‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 38 sur 64 · PEAU-D'ANE · texte numérisé non relu

PEAU-D'ANE

A M lle ÉLÉONORE DE LABERT.

Votte jeune ôgc, Éléonore,

Vous permet ces amusements ; Vous y verrez assez de documents

Pour mériter qu'on s'en honore.

Quoique vous soyez à l'aurore

Du printemps de voé jeunes ans, Déjà vous préférez des écrits pleins de sens,

A ceux que nous voyons éclore D'un fade auteur outrant le sentiment

vous , nia chère Éléonore !

Qui sentez tout si vivement,

Et dont le cœur naïf ignore Ce que les passions y causent de tourment, Ignorez-le toujours ! Peau-d'Ane vous apprend

Qu'il est un don plus cher encore Que la beauté, qui fuit rapidement; La solide vertu , c'est des dons le plus grand ;

Mais hélas! c'est trop rarement

Que le faible mortel l'implore.

Il était une fois un roi si grand, si aimé de ses peuples , si respecté de tous ses voisins et de ses alliés , qu'on pouvait dire qu'il était le plus heureux de tous les monarques. Son bonheur était encore confirmé par le choix qu'il avait fait d'une princesse aussi belle que vertueuse, et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De leur chaste hymen était née une fille , douée de tant de grâces et de charmes , qu'ils ne regrettaient point de n'avoir pas une plus ample lignée,

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La magnificence, le goût et l'abondance régnaient dîans son palais ; les ministres étaient sages et habiles ; les courtisans vertueux et attachés ; les domestiques fidèles et laborieux; les écuries vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde , couverts de riches caparaçons : mais ce qui étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles écuries , c'est qu'au lieu le plus apparent, un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n'était pas par fantaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une; place particulière et distinguée. Les vertus de ce rare animal méritaient cette distinction, puisque là nature l'avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d'être malpropre , était couverte , tous les matins , avec profusion , de beaux écus au soleil, et de louis d'Or de toute espèce, qu'on allait recueillir à son réveil.

Or, comme les vicissitudes de la vie s'étendent aussi bien sur les rois que sur les sujets, et que toujours les biens sont mêlés de quelques maux, le ciel permit que la reine fût tout à coup attaquée d'une âpre maladie , pour laquelle, malgré la science et l'habileté des médecins , on ne put trouver aucun secours. La désolation fut générale. Le roi ,- sensible et amoureux , malgré le proverbe fameux qui dit que l'hymen est le tombeau de l'amour , s'affligeait sans modération , faisait des vœux ardents à tous les temples de son royaume , offrait sa vie pour celle d'une épousé si chère ; mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain. La reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux , qui fondait en larmes : « Trouvez bon , avant que je meure, que j'exige une chose de vous : c'est que

s'il vous prenait envie de vous remarier » À ces mots ,

le roi fit des cris pitoyables, prit les mstihd de sa femme , lés baigna de pleurs ; et l'assurant qu'il était' superflu do lui parler d'un second hy menée : « Non , non , dit-il enfin , ma chère reine, parlez-moi plutôt de vous suivre. — L'État, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce prince, l'État doit exiger des successeurs, pt, comme je ne vous ai donné qu'une fille , vous presser d'avoir des

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fils qui vous ressemblent : mais je vous demande instamment, par tout l'amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à l'empressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus belle et mieux faite que moi; j'en veux votre serment, et alors je mourrai contente. »

On présume que la reine, qui ne manquait pas d'amourpropre, avait exigé ce serment, ne croyant pas qu'il fût au monde personne qui pût régaler, pensant bien que c'était s'assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vacarme; pleurer ,sangloter jour et nuit, menus droits du veuvage, furent son unique occupation.

Les grandes douleurs ne durent pas. D'ailleurs les grands de l'État s'assemblèrent, et vinrent en corps prier le roi de se remarier. Cette première proposition lui parut dure , et lui fit répandre de nouvelles larmes. 11 allégua le serment qu'il avait fait à la reine, défiant tous ses conseillers de pouvoir trouver une princesse plus belle et mieux faite que feu sa femme, pensant que cela était impossible. Mais le conseil traita de babiole une telle promesse , et dit qu'il importait peu de la beauté, pourvu qu'une reine fût vertueuse et point stérile; que l'État demandait des princes pour son repos et sa tranquillité ; qu'à la vérité l'infante avait toutes les qualités requises pour faire une grande reine, mais qu'il fallait lui choisir un étranger pour époux; et qu'alors, ou cet étranger l'emmènerait chez lui, ou que s'il régnait avec elle , ses enfants ne seraient plus réputés du même sang; et que, n'y ayant point de prince de son nom , les peuples voisins pourraient leur susciter des guerres qui entraîneraient la ruine du royaume. Le roi, frappé de ces considérations, promit qu'il songerait à les contenter.

