‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 77 sur 348 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Arrêt du conseil, à faute de mieus, qui dépouille le cardinal ile Bouillon. — Cardinal de Coislin fait grand aumônier. — Evêque de Mot/, premiev aumônier en litre. — Conduite du cardinal de Bouilli«i. — Réflexion sui les cardinaux tVançois. — Mort du duc de Glocester. — Le Vassor. — Mesures sur l'Espagne. — Paix du Nord en partie. — Voyage de Fonlaine- Ijleau. — Zinzendorf, envoyé de l'empereur, mange avec Monseigneur. — Mme de Verrue; ses malheurs, sa l'uiie de Turin en France. — Jugement en faveur de la Bretagne, de sa propre amirauté contre l'amiraulé de France. — Acq.uisiiion de Sceaux par M. du Maine. — .Mort de Mlle de Condé. — D'Antin quitte le jeu solcanellemenl et le reprend ensuite. — Mon de M. de la Trappe. — Mort du pape Innocent Xll ( Pignatelli).

M. le cardinal de Bouillon, toujours dans Rome, attendant un con sistoire pour y opter le décanat et l'évèché d'Ostie. cnntinuoit à porte l'ordre , et en bon François à se moquer du roi. Il préteadoit très-faus sèment que sa charge de grand aumônier étoit office de la couronne . comme force autres choses, et que conséquemment en ne donnant poin. de démission, elle ne pouvoit lui être ôtée sans lui faire son procès, dont sa pourpre le mettoit à l'abri. Le roi , enfin , excédé d'une désobéissance si poussée et si éclatante, ordonna au parlement de lui faire son procès; mais, quand on voulut y travailler, tant d'obstacles se présentèrent qu'il en fallut quitter le dessein. On y suppléa par un arrêt du conseil rendu en présence du roi , le dimanche 1 2 septembre , qui ordonna la saisie de tous les biens laïques et ecclésiastiques du cardinal de

[1700] CARDINAL DE CUlSLIN, GRAND AUMÔNIER. 103

Rnuillon , en partageant les derniers en trois portions, pour les réparations, les aumônes et la confiscation, et tous les biens laïques confisqués, et cet arrêt fut envoyé à tous les intendants des provinces pour le faire exécuter sur-le-champ et à la rigueur. Le même jour les provisions de la charge de grand aumônier furent envoyées au cardinal de Goislin, à Rome, et celles de premier aumônier expédiées à l'évêque de Metz, son neveu, qui n'en avoit que la survivance. Le roi chargea Pontchartrain de porter celte triste nouvelle au duc de Bouillon , et de lui dire que c'étoit avec déplaisir qu'il étoit obligé d'en venir là. Le désespoir du cardinal fut extrême en apprenant cet arrêt , et sa charge donnée au cardinal de Coislin qui n'osa la refuser. L'orgueil l'avoit toujours empêché de croire qu'on en vînt à cette extrémité avec lui. Il ne donna point sa démission qu'on ne lui demandoit plus et dont on n'avoit plus que taire. Son embarras fut l'ordre; M. de Monaco le fit avertir que, s'il ne le quittoit , il avoit ordre de le lui arracher du cou. S'il avoit pu espérer quelque suite embarrassante d'une démarche si forte contre un cardinal , il n'eût pas mieux demandé , mais sa fureur un peu rassise lui laissa voir toute sa foiblesse, et toute la folie de prétendre garder malgré le roi l'ordre qu'il n'en avoit reçu que comme la marque d'une charge qu'il lui avoit ôtée , et dont il avoit revêtu un autre cardinal actuellement aussi dans Rome. Il quitta donc les marques de l'ordre, mais ce qu'il fit de pitoyable est qu'il porta un cordon bleu étroit avec la croix d'or au bout , sous sa soutane , et qu'il tâchoit de fois à autres de laisser entrevoir un peu de ce bleu , entre le haut de sa soutane et son portecollet.

Je ne puis m'empêcher d'admirer ici la manie d'avoir des cardinaux en France, et de mettre des sujets en état de faire compter avec eux, d'attenter tout ce que bon leur semble, et de narguer impunément les rois et les lois. Le roi avoit senti au commencement de son règne le poids insultant de cette pourpre, jusque dans sa capitale, par le cardinal de Retz, qui, après tout ce qu'il avoit commis, força enfin à lui faire un pont d'or, et à se faire recevoir avec toutes sortes de distinctions et d'avantages. Les dernières années du même règne furent marquées au même coin par le cardinal de Bouillon. Si nos rois ne souffroient point de cardinaux en France , et s'ils donnoient leur nomination à des Italiens, ils s'attacheroient les premières maisons et les principaux sujets de Rome par cette espérance , et ceux qu'ils nommeroient , étant du pays , dans leurs familles et parmi leurs amis, au fait de jour à jour de tout ce qui se passe à Rome , y serviroient bien plus utilement qu'un cardinal françois , qui est longtemps à se mettre au fait de cette carte , qui y est toujours considéré comme en passant et qui ne peut jamais acquérir l'amitié , la confiance , ni la facilité de manège et d'industrie d'un naturel du pays. Ce cardinal italien n'a point d'amis ni de famille en France qui le soutienne s'il vient à mécontenter. 11 est donc bien plus attentif à bien faire qu'un François, qui ne parvient pas là sans de bons appuis, ou qui tout au plus s'en console en retournant chez lui parmi les siens, où, quoi qu'il ait fait, il nage dans les biens, dans les plus grands honneurs, et jouit de toutes les dislinclions, de toute la considération et

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