérance : œII en sera, ajouta-t-il, tout ce qu'il plaira a Dieu.» Toute la famille et quelques amis étoient dans la maison, qui augurèrent mal d'une opération si étrange. Le duc de Grammont. qui avoit été depuis peu taillé par Maréchal , força la porte , annonça les accidents qui arriveroient coup sur coup , où il n'y auroit point de remède , et insista inutilement pour qu'on fît venir Maréchal ou d'autres chirurgiens. Jamais frère Jacques ne voulut, et la maréchale, qui crai.^noil de le troubler, n'osa appeler personne. Le duc de Grammont ne fut que trop bon prophète: bientôt après frère Jacques lui-même demanda du secours. Il l'eut à l'instant, mais tout fut inutile. M. le maréchal de Lorges mourut le samedi 22 octobre , sur les quatre heures du matin , ayant toujours eu auprès de lui l'abbé Anselme , alors directeur et prédicateur fameux.
Le spectacle de cette maison fut terrible; jamais homme si tendrement ni si universellement regretté, ni si véritablement regrettable. Outre ma vive douleur, j'eus à soutenir celle de Mme de Saint-Simon, que je crus perdre bien des fois; rien de comparable à son attachement pour sou père, et à la tendresse qu'il avoit pour elle; rien aussi de plus parfaitement semblable que leur âme et leur cœur. Il m'aimoit comme son véritable fils, et je l'aimois et le respectois comme le meilleur père, avec la plus entière et la plus douce confiance.
Né troisième caaet d'une nombreuse famille, ayant perdu son père à l'âge de cinq ans, il porta tes armes à quatorze. M. de Turenne, frère de sa mère , pîit soin de lui comme de son fils , et dans la suite lui doni i
tous ses soins et toute sa confiance. L'attachement du neveu répondit tellement à l'amitié de l'oncle . qu'ils vécurent toujours ensemble , et furent considérés de tout le monde comme un père et un fils les plus étroitement unis. Des malheurs des temps et des engagements de famille entraînèrent M. de Lorges dans le parti de M. le Prince. Il le suivit même aux Pays-Bas: il servit sous lui de lieutenant général avec de grandes distinctions et s'acquit entièrement son estime. Instruit déjà par M. de Turenne. il se perfectionna sous M. le Prince et revint sous son oncle . qui se fit un plaisir et une étude de le rendre capable de commander dignement les armées, en l'employant dans les siennes à tout ce qu'il y avoit de plus difficile et de plus important.
M. de Lorges. jeune et bien fait, galant, fort dans le grand monde, pensoit néanmoins sérieusement. Élevé dans le sein des protestants où il étoit né , et lié de la plus proche parenté et amitié avec leurs principaux personnages, il passa la moitié de sa vie sans se défier qu'ils pussent être trompés et pratiquant exactement leur religion. Mais à force de la pratiquer les réflexions vinrent, puis les doutes. Les préjugés de l'éducation et de l'habitude le retenoient : il étoit encore maîtrisé par l'autorité de sa mère qui en étoit une de l'Église protestante et par celle de M. de Turenne plus forte qu'aucune. Il étoit intimement lié d'amitié avec la duchesse de Rohan . l'âme du parti et le reste de ses derniers chefs . et avec ses célèbres filles . et son extrême tendresse pour la comtesse de Roye sa sœur, qui étoit infiniment attachée à sa religion, le contraignit extrêmement. Mais , parmi ces combats . il voulut être éclairci. Il trouva un grand secours dans un homme médiocre qui lui étoit attaché d'amitié, et qui. en étant fort estimé, s'étoit fait catholique. Mais M. de Lorges voulut voir par lui-même . quand il fut parvenu au point de se défier tout à fait de ce qu'il avoit cru jusqu'alors.
