‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 2 sur 64 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Des deux frères, Claude et Charles, qui ont illustré lo nom de Perrault, il est remarquable que ni l'un ni l'autre n'a trouvé sa réputation dans le genre auquel il se croyait le plus propre, et dont il faisait sa principale affaire : Claude Perrault, bon médecin et habile physicien, est à jamais célèbre comme architecte pour avoir donné les plans de l'Observatoire cl de la colonnade du Louvre ; Charles Perrault, poêle froid, mais ingénieux, académicien érudit versé dans les littératures anciennes, et artiste de goul plutôt que d'invention, n'est connu aujourd'hui que par les Contes de Fées, publiés sous le nom de son fils ; mais ces contes, par leur bonhomie, par leur simplicité qui n'exclut pas la grâce et l'esprit, sont restés des modèles qu'on ne saurait pas mieux imiter que les Fables de La Fontaine.

Charles Perrault, né à Paris le 12 janvier 1628, était le quatrième fils de Pierre Perrault, avocat au parlement de Paris, originaire de Touraine. Son père devait être instruit, ami des lettres, des sciences et des arts, puisqu'il commença lui-même l'éducation de ses enfants, et la dirigea tant qu'il vécut, selon la vocation de chacun : Taîné, Pierre, se destina au barreau; le second, Claude, étudia la médecine ; le troisième, Nicolas, choisit le parti de la théologie, et le dernier enfin, Charles, montra de bonne heure des dispositions pour la poésie et pour la critique littéraire.

Sa mère lui avait appris à lire dès son bas âge; à huit ans et demi, il commença ses classes au collège de Beau vais (situé dans la rue de ce nom, et réuni alors au collège de Presles), où ses frères faisaient aussi leurs études : le soir après souper, il répétait ses leçons devant son père , et les analysait ensuite en latin pour se familiariser avec cette langue. Ces exercices journaliers développèrent sa mémoire et contribuèrent à ses succès scolaires; il occupait souvent le banc d'honneur, et, par un instinct naturel, il aimait mieux composer des vers que de la prose : « il les faisait quelquefois si bons, que ses régents lui demandaient qui les avait faits.»

Celte ardeur de rimer fut bientôt remplacée par une fureur d'argumenter: dans sa philosophie , « il prenait tant de plaisir à disputer en classe , qu'il aimait autant les jours où on y allait que les jours de congé. « Il était le plus jeune de ses coudisciples, et pourtant il parlait à son régent avec une

liberté extraordinaire, que celui-ci tolérai! à cause de l'habileté précoce de ce fougueux dispuleur. Mais les parents de Charles Perrault n'ayant pas consenti à supporter les frais qu'entraînait la cérémonie de la thèse publique, le régent de philosophie, qui se promettait de briller dans son élève, témoigna sa mauvaise humeur contre lui en l'empêchant de disputer contre les écoliers qui devaient soutenir des thèses. Irrité de se voir condamné au silence, Charles Perrault déclara tout haut qull n'avait plus que faire de venir en classe, et se retira sur-le-champ, suivi d'un seul imitateur de sa rébellion, nommé Beaurin, qui l'aimait beaucoup, et qui voulut partager son sort.

Les deux amis s'en allèrent ensemble dans le jardin du Luxembourg pour tenir conseil sur les suites de leur retraite : ils résolurent de ne plus retourner au collège, et de se passer de maîtres; en effet, dès le lendemain ils mirent à exécution leur plan d'études , qu'ils continuèrent sans interruption pendant plusieurs années ; ils se réunissaient dans la chambre de Charles Perrault, le matin depuis huit heures jusqu'à onze, et l'après-dînée (on dtnaii alors à midi ) depuis trois heures jusqu'à cinq. « Si je sais quelque chose , disait Perrault , je le dois particulièrement à ces troiB ou quatre années d'études. » Ils lisaient et commentaient les Écritures , les Pères de l'Église, les auteurs classiques de l'antiquité et les historiens français; ils traduisaient le grec et le latin, en faisant des extraits: l'un dictait, l'autre écrivait ; la récréation ordinaire des deux amis était une promenade sous les marronniers du Luxembourg.

Vers ce temps-là , la littérature tournait au burlesque, et Scarron, qui avait mis en vogue la poésie facétieuse , publiait les premiers livres de son Virgile travesti , lequel , à son apparition , lut admiré n'es esprits les plus 'délicats; Racine lui-même ne dédaignait pas cette lecture. Charles Perrault, séduit par une mode qui se répandait du théâtre et des ruelles dans les collèges, voulut traduire le sixième livre de YÉnéide, que Scarron n'avait pas encore fait paraître : il rivalisa donc avec Beaurin à qui rencontrerait les plus plaisantes métamorphoses de Virgile , et comme ils riaient aux éclats à chaque folie que l'un d'eux Imaginait, Nicolas Perrault, dont lo . cabinet était voisin du leur, accourut au bruit , et accepta une part de celte collaboration bouffonne , bien qu'il fût déjà bachelier en théologie. Ce fut fui qui, dans la description de l'enfer, trouva ces vers fameux , tant de fois attribués à Scarron par les biographes et les critiques :

J'aperçois l'ombre d'an cocher Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyait l'ombre d'oo carrosse.

Claude Perrault lui-même consentit à se distraire 4e set cours de médecine en coopérant à cette œuvre burlesque, et non-seulement il en fit la meilleure partie, mars encore il orna le manuscrit de deux dessins à l'encre de Chine. Cependant, ce sixième livre n'a jamais été imprimé, sans doute parce que cotai de Scarron le fut cette même aimée ; mais Cyrano de fier-

SDR CHARUft PERRAULT. 3

gerac, malgré sa vanilé lunatique, ayant entendu citer le portrait du cocher infernal, voulut connaftre et complimenter lui-même l'association poétique; des trois frères.

