‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 321 sur 348 · MORT DE GOURVILLE; SA SAGE DISPOSITION · texte numérisé non relu

MORT DE GOURVILLE; SA SAGE DISPOSITION

moment. Il obtint une audience du roi , qui lui fut aussi favorable que la dernière avoit été affligeante. Elle fut longue, détaillée; le roi lui rendit ses bonnes grâces premières, et il promit aussi au roi les siennes pour les jésuites, sans que le roi l'eût exigé. Il fit accommoder aux dépens du roi, qui lui en demanda souvent des nouvelles, ce logement de M. le duc de Berry, qui, un peu moins grand que le sien, qu'il quittoit, étoit de plain-pied à la galerie haute de l'aile neuve et aux appar tements du roi, et un des beaux qui ont vue sur les jardins, au lieu que le sien étoit au haut du château à l'opposite, et qu'il n'avoit rien à y perdre pour le voisinage de la surintendance, où son père et son neveu étoient morts, qui étoit occupée par Chamillart et sa famille, successeur de leur charge; et voilà comment, dans les cours, des riens raccommodent souvent les affaires les plus désespérées ; mais ces hasards heureux y sont pour bien peu de gens.

Gourville mourut en ce temps-ci, à quatre-vingt-quatre ou cinq ans, dans l'hôtel de Condé, où il avoit été le maître toute sa vie. Il avoit été laquais de M. de La Rochefoucauld, père du grand veneur, qui. lui trouvant de l'esprit, et étant de ses terres de Poitou, en voulut faire quelque chose. Il s'en trouva si bien pour ses affaires domestiques et pour ses menées aussi , à quoi il étoit fort propre , qu'il s'en servit pour les intrigues les plus considérables de ces temps-là. Elles [le] firent bientôt connoître à M, le Prince, à qui M. de La Rochefoucauld le donna, et qui demeura toujours depuis dans la maison de Condé. Les Mémoires qu'il a laissés, et ceux de tous ces temps de troubles, de la minorité du roi jusqu'à son mariage, et au retour de M. le Prince par la paix des Pyrénées, l'ont assez fait connoître pour que je n'aie rien à y ajouter. Gourville, par son esprit, son grand sens, les amis considérables qu'il s'étoit faits, étoit devenu un personnage: l'intimité des ministres l'y maintint, celle de M. Fouquet l'enrichit à l'excès. L'autorité qu'il acquii et qu'il se conserva à l'hôtel de Condé, où il étoit plus maître de tout que les deux princes de Condé, qui eurent en lui toute leur confiance, tout cela ensemble le soutint toujours dans une véritable considération. Il n'oublia pas en aucun temps qu'il devoit tout à M. de La Rochefoucauld , ni ce qu'il avoit été en sa jeunesse : et quoique naturellement assez brutal . il ne se méconnut jamais . quoique mêlé toute sa vie avec la plus illustre compagnie. Le roi même le traitoit toujours avec distinction. Ce qui est prodigieux, il avoit secrètement épousé une des trois sœurs de M. de La Rochefoucauld. Il étoit continuellement chez elle à l'hôtel de La Rochefoucauld, mais toujours, et avec elle-même, en ancien domestique de la maison. M. de La Rochefoucauld et toute sa famille le savoient, et presque tout le monde, mais à les voir on ne s'en seroit jamais aperçu. Les trois sœurs filles et celle-là, qui avoit beaucoup d'esprit et passant pour telle, logeoient ensemble dans un coin séparé de l'hôtel de La Rochefoucauld, et Gourville à l'hôtel de Condé. C'étoit un fort grand et gros homme, qui avoit été bien fait , et qui conserva sa bonne mine , une santé parfaite . sa tête entière jusqu'à la fin. Il avoit peu de domestiques, bien choisis. Lorsqu'il se vit fort vi«ux . il les fit tous venir un matin dans sa chambre

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là il leur déclara qu'il étoit fort content d'eux, mais qu'ils ne s'atîeudissent pas un d'eux qu'il leur laissât quoi que ce f'-t par testament, mais qu'il leur prcmettoit d'augmenter à chacun ses gages tous les ans d'un quart, et de plus, s'ils le servoient bien et avec affection; que c'étoit à eux à avoir bien soin de lui, et à prier Dieu de le leur conserver longtemps-, que, par ce moyen, ils auroient de lui, s'il vivoit encore plusieurs années, ])lus qu'ils n'en auroient pu espérer par testament. Il leur tint exactement parole, il n'avoit point d'enfants, mais des neveux et des nièces qu'on ne voyoit point, hors un neveu, qui même se produisit peu, qui furent ses héritiers, et qui sont demeurés dans l'cbscurité.

En Flandre, les HoUandois perdirent le comte d'Athlone de maladie, qui commandoit leurs troupes en chef. Ils mirent en sa place Obdam, frère d'Overkerke, bâtard des princes d'Orange, qui avoit été dans la faveur et l'intime confidence du roi Guillaume, duquel il étoit grand écuyer. Les ennemis firent le siège de Bonn, que d'Alègre leur rendit, le 17 mai, après trois semaines de siège. Ils avoient grande envie de faire celui d'Anvers. Cohorn, leurVauban, força nos lignes en trois endroits avec sept ou huit mille hommes , et entra dans le pays de Waës, ayant, à une lieue d'Anvers, Obiiam avec vingt-huit bataillons, et la commodité de nos lignes forcées pour leur servir de circonvallation pour ce siège. Le maréchal de Bouf.flers, sur ces nouvelles, quitta le maréchal de Villeroy sur le Demer, et marcha avec trente escadrons et trente compagnies de dragons vers le corps du marquis de Bedmar, avec lequel il attaqua, le samedi dernier juin, les vingt-cinq bataillons et les vingt- neuf escadrons qu'avoit Obdam près du village d'Eckeren, à trois heures après midi , deux heures avant l'arrivée de son infanterie, dans la crainte que les ennemis se retirassent. Le combat, fort vif et fort heureux pour le maréchal, dura jusciu'à la nuit, qui empêcha la défaite entière de ces troupes hollandoises. Elles y perdirent quatre mille hommes, huit cents prisonniers, quatre cents chariots, cinquante charrettes d'artillerie , presque tout leur canon . quatre gros mortiers et quarante petits. La comtesse de Tilly, qui étoit venue dîner avec son mari assez mal à propos, y fut aussi prise. Nos t :oupes y eurent près de deux mille tués ou blessés, et n'y perdirent de marque que le comte de Brias , neveu du dernier archevêque de Cambrai , colonel d'un régiment wallon, que je connoissois fort. Obdam prit une cocarde blanche et se retira avec ce qu'il put à Breda; le reste s'embarqua à Lillo'. On intercepta une lettre qu'il écrivoit de Breda au duc de Marlborough , par laquelle il lui mandoit que . n'ayant plus d'armée, il alloit à la Haye rendre compte aux États généraux de son malheur, et se plaignoit fort de Cohorn. Le reste de la campagne se passa en campements et en subsistances; les ennemis prirent Huy et la garnison prisonnière de guerre tout à la fin d'août. Il ne se fit plus rien de part ni A'autre. Cette victoire d'Eckeren fut si agréable au roi et au roi d'Es-

1 . Forteresse du royaume de Hollande située sur l'Escaul. Les précédents éditeurs ont remplacé Lillo pa<' l.Ule.

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