Il prit donc le parti de feuilleter lui-même et de proposer ses doutes au célèbre Bossuet , depuis évêque de Meaux . et à M. Claude . ministre de Charenton et le plus compté parmi eux. Il ne les consultoit que séparément , à l'insu l'un de l'autre . et leur portoit comme de soi-même leurs réciproques réponses, pour démêler mieux la vérité. Il passa de la sorte toute une année à Paris, tellement occupé à cette étude qu'il avoit comme disparu du monde, et que ses plus intimes, jusqu'à M. de Turenne . en étoient inquiets . et lui faisoient des rep; oches de ce qu'ils ne pouvoient parvenir à le voir. Sa bonne foi et la sincérité de sa recherche mérita un rayon de lumière. M. de Meaux lui prouva l'antiquité de la prière pour les morts . et lui montra dans saint Augustin que ce docteur de l'Église avoit prié pour sainte Monique sa mère. M. Claude ne le satisfit point là-dessus , et ne s'en tira que par des défaites qui choquèrent la droiture du prosélyte et achevèrent de le détermmer. Alors il s'ouvrit au prélat et au ministre . du commerce qu'il avoit depuis longtemps avec eux à l'insu l'un de l'autre ; il les voulut voir aux mains , mais toujours dans le plus profond secret. Cette lutte acheva de convaincre son esprit par la lumière, et son cœur parles échappatoires peu droites qu'il remarqua souvent dans M. Claude . et sur lesquelles après, tête à tête, il n'eu put tirer de meilleures solutions.
Convaincu alors, il prit son parti, mais les considérations de ses proches l'arrêtèrent encore. Il sentoit qu'il alloit plonger le poignard dans le cœur des trois personnes qui lui étoient les plus chères, sa mère, sa sœur et M. de Turenne à qui il devoit tout, et de qui il tenoit tout jusqu'à sa subsistance. Cependant ce fut par lui qu'il crut devoir commencer. Il lui parla avec toute la tendresse, toute la reconnoissance, tout le respect du meilleur fils au meilleur père; et, après un préambule dont il sentit tout l'embarras, il lui fit toute la confidence de cette longue retraite dont il lui avoua enfin le fruit , et il assaisonna, cette déclaration de tout ce qui en pouvoit adoucir l'amertume. M. de Turenne l'écouta sans l'interrompre d'un seul mot. puis, l'embrassant tendrement . lui rendit confidence pour confidence . et l'assura qu'il avoit d'autant plus de joie de sa résolution . que lui-même en avoit pris une pareille après y avoir travaillé longtemps avec le même prélat que lui. On ne peut exprimer la surprise, le soulagement, la joie de M. de Lorges. M. de M-eaux lui avoit fidèlement caché qu'il instruisoit M. de Turenne depuis longtemps, et à M. de Turenne ce qu'il faisoit avec M. de Lorges. Fort peu de temps après, la conversion de M. de Turenne éclata. La délicatesse de M. de Lorges ne lui permit pas de se déclarer sitôt. Le respect du monde le contint encore cinq ou six mois dans la crainte qu'on ne le crût entraîné par l'exemple d'un homme de ce poids auquel tant de liens l'attachoient. Sans avoir jamais fait une profession particulière de piété distinguée , M. de Lorges regarda tout le reste de sa vie sa conversion comme son plus p «cieux bonheur. Il redoubla d'estime , d'amitié et de commerce avec M. Cotton qui en avoit été la première cause; il vit tant qu'il vécut M. de Meaux très- familièrement, et avec vénération et grande reconnoissance. Il abhorroit la contrainte sur la religion, mais il se portoit avec zèle à persuader les protestants à qui il pouvoit parler, et fut jusqu'à la mort régulier et même religieux dans sa conduite et dans la pratique de la religion qu'il avoit emlirassée. et ami des gens de bien. Il eut la douleur que la comtesse de Roye en pensa mourir de regret. Il n'y avoit que la religion que tous deux se préférassent. Elle fut si outrée de ce changement . qu'elle ne le voulut voir qu'à [la] condition , qu'ils tinrent , de ne s'en parier jamais.