L%s jeunes émules de Scarron et d'Assoucy, encouragés par cet illustre suffrage, composèrent ensuite un poème burlesque en deux chants, dont le premier seul fut publié phis tard sans nom d'auteur (Paris, 1653, in-4<>). Ce poëme, intitulé les Murs de Troie ou f origine du burlesque, renferme nne fable ingénieuse : Apollon , après avoir inventé la grande poésie chez les dieux et la poésie pastorale chez Admète, invente la poésie burlesque en bâtissant les mura de Troie avec Neptune. La versification de ce poëme esl assez bonne, et semée de traita d'esprit; le second chant existe à la bibliothèque de l'Arsenal, écrit tout entier de la main de Claude Perrault , qui prit plaisir à représenter Apollon architecte.

Nicolas Perrault 1 , reçu docteur en Sorbonne, partageâtes opinions du célèbre Arnauld, et fut condamné avec lui par la Faculté de théologie. Comme il cherchait a entraîner ses frères dans le jansénisme, ceux-ci lut demandèrent des explications relatives à la grâce, qui servait de thème a ces débals ; mais après avoir entendu une conférence sur le pouvoir prochain et le pouvoir éloigné, Us avouèrent que « la question méritait peu le bruit qu'elle faisait. » Charles Perrault conçut cependant une estime profonde pour le caractère et pour le génie du grand Arnauld.

Il alla, en I6it, prendre ses licences à Orléans, d'où il revint avocat, «Je son de son argent, que l'on comptait derrière lui pendant sa thèse, avant fait la bonté de ses réponses ; » ensuite il étudia, sans maître, les inslitutes de Justinien, et s'instruisit avec quelque répugnance dans le droit eoutumier i car il jugeait dès lors « combien serait utile la réduction de toutes les coutumes en une seule par toute la France, pour diminuer le nombre des procès.» Il plaida deux causés avec succès; mais cet heureux coup d'essai ne prévalut pas contre les représentations de ses frères, « qui le dégoûtèrent tellement de la profession d'avocat, qu'il s'en dégoûta luimême insensiblement, n

Pierre Perrault, qui était un trés^habile avocat et ne savait pourtant pas se faire valoir, quitta le barreau et acheta la charge de receveur-général des finances i Paris, vers le commencement do l'année 1654: il offrit la place de premier commis à sou frère Chartes, qui accepta celte offre et resta dix ans à la recette-générale, où les loisirs ne lui manquèrent pas pour S'occuper de livres et de vers. Le . receveur-général avait acheté la belle bibliothèque de l'abbé de Serisi i Charles Perrault en profita, et devint poète à forée de lire les poêles.

Sa première poésie fut un portrait d'Iris, dans le genre galant : Quinaull, ayant eu communication do cette pièce , se l'appropria en la dédiant à une demoiselle dont il était amoureux; mais le véritable auteur revendiqua bientôt l'honneur de ee madrigal , qui courait par tout Paris sous le nom de-QuioaulU Le second ouvrage de Charles Perrault eut encore des destinées

i i) «curai en toti.

plus brillantes ; c'était un Dialogue de F Amour et de l'Amitié, en prose et en vers , dans lequel se trouve ce joli quatrain:

L'A 01 ou r est un enfant aussi vieux que le inonde, Il est le plus petit et le pins grand des dieux ; De ses feux il remplit le ciel, la terra et l'onde, •Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.

Ce dialogue eut plusieurs éditions, fut traduit en italien, et le surintendant Fouquel « le fit écrire sur du vélin avec de la dorure et de la peinture. »

Charles Perrault perdit sa mère en 1657, et dans le partage de la succession , la maison qu'elle possédait à Viry échut en partage au receveur-général, qui désira y bâtir un nouveau corps de logis : Charles Perrault, qui déjà pensait à quitter l'emploi de premier commis pour se livrer tout entier aux lettres, se chargea de diriger les constructions, et orna le jardin d'une grotte en rocailles. Ses frères, qui avaient tous l'instinct de l'architecture, eurent plus ou moins part aux plans de cette maison de campagne « qui fut trouvée bien entendue.» Charles Perrault ne se bornait pas à faire de la maçonnerie ; il composait de petites pièces sur des sujets d'imagination ou de circonstance , entre autres deux odes, Tune sur la paix , l'autre sur le mariage du roi.

Sur la fin de 1662, Colbert, qui prévoyait que Louis XIV lui donnerait la surintendance des bâtiments, eut l'idée de former d'avance auprès de lui un conseil de gens de lettres « qu'il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments, et où il pût entrer de l'esprit et de l'érudition. » II jeta d'abord les yeux sur Chapelain , qu'il connaissait « pour l'homme du monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit ; » il lui adjoignit l'abbé de Bourseis et l'abbé de Cassagnes. Pour choisir une quatrième personne, il s'adressa à Chapelain , qui , de son propre mouvement, nomma Charles Perrault avec toutes sortes d'éloges. Colbert, qui avait vu et goûté les vers de Perrault, voulut voir de sa prose, et pria Chapelain de lui demander d'écrire sur l'acquisition de Dunkerque que le roi venait de faire. Ce discours, rédigé aussitôt, plut au ministre, qui réunit son conseil, lui déclara ses intentions, et fixa les assemblées aux mardi et vendredi de chaque semaine. Dès celte première séance, Charles Perrault fut désigné pour tenir la plume, et, le 15 février 1664, Colbert lui remit une bourse contenant cinq cents écus en or, gratification que le ministre augmenta depuis de deux cents livres, et qui fut continuée jusqu'en 1689.