Effectivement il chercha , parmi les princesses à marier, qui serait celle qui pourrait lui convenir. Chaque jour on lui apportait des portraits charmants; mais aucun n'avait les grâces de la feue reine : ainsi il ne se déterminait point.

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Malheureusement, il s'avisa de trouver que l'infante, sa fille, était non -seulement belle et bien faite à ravir, mais qu'elle surpassait encore de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agréments. Sa jeunesse , l'agréable fraîcheur de son beau teint enflamma le roi d'un feu si violent, qu'il ne put le cacher à l'infante , et il lui dit qu'il avait résolu de l'épouser, puisqu'elle seule pouvait le dégager de son serment.

La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi son père , et le conjura , avec toute la force qu'elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre à commettre un tel crime.

Le roi , qui s'était mis en tôte ce bizarre projet , avait •consulté un vieux druide pour mettre la conscience de la princesse en repos. Ce druide, moins religieux qu'ambitieux, sacrifia à l'honneur d'être confident d'un grand roi , l'intérêt de l'innocence et de la vertu, et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du roi , lui adoucit tellement le crime qu'il allait commettre, qu'il lui persuada même que c'était une œuvre pie que d'épouser sa fille. Ce prince, flatté pas les discours de ce scélérat, l'embrassa, et revint d'avec lui plus entêté que jamais dans son projet : il fit donc ordonner à l'infante de se préparer à lui obéir.

La jeune princesse , outrée d'une vive douleur , n'imagina rien autre chose que d'aller trouver la fée des Lilas, sa marraine. Pour cet effet, elle partit la même nuit , dans un joli cabriolet attelé d'un gros mouton , qui savait tous les chemins. Elle y arriva heureusement. La fée , qui aimait l'infante , lui dit qu'elle savait tout ce qu'elle venait lui dire , mais qu'elle n'eût aucun souci , rien ne pouvant lui nuire si elle exécutait fidèlement ce qu'elle allait lui prescrire ; « car , ma chère enfant , lui dit-elle , ce serait une grande faute que d'épouser votre père; mais, sans le contredire, vous pouvez l'éviter : dites-lui que, pour remplir une fantaisie que vous avez , il faut qu'il vous donne une

9K>8 muVANË.

robe de la couleur du temps ; jamais , avec tout son amour et son pouvoir, il ne pourra y parvenir, a

Là princesse remercia bien sa marraine; et, dès le lendemain matin * elle dit au roi son père ce que la fée lui avait oonseillé* et protesta qu'on ne tirerait d'elle aucun aveu qu'elle n'eût une robe couleur du temps. Le roi , ravi de l'espérance qu'elle lui donnait, assembla les plus fameux ouvriers , et leur commanda cette robe , sous la condition que s'ils ne pouvaient réussir , il les ferait tous pendre. Il n'eut pas le chagrin d'en venir à cetto extrémité ; dès le second jour ils apportèrent la robe si désirée. L'empirée n'est pas d'un plus beau bleu , lorsqu'il est ceint de nuages d'or, que cette belle robe lorsqu'elle fut étalée. L'infante en fut toute contristée , et ne savait comment se tirer d'embarras. Le roi pressait la conclusion. Il fallut recourir encore à la marraine , qui , étonnée de ce que son secret n'avait pas réussi, lui dit d'essayer d'en demander une de la couleur de la lune. Le roi, qui ne pouvait lui rien refuser, envoya chercher les plus habiles ouvriers * et leur commanda si expressément une robe de la couleur de la lune, qu'entre ordonner et l'apporter, il n'y eut pas vingt-quatre heures....

L'infante, plus charmée de cette superbe robe que des 6oina du roi son père, s'affligea immodérément lorsqu'elle fut avec ses femmes et sa nourrice. La fée des Lilas , qui savait tout , vint au secours de l'affligée princesse, et lui dit ; ¥ Ou je me trompe fort, ou je crois que si vous demandez une robe couleur du soleil , ou nous viendrons à bout de dégoûter le roi votre père , car jamais on ne pourra parvenir à faire une pareille robe, ou nous gagnerons au moins du tempsj »