M. de Lorges porté par l'estime de M. le Prince et de M. de Turenne et par son propre mérite, eut a;rès les maréchaux de France les commandements les plus importants de la guerre de Hollande; il ne tint qu'à lui après le retour du roi de l'avoir en chef. Il en reçut la patente et l'ordre de faire arrêter le maréchal de Bellefonds , dont l'opiniâtreté étoit tombée en plusieurs désobéissances formelles coup sur eoup aux ordres qu'il avoit eus de la cour. M. de Lorges évita l'un et sauva l'autre, qui ne le sut que longtemps après, et d'ailleurs , et qui ne l'a jamais oublié. Je ne rougirai point de dire que toute l'Europe admira et célébra le combat et la savante retraite d'Altenheim. et la gloire de M. de Lorges qui y commandoit en chef: en même temps qu'elle retentit de la mort de M. de Turenne. C'est un lait attesté par toutes les histoires, les Mémoires et les lettres de ce temps-là. M. le Prince voulut bien la rehausser encore. « J'ose avouer , dit-il alors au milieu de l'armée
de Flandre qu'il commandoit . et d'où il eut ordre d'aller prendre la place de M. de Tureiine, j'ose avouer que j'ai quelques actions, mais je dis avec vérité que j'en donnerois plusieurs de celles-là. et avoir fait celle que le comte de Lorges vient de faire à Altenheim. » Après un aussi grand témoignage, et qui fait autant d'honneur à M. le Prince qu'à M. de Lorges, ce seroit affoiblir l'action d'Altenheim que s'y étendre; mais je ne puis ra'empêcher de remarquer le grand homme en laissant le capitaine , et le grand homme que les Romains eussent également admiré. On trouvera que je ne dis pas trop . si on se représente la situation, l'étonnement, la désertion de l'armée de M. de Turenne au coup de canon qui l'emporta, la douleur extrême et subite de la perte de ce grand homme, dont M. de Lorges fut pénétre, et dont la sensibilité le devoit rendre l'homme de toute l'armée le plus stupide et le plus incapable de penser et d'agir. Qu'on ajoute a tout ce que l'amitié , la tendresse, la reconnoissance, la confiance, la vénération fit d'impression à l'excellent cœur de ce neveu si chéri , ce qu'y durent opérer après les réflexions les plus tristes de la privation d'un tel appui à la ijorte de la fortune dont M. de Lorges n'avoit pas reçu encore la moindre faveur et sans nul patrimoine, avec la perspective de la toutepuissance de Louvois. ennemi déclaré de M. de Turenne, et le sien particulier à cause de lui, il n'y en avoit qu ■ trop sans doute pour terrasser le cœur et l'esprit d'un homme ordinaire , et pour confondre même les opérations d'un homme au-dessus du commun , devenu général tout à coup dans de si cruelles conjonctures.
Comblé d'honneur et de gloire, et l'étonnement de Montécuculli, M. de Lorges vit peu de jours après faire p usieurs mnréchaux de France sans en être, et arriver quelques-uns d'eux à la suite de M. le Prince, à qui il remit le comman'ement de l'armée. On peut imaginer quelle fut pour lui cette amertume. Il eut la consolation que les armées et la cour crièrent p :bliquement à l'iniquité, et qu'aucun des nouveaux maréchaux, venus avec M. le Prince, n'osa lui donnor l'ordre, ni prendre aucun commandement sur lui. Le bruit extrême que fit cette injustice inquiéta Louvois qui en étoit l'auteur. Vaubrun , lieutenant général, avoit été tué au combat d'Altenheim , et laissoit vacant le commandement en chef d'Alsace , de plus de cinquante mille livres de rente. Louvois ne douta pas que ce morceau ne fût du goût d'un homme qui n'avoit riea vaillant, et l'envoya à M. de Lorges; mais il fut étonué de se le voir rapporter par le même courrier, avec cette courte réponse, que ce qui étoit bon pour un cadet de Nogent ne l'éloit pas pour un cadet de Duras. Avec ce refus M. de Lorges avoit pris son parti; c'étoit d'achever, comme il fit, la campagne dans l'éloignement, de ne s'y mêler de rien, avec hauteur, mais avec modestie, et dès qu'après son retour il auroit salué le roi et vu ses amis quelques jours, de se retirer à l'institution des pères de l'Oratoire, et là d'achever sa vie avec trois valets uniquement, dans une entière retraite et dans ia piele. La campagne s'allonge i jusque vers la fin de l'année. Il hâta peu son retour, et fut reçu comme le méritoit sa gloire et son malheur. M. de La Rochefoucauld . son ami intime , et lors daua le fort de sa faveur , eu pni occasion d'en parler au
roi avec tant de force, que Louvois ne put parer le coup, et ne M. de Lorges, qui ne l'avoit pas voulu aller voir, fut fait maréchal de France seul, le 21 février 1676. presque aussitôt qu'il fut arrivé, avec un applaudissement qui n'a guère eu de semblable.