Cette petite Académie, comme on l'appela, était chargée de corriger tous ■ les ouvrages à la louange du roi qu'on devait imprimer au Louvre , et de composer toutes les devises latines dont Colbert avait besoin pour les médailles, pour les enseignes de régiments, pour les monuments, et pour les tapisseries des Cobelins ; ce fut l'origine de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Colbert se proposait d'employer la petite Académie à travailler sous ses yeux à l'histoire du roi ; il présenta même les quatre historiographes à Louis XIV, qui leur dit : « Vous pouvez , messieurs, Juger de

l'estime que je fliii de vous, puisque je rouf confie la chose du monde qui m'est la plue précieuse, qui est oui gloire; je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je lâcherai » de ma part, do vous fournir de la matière qui mente d'é^f e mise eu œuvre par des gens aussi habiles que tous êtes. • Le «af ant helléniste Charpentier fut associé a la petite Académie, et spécialement gbargé de rédiger cette histoire, dont Charles Perrault avait déjà écrit plusieurs parties sous la dictée môme de Colhert, Mais, ce projet fut abandonné, et repris plus iasd par M*» de Montespan , qui confia ce travail à Pélisson , Racine et Boileau*

Charles Perrault, que «et attributions avaient placé dans les bonnes grâces fie Colbert, devint fontrAleur-générai dea bâtiments i il fut bientôt a portée de servi? son frère Claude avec un noble dévouement en lui facilitant l'entré* de l'Académie des Menées, qui venait d'être créée, et en favorisant l'adoption de ses plans d'architecture pour l'Observatoire et pour le Louvre. Ce AH en lf*4 que l'en songea sérieusement a élever Ja façade de oe palais i les modèles de Levau, premier architecte du roi , furent soumis à la critique des autres architectes, et ceux-ci invités è présenter des dessins de leur invention : on exposa ces dessina dans une salle du Louvre ; l'un d'eux réunit tous les suffrages* U était de Claude Perrault, qui devait à son frère Charles l'idée du péristyle. « Çolbert en fut charmé, et ne- concevait pas qu'un homme qui n'était pas architecte de profession eût pu faire rien de ai hc«u 4 *• Néanmoins Colbert résolut de ne pas se décider sans avoir l'approbation des principaux Architectes de l'Italie, et il ordonna même à Charles PerrauH de faire une lettro au Poussin, qui était alors à Rome,.pour le prier de recueillir à ce sujet les avis des meilleurs artistes italiens ; maie celte lettre ne fut pas envoyée, et, par uno cabale de cour, le roi écrivit luimême au cavalier bernin pour le faire venir en France.

Charles Perrault vit avec peine la préférence accordée au cavalier Bernin, qui arriva eu France et y fut recueilli avec des honneurs qu'on n'eût pas rendus A. un roi étranger; l'orgueil intolérable de cet artiste acheva d'indisposer contre lui Charles Perrault, qui souffrait impatiemment l'injustice faite à son frère. Quand Colbert lui demanda ce qu'il pensait des dessins que le cavalier avait propesés pour le Louvre quinze jours avant son arrivée, Perrault feignit de ne les avoir pas vus, et ce fut la seule fois, assure- Hl dans ses Mémoires, qu'il ne dit pas la vérité au ministre : « C'est quelque chose de fort grand, lui dit Colbert. — Il y a sans doute des colonnes isolées? répondit Perrault. — Non , reprit Colbert; elles sont au tiers du mur. — La porte est-elle fort grande? dit Perrault. — Non, répliqua-t-il ; elle n'est pas plus grande que la porte des cuisines. » Perrault avait prétendu ne pas connaître les dessins pour mieux les critiquer devant le ministre, et pour lui faire remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les défauts qu'on reprochait au plan de Levau.

Perrault avait la conviction que «le dessin du cavalier était mal conçu et ne pouvait être exécuté qu'à la honte de la France ; » voilà pourquoi il releva les fautes de ce plan dans un mémoire qu'il transmit à Colbert. Celui-ci le fit appeler dans son jardin et lui dit : « l'ai été surpris du mémoire que

vous m'avez envoyé; tout ce que vous me marquez est-il vrai, et l'avez vous bien examiné ? — Je ne crois pas, monsieur,' répondit Perrault, avoir rien mis qui ne soit comme je l'ai observé ; mais «n'y aurait-il pas de l'imprudence dans la liberté que j'ai prise ? — Vous avez bien fait, reprit le ministre : continuez ; on no peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance ; je ne comprends pas, ajoula-t-il, comment cet homme l'entend, de nous donner un dessin où il y avait tant de choses mal conçues. » Dès ce moment , la mauvaise intelligence ne fit que s'accroître entre le ministre cl le cavalier, qui se plaignait qu'on le traitât de petit garçon.

Charles Perrault, qui soufflait sans cesse à l'oreille de Golbert de nouvelles critiques contre les plans du cavalier, avait souvent A essuyer des paroles dures de la part de ce fier artiste, vis-à-vis duquel il n'osait élever la voix* Un jour qu'il indiquait A Colbert une grossière bévue de l'architecte italien, ce dernier reprit vivement : « On voit bien que monsieur n'est pas de fa profession ; il ne lui appartient donc pas de dire son sentiment sur une chose dont il ne connaît rien. » Une autre fois, Perrault, dans l'atelier de Bernin , qui travaillait au buste du roi , adressa quelques observations A l'élève occupé A mettre au net le dessin de son maître ; le cavalier entra tout A coup en fureur, dit à Perrault les choses du monte les plus outrageantes, entre autres, qu'il n'était pas digne de décrotter la semelle de ses souliers. « Je m'en plaindrai au roi , ajoula-t-il; quand il irait de ma vie, je veux partir demain et m'en aller. Je ne sais A quoi if tient que je ne donne du marteau dans mon buste , après un si grand mépris qu'on fait de moi! »