L'infante en convint, demanda la robe, et l'amoufeut roi donna sans regret tous les diamants et les rubis de sa couronne pour aider à ce superbe ouvrage, avec ordre de ne rien épargner pour rendre cette robe égale au soleil. Aussi , dès qu'elle parut , tous ceux qui la virent déployée furent obligés de fermer les yeux , tant ils furent éblouis. C'est de ce temps que datent les lunettes vertes et les verres

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noirs. Que devint l'infante à cette vue? Jamais on n'avait rien vu de si beau et de si artistement ouvré '. Elle était confondue ; et, sous prétexte d'avoir mal aux yeux , elle se retira dans sa chambre , où la fée l'attendait, plus honteuse qu'on ne peut dire. Ce fut bien pis ; car en voyant la robe du soleil , elle devint rouge de colère, a Oh ! pour le coup, ma fille, dit-elle à l'infante, nous allons mettre l'indigne amour de votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entêté de ce mariage, qu'il croit si prochain, mais je pense qu'il sera un peu étourdi de la demande que je vous conseille de lui faire ; c'est la peau de cet âne qu'il aime si passionnément, et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion : allez, et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette peau. »

L'infante, ravie de trouver encore un moven d'éluder un mariage qu'elle détestait, et qui pensait en même temps que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier son âne, vint le trouver, et lui exposa son désir pour la peau de ce bel animal. Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie , il ne balança pas à la satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié, et la peau galamment apportée à l'infante, qui, ne voyant plus aucun moyen d'éluder son malheur , s'allait désespérer, lorsque sa marraine accourut. « Que faitesvous, ma fille? dit-elle voyant la princesse déchirant ses cheveux et meutrissant ses belles joues; voici le moment le plus heureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau , sortez de ce palais , et allez tant que terre pourra vous porter : lorsqu'on sacrifie tout à la vertu , les dieux savent en récompenser, Allez-, j'aurai soin que votre toilette vous suive partout; en quelque lieu que vous vous arrêtiez, votre cassette, où seront vos habits et vos bijoux, suivra vos pas sous terre; et voici ma baguette que je vous donne : en frappant la terre, quand vous aurez besoin de cette cassette, elle paraîtra à vos yeux : mais hâtez-vous de partir, et ne tardez pas. »

1 Travaillé.

210 peauVane.

L'infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne pas l'abandonner, s'affubla de cette vilaine peau, après s'être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche palais sans être reconnue do personne.

L'absence de l'infante causa une grande rumeur. Le roi, au désespoir, qui avait fait préparer une fête magnifique, était inconsolable. Il fit partir plus de cent gendarmes et plus de mille mousquetaires pour aller à la quête de sa fille; mais la fée, qui la protégeait, la rendait invisible aux plus habiles recherches : ainsi il fallût bien s'en consoler.

Pendant ce temps l'infante cheminait. Elle alla bien loin, bien loin, encore plus loin , et cherchait partout une place ; mais quoique par charité on lui donnât à manger, on la trouvait si crasseuse, que personne n'en voulait. Cependant elle entra dans une belle ville, à la porte de laquelle était une métairie , dont la fermière avait besoin d'une souillon pour laver les torchons, nettoyer les dindons et l'auge des cochons. Cette femme, voyant cette voyageuse si malpropre, lui proposa d'entrei 4 chez elle; ce que l'infante accepta de grand cœur, tant elle était lasse d'avoir marché» On la mit dans un coin reculé de la cuisine, où elle fut, les premiers jours, en butte aux plaisanteries grossières de la valetaille, tant se peau d'âne la rendait sale et dégoûtante. Enfin on s'y accoutuma ; d'ailleurs elle était si soigneuse de remplir ses devoirs, que la fermière la prit sotis sa protection. Elle conduisait les moutons, les faisait parquer au temps où il le fallait; elle menait les dindons paître avec une telle intelligence, qu'il semblait qu'elle n'eût jamais fait autre Chose : aussi tout fructifiait sous ses belles mains.

Un jour qu'assise près d'une claire fontaine, où elle déplorait souvent sa triste condition , elle s'avisa de s'y mirer, l'effroyable peau d'âne, qui faisait sa coiffure et son habillement, l'épouvanta. Honteuse de cet ajustement, elle se décrassa le visage et les mains, qui devinrent plus blanches que l'ivoire, et son beau teint reprit sa fraîcheur naturelle. La joie de se trouver si belle lui donna envie de s'y baigner, ce qu'elle exécuta ; mais il lui fallut remettre son in-

pëau-d'anë. iii

digne peau pour retourner à la métairie. Heureusement le lendemain était un jour de fête; ainsi elle eut le loisir de tirer sa cassette, d'arranger sa toilette, de poudrer ses beaux cheveux, et de mettre sa belle robe couleur du temps. Sa chambre était si petite, que la queue de cette belle robe ne pouvait pas s'étendre» La belle princesse se mira et s'admira elle-même avec raison , si bien qu'elle résolut* pouf se désennuyer, dé mettre tour a tour ses belles robes, les fêtes et les dimanches; ce qu'elle exécuta ponctuellement. Elle mêlait des fleurs et des diamants dans ses beaux cheveux , avec un art admirable ; et souvent elle soupirait de n'avoir pour témoins de sa beauté, que ses moutons et ses dindons, qui l'aimaient autant avec son horrible peau d'âne, dont on lui avait donné le nom dans cette ferme.