Alors il fallut changer de résolution , et àe livrer à la fortune. Le bâtor fut le premier bienfait qu'il en reçut; mais avec la gloire qui le lui procura il ne portoit que douze mille livres de rente : c'étoit tout l'avoir du nouveau maréchal , sans aucune autre ressource. Il fut nommé en même temps pour être un des maréchaux de France qui dévoient commander l'armée sous le roi en personne, quiavoit résolu se rendre en Flandre, au commencement d'avril. Il falloit un équipage, et de quoi soutenir une dépense convenable et pressée. Cette nécessité le fit résoudre à un mariage étrangement inégal , mais dans lequel il trouvoit les ressources dont il ne se pouvoit passer pour le présent , et pour fonder une maison. Il y rencontra une épouse qui n'eut des yeux que pour lui malgré la différence d'âge, qui sentit toujours avec un extrême respect l'honneur que lui faisoit la naissance et la vertu de son époux, et qui y répondit par la sienne, sans soupçon et sans tache, et par le plus tendre attachement. Lui aussi oublia toute ditîérence de ses parents aux siens, et donna toute sa vie le plus grand exemple du plus honnête homme du monde avec elle , et avec toute sa famille . dont il se fit adorer. Il trouva, de plus dans ce mariage une femme adroite pour la cour et pour ses manèges, qui suppléa à la roideur de sa rectitude, et qui , avec une politesse qui montroit qu'elle n'oublioit point ce qu'elle étoit née, joignoit une dignité qui présentoit le souvenir de ce qu'elle étoit devenue, et un art de tenir une maison magnifique, les grâces d'y attirer sans cesse la meilleure et la plus nombreuse compagnie , et , avec cela . le savoir-faire de n'y souffrir ni mélange, ni de ces commodités qui déshonorent les meilleures maisons, sans toutefois cesser de rendre la sienne aimable . par le respect et la plus étroite bjenséance qu'elle y sut toujours maintenir et mêler avec la liberté.
Incontinent après ce mariage. M. le maréchal de Lorges en sentit la salutaire utilité ; la fortune qui l'avoit tant fait attendre sembla vouloir lui en payer l'intérêt. Le maréchal de Rochefort, capitaine des gardes du corps , mourut. Il étoit le favori de M. de Louvois , qui à la mort de M. de Turenne l'avoit fait faire maréchal de France avec les autres , dont le François , fertile en bons mots , disoit que le roi avoit changé une pièce d'or en monnoie. Quoique M. de Duras fût déjà capitaine des gardes du corps, M. son frère fut choisi pour la charge qui vaqua et qu'il n'auroit pu payer , ni même y songer sans son mariage. Ainsi les deux frères . maréchaux de France , furent aussi tous deux capitaines des gardes du corps , égalité et conformité de fortune sans exemple.
Ce n'étoit pas que M. le maréchal de Lorges l'eût méritée par sa complaisance. Le roi à la tête de son armée couvroit Monsieur qui assiégeoit Bouchain, et s'avança jusqu'à la censé ' d'Harrebise. Le prince d'Orange
^ . Le mot censé désignoil quelqueroîs une terre soiiinise à une certaine redevance appelée cens. Ces terres portaient aussi le nom de censive.