Le cavalier Bernin partit en effet peu de temps après, comblé d'honneurs et de présents ; mais Colbert , qui lui avait fait porter par Perrault lui-même une somme de trois mille louis d'or, amena bientôt le roi A renoncer aux plans fournis par cet étranger, et A les remplacer par ceux de Claude Perrault. Lorsque les dessins de Levau et de Perrault furent mis en présence sous les yeux de Louis XIV, Colbert feignit de préférer le premier; mais le roi, qui tenait surtout Ane paraître influencé par personne, s'écria : « Et moi , je choisis l'autre, qui me semble plus beau et plus majestueux ! »

Charles Perrault, satisfait d'avoir remporté une victoire difficile sur les préjugés et sur l'envie, inspira au minisire la pensée de créer un conseil des bâtiments , composé de Levau et du peintre Lebrun, pour surveiller l'exécution du plan adopté ; il entra dans ce conseil en qualité de secrétaire ; mais Levau et Lebrun ne pouvaient approuver les dessins de Claude Perrault, qui était obligé de faire A tout moment des dissertations d'architecture, afin de défendre sa création. Claude Perrault, par un excès de modestie et de discrétion, ne songeait pas A se faire connaître pour l'auteur du plan qu'on suivait, et Dorbay, élève de Levau, eut l'impudence de publier que ce plan était l'ouvrage do son maître. Les deux frères Perrault avaient « un tel amour pour la paix et pour la concorde , » qu'ils ne daignèrent pas répondre A ce mensonge audacieux , et ne disputèrent pas même au premier architecte du roi l'honneur d'avoir dessiné la façade du Louvre.

Pendant ces querelles et ces rivalités, Charles Perrault n'avait pas cessé

de eompoier différentes pièce? en prose et en ver?, qui Turent d'autant plus applaudies que sa position auprès du ministre et son obligeance naturelle lui avaient fait beaucoup d'amis. Le farouche Boileau avait donné l'exemple aux. louanges en lodant le Dialogue de l'Amour et de l'Amitié, qui Tut attribué è madame de La Suze. Le Miroir ou la métamorphose durante, la Chambre de justice de F Amour, et surtout le poème de la Peinture, méritaient une partie des éloges qui leur furent décernés. Perrault brillait peu par l'imagination; son style tombait quelquefois dans une platitude triviale et se hérissait d'obscurités ou d'incorrections ; mais il se colorait souvent d'Images neuves et pittoresques : car Perrault avait le talent d'exprimer avec bonheur des choses qui paraissaient hors du domaine de la poésie, et il alimentait la sienne de détails arides au fond, mais relevés par le choix des mots et par l'adresse avec laquelle il les employait dans ces difficultés qu'il recherchait au lieu de les éviter. Ainsi le poème de la Peinture renferme d'excellent* vers et même d'excellents morceaux , malgré leur froideur et leur genre technique. Charles Perrault, qui était le secrétaire particulier de Colbert, décrivit aussi , par ordre du ministre , la Course de têtes et de bagues, faite par le roi et les princes et seigneurs de sa cour, en 1662, Paris, 1669, in-fol. : l'habile graveur Chauveau avait exécuté les estampes de cette description.

Colbert désira que Perrault fût admis dans le sein de l'Académie française, « afin, lui dit- il, de prendre par votre moyen connaissance de tout ce qui s'y passe. » Perrault sollicita la première place vacante après la mort de La Chambre , et se vit préférer le fils de ce médecin ; il fut mécontent du procédé de l'Académie , et se tint à l'écart sans s'opposer à la nomination de Quinault et de plusieurs autres; enfin, l'Académie le nomma pour succéder à l'abbé de Moniigny, bien qu'il n'eût fait aucune sollicitation. Son discours de réception fut fort applaudi par ses confrères, et il prit de là occasion de leur dire: « qu'il ne serait pas mal à propos que l'Académie ouvrit ses portes aux jours de réception , de même qu'il est très-bon qu'elle les ferme lorsqu'elle travaille à son dictionnaire, » tous les académiciens, hormis le vieux Chapelain, se rangèrent de cet avis, et à la réception de Fléchier, qui suivit de prés celle de Perrault , le beau monde y assista avec une extrême joie.

L'Académie dut encore a Charles Perrault deux innovations importantes ; avant lui , les élections avaient lieu sans scrutin , et les nouveaux membres étaient choisis pour ainsi dire à l'amiable ; Perrault proposa d'élire par billets, « afin que chacun fût en pleine liberté de nommer ceux qu'il lui plairait. » L'Académie, croyant que cette pensée émanait de Colbert, s'empressa de l'approuver. Perrault inventa même et fit fabriquer à ses (Tais une petite machine fort commode pour recueillir les voies. Colbert voyait avec peine que les académiciens ne se rendissent pas régulièrement aux assemblées pour travailler au Dictionnaire , « dont on s'occupait depuis plus de quarante ans ; » Perrault lui suggéra une idée qui devait contribuer à rendre l'Académie exacte à ses séances plus que n'avaient fait la pendule, le registre couvert de maroquin , les écritoires, les flambeaux , la cire et le

conoierg* dopnés par le ministre à la compagnie! ce fut l'établissement de quarante jeton» d'argent à distribuer entre les membres présent* « opaque assemblée, Çej jetons, frappés exprès, 4)0 raient d'un coté la télé 4u roi, et de l'autre une couronne de laurier, aveo cette légende s 4 &*** mortqlittit et pet exergue ,• protecteur (te ï Académie françuise. Cela suffit pour exciter l'émulation des académiciens, qui ne manquaient plus aux assemblée!) mais comme quelques-uns venaient encore après l'heure sonnée, Perrault se £o#forifta *u* intentions du ministre, en faisant cour ligner dans le règiei»qot,de l'Académie , que quiconque n'arriverait pas au commencement de la aéance aérait exclu du partage des jetons, Celte mesure accéléra l'achèvement du Dictionnaire, qui pourtant ne vit le jour qu'en 1Q94.

