‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 315 sur 348 · HONTEUX DÉLAIS DE VILLARS · texte numérisé non relu

HONTEUX DÉLAIS DE VILLARS

rassembloit des troupes, et se retranchoit aux passages des montagnes. Le maréchal lui envoya demander un passe-port pour sa femme: il en fut refusé, et il s'en vengea depuis honteusement en brûlant et ravageant les terres de ce prince lorsqu'il y passa en allant en Bavière. Le roi, à qui il demanda permission de se faire accompagner par sa femme, ne se montra pas plus galant que le prince Louis, tellement que Villars en furie ne songea qu'à différer. L'approvisionnement, les recrues, l'arrivée des officiers, mille détails dont il sut profiter, furent ses prétextes. Cinquante bataillons et quatre-vingts escadrons, avec force officiers généraux, destinés à passer avec lui, se morfondirent longtemps, peu touchés des charmes de la maréchale. Le comte d'Albert, que le roi ne voulut jamais rétablir, non pas même le laisser colonel réformé . eut permission d'aller chercher fortune en Bavière , au service de l'électeur , et alla avec Monasterol , son envoyé ici , joindre ses troupes pour passer avec elles.

A la fin Villars , poussé à bout d'ordres pressants , et ne pouvant plus trouver d'excuses, sous les yeux de tant de témoins, passa le Rhin, et se mit sérieusement en marche. Il poussa devant lui Blainville avec une vingtaine de bataillons, qui emporta le château d'Haslach, où cent quatre-vingts hommes demeurèrent prisonniers dans la vallée de la Quinche, à trois lieues de Gegenbach, où étoit le prince Louis, qui, par toutes les lenteurs du maréchal, étoit sur le point d'être joint par vingt bataillons que lui envoyoient les HoUandois. Ces retranchements, examinés et tournés, furent trouvés de digestion trop dure; il fallut prendre des détours : on réussit, et Villars, capitaine de vaisseau , qui avoit eu permission de faire la campagne auprès du maréchal son frère , arriva le 6 mai après dîner à Versailles, dans le temps que le roi travailloit avec ChamiUart dans son cabinet, qui l'y fit entrer d'abord. Il apportoit la nouvelle que l'armée avoit surmonté tous les obstacles et les défilés: qu'on avoit attaqué le château d'Hornberg, à côté de Wolfach, et que trois ou quatre mille hommes qui étoient derrière Hornberg s'cloient retirés précipitamment; qu'ils avoient perdu trois cents hommes , et nous une trentaine ; qu'on n'avoit pas voulu s'amuser à les poursuivre; que l'armée étoit le 2 campée à Saint- Georges, entrée sur trois colonnes dans la plaine; qu'elle n'étoit plus qu'à trois lieues de Rothweil et Villingen-, qu'on n'entendoit point parler du prince Louis depuis qu'on l'avoit tournoyé et laissé à côté; qu'enfin la jonction avec l'électeur étoit désormais sûre et certaine. Il ajouta des détails sur les vivres, les convois et l'artillerie, qui furent satisfaisants; et que Saint-Maurice et Clérembault, lieutenants généraux , étoient demeurés avec quatre bataillons et vingt-trois escadrons à Offenbourg, où le maréchal de Tallard venoit d'arriver.

Villars ne voulut point attaquer Villingen , qu'il laissa sur la gauche , pour ne point retarder sa marche. Il détacha le 4, de Donausching, d'Aubusson , mestre de camp de cavalerie , avec cinq cents chevaux , pour aller porter de ses nouvelles à M. de Bavière. Ce prince avoit aussi envoyé cinq cents chevaux au-devant du maréchal. Les détachements se rencontrèrent , se reconnurent , et ce fut grande joie des deux côtés.

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Villars avoit avec lui cinquante bons bataillons et soixante escadrons, avec pouvoir de faire des brigadiers et de donner amnistie aux déserteurs voulant revenir. Enfin le maréchal de Villars vit, le 12 mai, l'électeur de Bavière, qui pleura de joie en l'embrassant, et le combla eu son particulier de tout ce qui se peut de plus flatteur, et témoigna une grande reconnoissance pour le roi. Il lui fit voir ses troupes et faire trois salves de canon et de mousqueterie, jetant le premier son chapeau en l'air et criant : Vive le roi! ce qui fut imité par toute son armée. Deux jours après , l'électeur vint dîner chez le maréchal , et voir une trentaine de nos bataillons , qui le reçurent avec de grands cris de Vive le roi et monneur l'électeur! Il les trouva parfaitement belles. Contentons-nous de les avoir mis ensemble pour le présent , et allons voir ce qui se passa ailleurs.

La reine d'Angleterre, fort incommodée d'une glande au sein, dont elle guérit à la longue par un régime très-sévère , eut une nouvelle affliction : elle perdit la comtesse Dalmont, Italienne et MontécucuUi, qu'elle avoit amenée et mariée en Angleterre, qui ne l'avoit jamais quittée, et pour qui elle avoit eu la plus grande amitié et la plus grande confiance toute sa vie. C'étoit une grande femme , très-bien faite et de beaucoup d'esprit, dont notre cour s'accommodoit extrêmement. La reine l'aimoit tant , qu'elle lui avoit fait donner un tabouret de grâce , comme je crois l'avoir déjà remarqué ailleurs.

Le bailli d'HautefeuilIe , ambassadeur de Malte, mourut en même temps. C'étoit un vieillard qui avoit fort servi et avec valeur , qui ne ressembloit pas mal à un spectre, et qui avoit usurpé et conservé quelque familiarité avec le roi, qui lui marqua toujours de la bonté. Il étoit farci d'abbayes et de commanderies, de vaisselle et de beaux meubles, surtout de beaucoup de beaux tableaux, fort riche et fort avare. Se sentant fort mal, et voulant recevoir ses sacrements, il envoya lui-même chercher le receveur de l'ordre et quelques chevaliers à qui il fit livrer et emporter ses meubles, ses tableaux, sa vaisselle , et tout ce qui se trouva chez lui » pour que l'ordre ne fût frustré de rien après lui.

Bechameil le suivit immédiatement , assez vieux aussi. Il étoit père de la femme de Desmarets, qui venoit de revenir sur l'eau, et qui ne tarda guère à y voguer en plein , et de la femme de Cossé , qui devint duc de Brissac, comme je l'ai expliqué en son lieu. Bechameil avoit été fort dans les affaires , mais avec bonne réputation , autant qu'en peuvent conserver des financiers qui s'enrichissent. Il avoit succédé à Boisïranc, beau-père du marquis de Gesvres, dans la surintendance de la (maison de Monsieur, quand ce dernier en fut chassé. Bechameil s'y fit ^imer , estimer et con.siderer. Il étoit fort lié avec le marquis d'Effiat et ie chevalier de Lorraine , et par ce dernier avec le maréchal de Villeroy. C'étoit un homme d'esprit et fort à sa place, qui faisoit une chère délicate et choisie en mets et en compagnie, et qui voyoit chez lui la meilleure de la ville et la plus distinguée de la cour. Son goût étoit exquis en tableaux , en pierreries , en meubles , en bâtiments , en jardins , et c'est lui qui a lait tout ce qu'il y a de plus beau à Saini-Cloud.

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