se trouva campé tout auprès , sans hauteur , ravin ni ruisseau qui séparât les deux armées. Celle du roi étoit supérieure , et reçut encore un renfort très à propos de l'armée devant Bouchain. Il sembloit qu'il n'y avoit qu'à marcher aux ennemis, pour orner le roi d'une importante victoire. On balança , on coucha en bataille , et le matin suivant , M. de Louvois lii tenir au roi un conseil de guerre , le cul sur la selle avec les maréchaux de France qui se trouvèrent présents , et deux ou trois des premiers et desplus distingués d'entre les lieutenants généraux-, ilsétoienlen cercle . et toute la cour et les officiers généraux à une grande distance laissée vide. M. de Louvois exposa le sujet de la délibération à prendre, et opina pour se tenir en repos. Il savoit à qui il avoit affaire , et il s'étoit assuré des maréchaux de Bellefo-.ids , d'Humières et de La Feuillade. M. le maréchal de Lorges opina pour aller donner bataille au prince d'Orange, et il appuya ses raisons, de manière qu'aucun de ce conseil n'osa les combattre; mais regardant M. de Louvois dont ils prirent une seconde fois l'ordre de l'œil, ils persistèrent. M. le maréchal de Lorges insista, et de toutes ses forces représenta la facilité du succès, la grandeur des suites à une ouverture de campagne, et tout ce qui se pouvoit tirer d'utile et de glorieux de la présence du roi, et il réfuta aussi les inconvénients allégués, avec une solidité qui n'eut aucune réplique. Le résultat fut que le roi lui donna force louanges, mais [dit] qu'avec regret il se rendoit à la pluralité des avis. Il demeura donc là, sans rien entreprendre, tandis qu'il arriva du renfort au prince d'Orange.
Je ne sais quoi engagea à envoyer un trompette aux ennemis , et à préférer celui d'entre eux qui en avoiL le plus d'habitude. Il ne fut pas vingtquatre heures ; il rapporta au roi que le prince d'Orange lui avoit lait voir son aiinée, et lui avoil dit qu'il navoit jamais eu si belle peur, ni plus de certilude d'être attaqué. Il se plut à lui e.xpliquer les raisons de sa craiiile , et de ce qu'il étoit perdu à coup sûr. Apparemment pour en donner plus de regret, et pour le plaisir de montrer à quel point il étoit tôt et bien informé, il le chargea de dire à M. le maréchal de Lorges de sa part qu'il savoit combien il avoit dispute pour engager la bataille, eu peu de mots , les raisons qu'il en avoit apportées , que s'il avoit été cru, il étoit battu et perdu sans aucune ressource. Le trompette fut assez imprudent pour raconter tout cela au roi et à M. de Louvois, en présence de force généraux et seigneurs , et n'y ayant pas remarqué M. le maréchal de Lorges, il l'alla chercher, et s'acquitta de ce dont le prince d'Orange l'avoit chargé pour lui. Le maréchal , de plus en plus outré de n'avoir pas été cru , sentit le poids de ce témoignage. 11 en commanda bien expressément le secret au trompette, mais il n'étoil plus temps; et une heure après, son rapport fut la nouvelle et l'entretien de toute l'armée ; sur cela , Monsieur arriva venant de prendre Bouchain , et le roi laissa son a-inée à ses généraux, et partit avec Monsieur pour retournera 'Versailles, où, à peine arrivés. Louvois qui le suivit eut la douleur d'apprendre la mort du maréchal de Ivochefort. son ami , et le dépit de voir donner sa charge ■). M. le maréciial de Lorges.
Ce ministre n'éloit pas homme à pardonner , ni M. le maréchal de Lorges à se ployer à aucune recherche. Il demeura donc à faire sa
charge auprès du roi. Il ne pouvoit se plaindre étant le dernier des maréchaux de France. La convenance du comte de Feversham . son frère, grand chambellan de la reine d'Angleterre . femme de Charles II , grand maître de la garde- robe , et capitaine des gardes du corps de ce prince , et alors du roi Jacques II, son frère et son successeur, et général de leurs armées , engagea le roi à envoyer M. le maréchal de Lorges complimenter le roi d'Angleterre Jacques 11 sur la victoire que le comte de Feversham venoit de remporter contre les rebelles, qui coûta la tète sur un échafaud au duc de Monmouth . bâtard de Charles II, qui n'aspiroii à rien moins qu'à la couronne d'An.'leterre. dès lors l'objet des désirs et des espérances du prince d'Orauge qui l'avoit poussé et aidé pour s'en préparer les voies à lui-même, dès cette anuée-la i(i85. En 1688, M. le maréchal de Lorges , fait chevalier de l'ordre dans la grande promotion du dernier jour de cette année, eut le commandement en chef de Guyenne avec tous les appointements et l'autorité du gouverneur, jusqu'à ce que M. le comte de Toulouse qui l'etoit fût en âge. Les appointements lui demeurèrent jusqu'alors-, mais à peine fut-il arrivé en Guyenne , qu'il fut rappelé pour le commandement de l'armée du Rhin, où il arriva comme Mayence venoit de se rendre.