Charles Perrault avait toute la confiance de Colbert, qui appréciait k capacité et emprunta* les lumières de son modeste conseiller dans ce qui concernait les arts et les sciences, Après les conquêtes de Flandre et de Franche^Comté, Colbert voulut ériger un arc de triomphe à la gloire du roi ; Lebrun et Levaii eurent ordre de présenter un plan ? mais Charles Perrault envoya au ministre un griffonnement qui fut agréé, et qui servit é Claude Perrault pour faire le modèle du monument de la porte Saint-» Antoine, démoli en 1716. Riquet, ce grand ingénieur, qui avait réuni lea deux mers par le canal du Languedoc , proposa d'amener los eaux de la Loire à Versailes; mais Charles Perrault jugea du premier coup d'oeil cette entreprise comme impossible, et invita Colbert à ne pas commencer les travaux sans avoir fait niveler le terrain que les eaux devaient parcourir ; l'Académie des sciences justifia les prévisions de Perrault, en constatant par le nivellement que les eaux venues de la Loire n'atteindraient pas le pied de la montagne de Salory. Ce débat entre fciquel et Perrault fut peut-être l'origine du conte de Riquel à la Houppe, dans lequel ia cuisine du prince ae prépare sous terre, et où l'on voiries miracles que peut faire l'esprit.

Le génie des deux Perrault eut à s'exercer dans l'ornement du jardin de Versailles que Louis XIV faisait planter par Lcnostre et La Quintioie « Charles Perrault imagina les bains d'Appollon m pour représenter que le roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé â faire du bien à tout le monde; » Claude Perrault mit en œuvre la pensée de son- frère, ei dessina les groupes que Giradon, Regnaudin et Guérin sculptèrent en marbre. Les deux frères composèrent ensemble la plupart des grands vases» plusieurs bas-reliefs et quelques fontaines, qui furent exécutés en marbre Ct cl bronze d'après leurs dessins, à l'admiration du roi et de sa cour.

Cependant Charles Perrault n'avait pas toujours réussi, dans le temps de son plus grand crédit auprès du ministre, à être utile à sa famille > ainsi tous ses efforts ne purent suspendre ni réparer la disgrâce de son frère, le receveur-général , qui avait été forcé de vendre sa charge en 1664, parce que ses payements au trésor n'étaient pas faits au jour fixé, et qu'il comblait le gouffro de ses propres dettes avec les deniers de l'État. Ce fut eu vain que Charles Perrault implora pour son malheureux frère l'indulgence de Colbert, qui l'avait traité « avec une dureté extraordinaire. »* colbert im-

posait silence aux prières de Charles, qui lui disait en pleurant : « non frère souffrira sans peine la pauvreté od il est réduit; mais il ne pourra supporter la douleur de paiser dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans* notre f.nnille, c'est de n'avoir pas assez d'attachement au bien , et de négliger les moyens d'en acquérir. » Colbert refusa de rendre a Pierre Perrault les trois cent mille livres de créance que le receveur-général réclamait du roi « et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose. »

Charles Perrault résolut d'épouser une femme qui lui apportait soixantedix mille livres ; Colbert ne trouva pas celle alliance digne de son favori , et lui offrit de le marier plus avantageusement ; mais Perrault saisit cette ouverture pour adresser au ministre une adroile réclamation : « Ce n'est point un mariage d'inclination, dit-il, puisque je n'ai vu la fille qu'une fois; mais je connais le père et la mère depuis plus de dix ans, ils me connaissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux. Je serais bien fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien , qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour vous prier de penser à moi. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des appointements plus forts que je ne mérile ; mais je n'ai aucun profit. Tous les marchés qui se font ne me rapportent rien , et j'y mets mon parchemin, ma peine et celle de mon commis, sans en profiter d'autre chose que d'une révérence, très-mal faite le plus souvent. Pour moi, je suis bien aise que cela aille ainsi ; mais il y a tel beau-père qui n'en serait point du tout content, m Colbert, blessé de ce reproche indirect, n'éleva plus aucune objection contre le mariage de Charles Perrault, qui , de ce jour-lé, s'aperçut d'un changement à son égard dans la conduite de son protecteur.

Perrault retrouva en deux occasions son ancienne influence sur le ministre. Quand le jardin des Tuileries fut replanté par Leuostre, Colbert voulut le fermer au peuple, qui avait l'habitude de s'y promener depuis plus d'un siècle; il y alla pour donner des ordres à cet effet, accompagné de Perrault, qui lui dit en marchant : « Vous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin ; nonseulement les femmes et les enfants ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher ; ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables : les jardiniers peuvent vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici , interrompit brusquement le ministre. — 11 y vient, reprit Perrault, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l'air ; on y vient parler d'affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux , qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Colbert fui frappé de celte dernière réflexion , et sortit des Tuileries sans en condamner les portes, qui restèrent ouvertes comme auparavant.

Une autre rois» Lulli, ayant obtenu le privilège' (te l'Opéra, se proposa de l'établir, ayec les machines de vigarani , dans la grande salle de comédie du palais-Royal ; il pria Perrault d'en demander ^autorisation à Colbert, c| Perrault s'acquitta si bien de cette commission» que le ministre lui dit en souriant : « Vous êtes éloquent! » Lulli dut à l'éloquence de son ami le succès de sa requête.

