MORT DU CHEVALIER DE LORRAINE
nommèrent. Ils eurent la cruauté de le laisser un mois dans le doute sur son fils. Il voulut aussi prendre de grands airs à Gratz, qui ne lui réussirent pas. Le cliemin de son retour fut par Venise et par MUan , où il s'arrêta avec le cardinal d'Estrées, et il y vit le roi d'Espagne, il passa par l'armée d'Italie qu'il avoit commandée, et arriva à Versailles le 14 novembre.
Rien n'est égal à la manière dont le roi le reçut et le traita , d'abord chez Mme de Maintenon, puis en public. Cette faveur alla jusqu'à lui parler d'aflaires d'État, et à lui en faire communiquer quelques dépêches par Torcy. Le chevalier de Lorraine , son ami intime dès leur jeunesse, et ami de galanteries, d'intrigues, d'affaires, et d'alliance proche par M. le Grand , et qui avoit infiniment d'esprit et de connoissance du roi et do la cour, lui conseilla d'abdiquer le commandement des armées, où il n'étoit pas heureux, et de suivre ce rayon de faveur si singulier pour essayer d'entrer dans le conseil. Le chevalier de Lorraine, homme de grandes vues, n'auroit pas été fâché sans doute d'y avoir un ami de peu de lumières, accoutumé à n'avoir point de secret pour lui et à s'en laisser conduire en beaucoup de choses. Il fit tout ce qu'il put pour le persuader qu'établi aussi complètement qu'il étoit, ce seroit mettre un comble solide à sa fortune, auquel nul autre portant épée n'étoit parvenu de ce règne, que le duc de Beauvilliers. Le maréchal en convint, il lui avoua même qu'à ce qui se passoit du roi à lui . il pouvoit se flatter que d'être admis au conseil ne seroit pas une grâce difficile; mais il soutint que quitter le commandement des armées sur les malheurs qui lui étoient arrivés , ce seroit se déshonorer.
Un homme de peu d'esprit et de sens, et qui se croit beaucoup de l'un et de l'autre , s'entête aisément. Jamais le chevalier de Lorraine ne put le tirer de ce faux raisonnement. Il ne mit guère à se repentir de n'avoir pas suivi un conseil si salutaire. Il fut peu de jours après déclaré général de l'armée de Flandre ; mais le chevalier de Lorraine n'en vit pas le triste succès. Il avoit eu une légère attaque d'apopl 'xie pendant Fontainebleau. Il n'en avoit pas quitté sa vie ordmaire. Jouant à l'hombre dans son appartement du Palais-Royal, après son dîner, le 7 décembre , il lui en prit une seconde , et perdit en même temps connoissance; il en mourut vingt-quatre heures après, sans que la connoissance lui fût revenue , n'ayant pas encore soixante ans. Il étoit lieutenant général, et avoit servi sous le roi à toutes ses conquêtes. Monsieur lui avoit donné les abbayes de Saint-Benoît-sur-Loire . Saint-Père en Vallée à Chartres, de la Trinité de Tiron et de Saint-Jean des Vignes à Soissons. Il les garda toute sa vie: et outre ce qu'il avoit tiré de Monsieur, qui étoit immense , il avoit de grosses pensions du roi , et souvent des gratifications très-considérables. Peu de gens le regrettèrent, excepté Mlle de Lislebonne qu'on croyoit qu'il avoit épousée secrètement depuis longtemps. J'ai assez parlé ailleurs de ces personnages pour n'avoir rien à y ajouter.
Le comte d'Estrées arriva de Toulon et s'arrêta à Essonne , où toute sa famille l'alla trouver. Ce fut, au retour, force plaisanteries à sa femme; il fut rapporté à peine à Paris, où peu de jours après, c'est -à-