Le dessein de Louvois n'étoit pas de terminer en peu de temps la guerre que son intérêt particulier venoit de rallumer, ni d'en procurer l'honneur à un général aussi peu à son gré que l'étoit M. le maréchal : y !-orges. Aussi fut-ce en vain que celui-ci ne cessa de représenter Tinipossibilité d'y parvenir par le côté de la Flandre , si coupé de rivières et si hérissé de places, et la facilité et l'utilité des progrès en portant ic fort de la guerre de l'autre côté du Rhin . où les princes de l'empire se lasseroient bientôt de leurs pertes , et les alliés de voir les troupes du roi au milieu de l'Allemagne. Plus il avoit raison , moins etoit-il écouté. Louvois avoit tellement persuadé le roi de ne rien tenter en Allemagne que ce même esprit régna après sa mort; on a vu sur l'année 1093 ce qu'il s'y passa en présence de Monseigneur, qui s'arrêta devant Heilbronn, après ses avantages que la facilité de celui-là auroit comblés en ouvrant l'Allemagne. Tout ce que le maréchal de Lorges employa fut inutile pour faire résoudre l'attaque de ce poste , et le désespoir qu'il ne put cacher de se voir arrêté en si beau chemin par l'avis de Beriughen. premier écuyer, et de Saint-Pouange , qui accompagnoient ce prince avec la confiance du roi auprès de lui Ils n'osèrent se hasarder avec un général qui les auroit menés trop loin à leur gré , et qui l'année précédente avoit forcé par un combat le prince Louis de Bade à repasser le Rhin , l'y avoit suivi , défait et pris l'administrateur de Wùitemberopris deux raille chevaux qui remontèrent sa cavalerie en partie , onze pièces de canon , Pforlzheim et quelques autres places , et qui fit en- .suite lever au landgrave de Hesse le siège d'Eberbourg qu'il avoit formé depuis dix jours, et tout seul avec une armée plus foible que celle uu prince Louis de Bade.
Ce général, qui pendant toute cette guerre commanda toujours l'armée opposée à celle de M. le maréchal de Lorges, avoit conçu pour lui tant d'estime , qu'ayant pris un courrier de son armée avec" les iCttres
dont il étoit chargé pour la cour, il lui en renvoya un paquet après l'avoir lu, et avoit écrit dessus ces paroles si connues: Ne sutor ultra crepidain.M. le maréchal deLorges, surpris au dernier point de cette unique suscription, demanda au trompette s'il n'apportoit rien autre, qui lui répondit n'avoir charge que de lui remettre ce paquet en main propre. A àon ouverture il se trouva une lettre de La Fond , intendant de son armée, qui devoit tout ce qu'il étoit et avoit à M. de Duras et à lui, par laquelle il critiquoit toute la campagne, donnoit ses avis et se prétendoit bien meilleur général. Alors M. le maréchal de Lorges vit la raison de la suscription , et remercia le prince Louis comme ce service le méritoit. Il manda La Fond qu'il traita comme il devoit. envoya sa lettre et les réflexions qu'elle méritoit, et le fit révoquer honteusement. Cette aventure n'empêcha pas depuis que les avis de La Grancre, successeur de La Fond, préférés aux raisons de M. le maréchal de Lorges, n'aient coûté le dégât de la basse Alsace , et n'aient pensé coûter pis . comme je l'ai raconté en son lieu, tant la plume a eu sous le roi d'avantage sur l'épée, jusque dans son métier et malgré les expériences.