La place de Charles Perrault était alors très-pénible à remplir à cause de l'augmentation du travail, et surtout à cause de la métamorphose opérée dans l'esprit du ministre, qui , « de facile et aisé qu'il était, devint difficile et difticultueux. » Colbert, malgré le désir qu'il eut toute sa vie de soulager la misère du peuple, avait été obligé de prêter son nom aux énormes impôts que Louis XIV créa pour faire face à l'extraordinaire des guerres ; dès l'année 1670, où il recula devant les dépenses qui épuisaient la fortune pubiU que, i| avait vu décroître successivement son autorité dans le conseil du roi ; aussi, « lui qui, avant cette époque, entrait dans son cabinet avec un air content et en se frottant les mains de joie, il ne se plaçait guère plus sur son siège pour travailler qu'avec un air chagrin el même en soupirant, * Louis XIV se plaignit du gaspillage effroyable qui avait eu lieu dans les constructions de Versailles, et invita son surintendant des bâtiments à imiter l'économie que Louvois mettait dans les fortifications des places. Colbert essaya inutilement de distribuer tous les ouvrages des bâtiments au rabais ; ces économies malentendues ne. produisaient que des embarras, des plaintes et des marchés inexécutables, Perrault, sur qui pesait tout te poids de ces ennuis et de ces occupations, si multipliées « qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister, » se décida enfin à céder les fonctions et le titre de contrôleur-général des bâtiments à M. de Blain ville, fils de Colbert i en 1613, il mit en ordre les papiers des bâtiments, les rendit au ministre avec un in* venlaire exact, et se relira « sans éclat et sans bruit. » Le prix de sa charge, qui valait vingt-cinq mille écus, ne lui fut pas remboursé, et, à la mort de Colbert, en 1683, il ne toucha que vingt-deux mille livres sur les soixante* six mille de la vente de cette charge ; mais Lebrun et Lenostre eurent chacun vingt mille livres de gratification. Une autre injustice, à laquelle Charles Perrault ne fut pas moins sensible, acheva de l'éloigner de la cour el des grands : Louvois, qui le regardait comme une créature de Colbert, ne voulut pas qu'il fît partie de la Petite-Académie des inscriptions et des médaille* qu'on reconstituait, et lui donna pour successeur André Félibien.

Charles Perrault supporta sans se plaindre ces disgrâces et ces mortifie** lions; il viyai^obscurémenl dans sa petite maison de la rue Saint-Jacques au milieu ^le ses«Ms ; là, il prenait soin lui-même de leur éducation , en les envoyant au collège Yoisjn; il ajoutait s^s leçons à celles des régents de classes, et surveillait spécialement jf? raosurs de ses enfants. Il ne laissait pas néanmoins de continuer o>n* M>retrfiie les études elles compositions qu'il aimait ; il se. rendait scrupuleusement aux séances de l'Académie, et y faisait des lecture* de -ses ouvrages* la jriupart de peu d'étendue, mais tous remarquables par la variété du genre et par quelque tour de force d'expression. Ces lectures étaient en général écoutées avec plaisir, et l'Académie, ne pa-

rafasait pas se rappeler que le nom de Perrault avait souvent fourni une rime à Quinault, dans les satires de Hoilcau.

Les différents ouvrages en prose et en vers de Chartes Perrault avalent été recueillis, en 16Ï5, par Le Laboureur, qui 1eB fll imprimer in-4<>, sur le manuscrit original que l'auteur avait déposé dans la bibliothèque de Versatiles ; ce recueil est rempli d'allégories et de pièces mythologiques. Perrault composa ensuite, sans doute pour l'instruction de ses enfants, le poème de Saint Paulin, dont les pensées morales sont en plus grand nombre que les bons vers. Le sujet, tiré de saint Grégoire, est fort édifiant, mais trop simple pour remplir six chants d'un poëme : Paulin, évêque de Noie, n'ayant pas l'argent nécessaire au rachat du fils d'une veuve, captif chez un roi vandale, se fait esclave à la place de ce jeune homme, qu'il rend à sa mère. Cet ouvrage, publié in-8» en 1686, eut pourtant quelque réputation, moins due au talent du poêle qu'à la beauté des gravures de Sébastien Leclerc, H aux allusions de l'épltre dédicatoire adressée à Bossuet.

Voici comme Perrault lui-même raconte l'origine de la grande querelle des anciens et des modernes qui retentit durant plusieurs années dans la littérature : « Je composai ensuite le petit poëme du Siècle de Louis le Grand qui reçut beaucoup de louanges dans la lecture qui s'en fit à l'Académie française, le jour qu'elle s'assembla pour témoigner la joie qu'elle ressentait de la convalescence de Sa Majesté, après la grande opération qui lui fut faite en 1687. Ces louanges irritèrent tellement M. Despréaux, qu'après avoir grondé longtemps tout bas. il se leva dans l'Académie, et dit que c'était une non le qu'on fît une telle lecture, qui blâmait les plus grands hommes de fantiquité. Huet, évêque de Soissons (depuis cTAvranches), lui dit de se taire, et que s'il était question de prendre le parti des anciens, cela lui conviendrait mieux qu'à lui , parce qull les connaissait beaucoup mieux ; mais qu'ils n'étaient là que pour écouter, Depuis cette aventure, le chagrin de M. Despréaux lui fit faire plusieurs épifiramtaes qui n'allaient qu'à m'offenser, mais nullement à ruiner mon sentiment touchant les anciens. M. Racine me fit compliment sur cet ouvrage qu'il loua beaucoup, dans la supposition que ce n'était qu'un pur jeu d'esprit qui ne contenait point mes véritables sentiments, et que, dans la vérité, je pensais tout le contraire de ce que j'avais avancé dans mon poème. Je fus fâché qu'on ne me crût pas, ou du moins qu'on fît semblant de ne pas croire que j'eusse parlé sérieusement; de sorte que je pris la résolution de dire en prose ce que j'avais dit en vers. »

Ce Siècle de Louis le Grand est tin morceau achevé de poésie descriptive ; tes vers ont Une facture sévère et harmonieuse ; le style a de la correction et de l'éclat; l'esprit y règne avec la raison. On a souvent cité cette énergique peinture du cours du sang :

t/hotti m, 4b allie effet» ^ttréfots prévenu fit, «Micrè *•» savoir, à sM-mènra taeoMn, Ignorait, e» retea, Jutqa'iux routes cerUlaet Du ateaadrt vivant qui coûte dans ses reines.

tJne toute de passages aussi nouveaux', aussi brillants que celui-ci, jusli-

fiaient les applaudissements de l'Académie;* mais Charles Perrault, par «ne secrète rancune contre Boileau et les amis du satirique, avait omis à dessein leurs noms dans la liste des principaux poëtes de son temps qu'il opposait aux aticiens grecs et latins ; if avait vanté les Régnier, les Maynard , les Gombaud, les Malherbe et les Racan ; il avait désigné

Les galants Sarrasins et les tendres Voitures, Les Modères naïfs, les Rotrous, les TrUtans ;

il n'avait pas oublié

Le célèbre Corneille, Dq théâtre français l'honneur et la merveille ;

mais il ne disait pas un mot de Racine, de La Fontaine et de Boileau, qui eussent souffert volontiers le panégyrique des modernes, si l'adversaire de l'antiquité leur avait fait une part d'éloges dont ils étaient bien dignes. Telle fut la véritable cause du déchaînement universel des écrivains contre Perrault et ce qu'on appelait ses hérésies littéraires.

La mésintelligence de Perrault et de Boileau datait de plus loin : lorsqu'en 1671 l'Académie décerna le prix de poésie à une pièce intitulée Le Duel aboli, Perrault, qui ne savait pas encore que cette pièce Tût de La Monnoye, en récita des fragments dans une compagnie, et déclara qu'il avait donné son suffrage à ces vers anonymes. « Vous seriez bien attrapé, lui dit l'un des assistants, si la pièce, comme on le croit, était de Despréaux. — Fût-elle du diable, répondit brusquement Perrault, elle mérite le prix et l'aura. »

Perrault avait droit de demander la même impartialité à ses adversaires ; mais Boileau , qui soufflait le feu de cette guerre , intéressa l'Académie en corps à défendre les anciens, sous peine de passer pour topinamboue ; Racine accusa Perrault de n'entendre ni grec ni latin ; Ménage lui-même, qui estimait Perrault comme un des meilleurs poètes qui fût alors, lui lança une épigramme latine et le surnomma le Moderne. Perrault, sans s'émouvoir des grandes colères soulevées contre lui, publia son Parallèle des anciens et des modernes, pour confirmer ses arguments contre les anciens. Ce livre fameux , dont la première partie, imprimée en 1688, regarde les arts et les sciences, produisit un terrible scandale : Fontenelle seul osa soutenir le parti de Perrault ; mais Boileau , Racine, La Fontaine, Longepierrc, Huet, Arnauld et d'autres champions illustres, descendirent dans la lice pour rompre des lances en faveur des anciens.

Le Parallèle est en forme de dialogue; trois interlocuteurs, le Président, VAbbè et le Chevalier, renouvellent la dispute qui avait eu lieu en pleine Académie : le président défend les anciens, l'abbé les attaque, et le chevalier est toujours là pour seconder l'abbé, qui n'est autre que Perrault luimême. Quant au président, il est peint de couleurs si défavorables, qu'on peut reconnaître Boileau dans ce personnage. Ces dialogues sont semés d'observations sensées et de critiques savantes ; mais l'auteur met quelque-

SUR CHARLES PERRAULT. ' fô

Ibti trop de passion dans ses. jugements, malgré l'exquise politesse de ses expressions. Charles Perrault ne Tut pas effrayé des cris d'indignation que poussait ta littérature classique; il poursuivit sa tache, et fit paraître successivement trois autres volumes de son Parallèle, qut concernent l'éloquence, la poésie, l'astronomie, la géographie, la navigation, ta guerre, etc. Cette publication ne lut terminée qu'en 1696.

Pendant ce temps-là, Boileâu avait répondu au Parallèle dans ses Réflexions critiques sur Longin, imprimées eu 1693. Celte réponse fût tardive, et peut-être u'eut-elle jamais vu le jour, si le prince de Conli, prenant fait et cause pour les anciens, n'avait écrit sur le fauteuil de Boilcau à l'Académie : Tu dors, Brntus ! Ces Reflexions étaient remplies d'acrimonie et de grossières injures qui taisaient miejii ressortir l'urbanité de Perrault. Boileâu ne se borna pas à maltraiter Charles Perrault : ii alla jusqu'à insulter la mémoire de Claude Perrault, mort en r688 i l'âge de 75 ans, en prétendant que la façade du Louvre n'était pas l'ouvrage du médecin-architecte. La neuvième Réflexion surpassa encore les précédentes en inconvenance : on y Toit que le livre composé par Scaliger contre Homère n'a pas fait honneur i son auteur, « Dieu ayant permis que ce savant homme soit devenu alors m M. Perrault et soit tombé dans des ignorances si grossières, qu'elles lui ont attiré la risée de tous les hommes de lettres et de son propre fils même.» Cette étrange Réflexion finit par un mot du prince de Conti sur le Parallèle: « C'est un livre où tout ce que vous avez jamais oui louer au monde 'est blâmé, et tout ce que vous avez jamais entendu blâmer est loué. *

Il y eut encore pendant plusieurs années quantité de lettres et réponses à ce sujet, Boiteau toujours acerbe, et injuste, Perrault toujours sage et poli. Ce dernier ne sortit de sa modération habituelle que dans la préface de son Épc4ogie des femhtes, qu'il opposa, en 1694, à la satire contre les femmes, ne Boiteau. V Apologie, qui renferme des traits admirables, n'eut pas moins 4e partisans que la satire. Enfin nue réconciliation entre les deux adversaires fut ménagée par l'intervention <f Arnauld , qut mourut sans être témoin 4e son ouvrage, et au mois d'août 1694, Boiteau annonça au public cet événement par une épigramme :

Tout te tveaMe poétique A Paris e'en va «oser :

Perrault l'aati-pladarique Et Despréaux l'homérique Consentent de s'embrasser.