J'aurois encore tant de grandes choses à dire de mon beau-père, que ce seroit passer de trop loin les bornes d'une digression que je n'ai pu me refuser. On n'a point connu une plus belle âme ni un cœur plus grand ni meilleur que le sien , et cette vérité n'a point trouvé de contradicteurs. Jamais un plus honnèle homme . plus droit, plus égal, plus uni. plus simple , plus aise de servir et d'obliger , et bien rarement aucun qui le fût autant. D'ailleurs la vérité et la candeur même , sans humeur, sans fiel, toujours prompt à pardonner, c'est encore ce dont personne n'a douté. Avec une énonciation peu heureuse et un esprit peu brillant et peu soucieux de l'être, c'étoit le plus grand sens d'homme, et le plus droit qu'il fût possible, et qui, avec une hauteur naturelle qui ne se faisoit jamais sentir qu'à propos . mais que nulle considération aussi n'en pouvoit faire rien rabattre, dédaignoit les rouies les plus utiles si elles n'étoient frayées par l'honneur le plus délicat et la vertu la plus épurée. Avec la plus fine valeur et la plus tranquille, ses vues étoient vastes ses projets concertés et démontrés : une facilité extrême à manier des troupes, l'art de prendre ses sûretés partout, sans jamais les fatiguer, le choix exquis des postes, et toute la prévoyance et la combinaison de ses mouvements avec ses subsistances. Jamais avec lui de gardes superflues, de marches embarrassées ou inutiles, d'ordres confus. Il avoit la science de se savoir déployer avec justesse, et celle des précautions sans fatiguer ses troupes, qui achevoient toujours sous lui leurs campagnes en bon état. J'ai oui dire merveilles , à ceux qui l'ont vu dans les actions, du flegme sans lenteur dans ses dispositions, de la justesse de son coup d'œil , et de sa diligence à se porter et à. remédier à tout, et à profiter de ce qui auroit échapiié à d'autres généraux.
Plus jaloux de la gloire d'autrui que de la sienne, il la donnait tout entière à qui la méritoit, et sauvoit les fautes avec une bonté paternelle. Aussi étoit-il adoré, dans les armées, des troupes et des officiers généraux et particuliers, dont la confiance en lui étoit parfaite par esliiut;. Sa compagnie des gardes avoit pour lui le même amour. Mais ce
qui est bien rare , c'est que la cour si jalouse . et où chacun est si per- } sonnai, ne le chénssoit pas moins, et qu'excepté M. de Louvois, et encore sur le compte de M. de Turenne , il n'eut p.is un ennemi , et s'acquit l'estime universelle jusqu'à une sorte de vénération. Rien n'étoit égal à sa tendresse et à sa douceur dans sa famille , et au réciproque dont il jouissoit. Il traitn toujours on tout ses neveux comme ses enfants : il avoit beaucoup d'amis, et d'amis véritables; il sentoit tout le prix des gens et celui de l'amitié, parce que personne n'en étoit plus capable et n'avoit un meilleur discernement que lui; au reste, grand ennemi des fripons, leur lléau sans ménagement, et l'homme qui, avec le plus de simplicité et de modestie, conservoit le plus de dignité et s'attiroit le plus de considération et de respect. Le roi même, qui l'aimoit, le ménageoit; il lui disoit sans détour toutes les vérités que ses emplois l'obligeoient à ne lui point dissimuler, et il en étoit cru par l'opinion générale de sa vérité. Avec le respect qu'il devoit au roi, il étoit hardi à rompre pour les malheureux ou pour la justice des glaces qui auroient fait peur aux plus favorisés , et plus d'une fois il a forcé le roi à se rendre, même contre son goût. Dans sa pauvreté, et depuis à la tête des armées, son désintéressement fut sans pareil, et les sauvegardes dont , au moins en pays ennemi et qui les demande , les généraux croient pouvoir profiter, jamais il n'en souilla ses mains : il avoit, disoit-il, appris cette leçon de M. de Turenne.
Tous les Bouillon lui étoient singulièrement chers à cause de leur oncle, et , jusqu'au colonel général de la cavalerie ' ; il l'avoit tant qu'il pouvoit dans son armée , et lui témoignoit toutes sortes de prédilections. Partout il vivoit non-seulement avec toute sorte de magnificence, mais avec splendeur, sans intéresser en rien sa modestie et sa simplicité naturelle ; aussi jamais homme si aimable dans le commerce , si égal, si sûr, si aise d'y mettre tout le monde, ni plus honnêtement gai; aussi jamais homme si tendrement, si généralement, si amèrement ni si longuement regretté.