Comme cette réconciliation lut scellée par rechange réciproque de leurs ou vrages , Boiteau dit malignement : « Nous agissons comme les héros dliomère, qui terminaient leurs combats en se comblant de présents. »

Charles Perrault se consola des blessures que son amonf-propre Rtlératre MA reçue* dam ce combat long et acharné, où Pon n'usait pas toujours {"armes courtoises, en composant divers petits ouvrages qui lurent lus avec avidité pur les juges de la querelle des anciens et des modernes. Outre le Cabinet des Beaux-Arts, in-fol., dont les grtJrures ptr Bdehock n'avaient

pas besoin des explications en vers et en prose de Perrault, il publia tour a lour le Génie, épttre à Fonleneile ; une idylle à La Quintinie; lâchasse, épftre en vers; Peau d'Ane, Criselidis et les Souhaits ridicules , contes en vers; Adam ou la Création de l'homme, sa chute et sa réparation, poème chrétien , etc. Les contes en vers servirent de texte à la malice de Boileau , qui inventa ce litre bouffon : « Le conte de Peau d'Ane et l'Iùstoire de la femme au nez de boudin, mis en vers par if. Perrault % de V Académie française.

Ce fut sans doute à cause de celle réprobation de Boileau contre les conies de fées, que Perrault n'osa pas imprimer sous son nom * le recueil qu'il attribua en 1697 à son fils, Perrault d'Annan cour. Un passage écrit par mademoiselle de Lhérilier, en lête de son conte de Marmosan , peut donner à penser que le fils de Perrault avait réellement rédigé les Contes de la mère VOye, et que son père s'était borné à les corriger pour les rendre dignes de l'impression. Mademoiselle de Lhérilier, dédiant son conte à mademoiselle Perrault, rapporte les éloges universels accordés à Criselidis, et ajoute : « On fit encore cent réflexions dans lesquelles on s'empressa de rendre justice à ce savant homme, dont il est si glorieux d'êlre la fille; on parla de la belle éducation qu'il donne à ses enfants; on dit qu'ils marquent tous beaucoup d'esprit ; et enfin, on tomba sur les contes naïfs qu'un de ses jeunes élèves a mis depuis peu sur le papier avec tant d'agréments. » Cependant tout le monde fit honneur de ces contes à ' l'académicien , malgré la précaution qu'il avait eue de les faire précéder d'une préface à Mademoiselle, où il dit : « On ne trouvera pas étrange qu'un enfant ait pris plaisir à composer les contes de ce recueil , mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter. » Elisabeth-Charlotte de Bavière, mère de Mademoiselle, aimail les contes de fées et en racontait souvent; ceux de Perrault furent sans doute goûtés par la petite cour de Madame, qui avait un tact exquis en matière de goût et de littérature. Elle apprécia la grâce simple et spirituelle de ces récits empruntés presque tous à d'anciennes traditions bretonnes , avec un reflet des conies orientaux que traduisaient alors Galland et Petis de La Croix.

Le dernier ouvrage de Perrault fut la collection des portraits et des Éloges des hommes illustres du dix-septième siècle, 2 vol. in-fol., 1696-1701. C'était un bel exemple d'impartialité que Perrault donnait à ses anciens ennemis : il jugea Boileau , Racine, et ceux qui avaient été les plus injustes envers lui, avec une équité inaccessible à toute espèce d'envie et de ressentiment. On peut seulement lui reprocher de s'être excusé, dans un discours préliminaire , d'avoir mêlé à des princes et a des cardinaux les écrivains et les artisles illustres. Les jésuites virent de mauvais œil figurer dans cette galerie leurs antagonistes Arnauld et Pascal , et obtinrent du censeur la suppression de ces deux grands hommes; mais comme on appliquait à celle mesure la phrase de Tacite : « PrœfulgeàantCassius atque Brutus, eo ipso quod effigies eorum non videbantur, » pour dire que Pascal et Arnauld brillaient par leur absence dans ce livre, les portraits et les notices furent remis à leur place.

Perrault, dont la maison était le rendez-vous des savants et des gens de lettres, aimé et estimé de quiconque le connaissait , exclusivement occupé de poésie et de critique, indifférent aux honneurs et satisfait de sa fortune, mourut tranquillement, en philosophe chrétien, dans les bras de ses enfants et de ses amis, le 16 mai 1703.

Madame Dacier, qui était plus que personne intéressée dans la querelle des anciens, a bit de Perrault un éloge que tous ses contemporains ont ratifié : « C'était un homme d'esprit et d'une conversation agréable, et qui a fait quelques jolis petits ouvrages qui ont plu avec raison. II avait d'ailleurs toutes les qualités qui forment l'honnêle homme et l'homme de bien : il était plein de piété, de probité, de vertu; poli, modeste, officieux, fidèle à tous les devoirs qu'exigent les liaisons naturelles et acquises ; et dans un poste considérable auprès d'un des plus grands ministres que la France ait eus, et qui l'honorait de sa confiance, il ne s'est jamais servi de sa faveur pour sa fortune particulière , et il l'a toujours employée pour ses amis. »

Paul-L. JACOB, bibliophile.

DB

Se l'Académie française

Page 1