Un jour de fête, que Peau-d'Ane avait mis la robe couleur du soleil , le fils du roi, à qui cette ferme appartenait, vint y descendre pour se reposer en revenant de la chasse.

Ce prince était jeune, beau et admirablement bien fait, l'amour de son pérc et de la reine sa mère, adoré des peuples. On offrit à ce jeune prince une collation champêtre qu'il accepta ; puis il se mit à parcourir les basses-cours et tous leurs recoins. En courant ainsi de lieu en lieu, il entra dans une sombre allée, au bout de laquelle il vit une porte fermée. La curiosité lui fit mettre l'œil à la serrure ; mais que devint-il, en apercevant la princesse si belle et si richement vêtue, qu'à son air noble et modeste il la prit pour une divinité ? L'impétuosité du sentiment qu'il éprouva dans ce moment l'aurait porté à enfoncer la porte, sans le respect que lui inspira cette ravissante personne*

11 sortit avec peine de cette ailée sombre et obscure, mais ce fut pour s'informer qui était la personne qui demeurait dans cette petite chambre. On lui répondit que c'était une souillon qu'on nommait Peau-d'Ane, à cause de la peau dont elle s'habillait; et qu'elle était si sale et si crasseuse, que personne ne la regardait ni ne lui parlait; et qu'on ne l'avait prise que par pitié pour garder les moutons et les dindons.

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Le prince, peu satisfait de cet éclaircissement, vit bien que ces gens grossiers n'en savaient pas davantage, et qu'il était inutile de les questionner. Il revint au palais du roi son père, plus amoureux, qu'on ne peut dire, ayant continuellement devant les yeux la belle image de cette divinité qu'il avait vue par le trou de la serrure. 11 se repentit de n'avoir pas heurté à la porte , et se promit de n'y pas manquer une autre fois. Mais l'agitation de son sang, causée par l'ardeur de son amour, lui donna, dans la même nuit, une fièvre si terrible, que bientôt il fut réduit à l'extrémité. La reine sa mère, qui n'avait que lui d'enfant, se désespérait de ce que tous les remèdes étaient inutiles. Elle promettait en vain les plus grandes récompenses aux médecins ; ils y employaient tout leur art, mais rien ne guérissait le prince.

Enfin ils devinèrent qu'un mortel chagrin causait tout ce ravage ; ils en avertirent la reine, qui , toute pleine de tendresse pour son fils, vint le conjurer de dire la cause de son mal ; et que, quand il s'agirait de lui céder la couronne, le roi son père descendrait de son trône sans regret pour l'y faire monter ; que s'il désirait quelque princesse, quand même on serait en guerre avec le roi son père, et qu'on eût de justes sujets pour s'en plaindre, on sacrifierait tout pour obtenir ce qu'il désirait; mais qu'elle le conjurait de ne pas se laisser mourir, puisque de sa vie dépendait la leur.

La reine n'acbeva pas ce touchant discours sans mouiller le visage du prince d'un torrent de larmes. « Madame, lui dit enfin le prince avec une voix très-faible, je ne suis pas assez dénaturé pour désirer la couronne de mon père ; plaise au ciel qu'il vive de longues années, et qu'il veuille bien que je sois longtemps le plus fidèle et le plus respectueux de ses sujets ! Quant aux princesses que vous m'offrez , je n'ai point encore pensé à me marier; et vous pensez bien que, soumis comme je le suis à vos volontés, je vous obéirai toujours, quoi qu'il m'en coûte. — Àh! mon fils, reprit la reine, rien ne nous coûtera pour te sauver la

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vie; mai*, mon cher fils, sauve la mienne et celle du rot ton père, en me déclarant ce que tu désires, et sois bien assuré qu'il te sera accordé. — Eh bien , madame, dit-il , puisqu'il faut vous déclarer ma pensée, Je vais vous obéir; je me ferais un crime de mettre en danger deux êtres qui me sont si chers. Oui , ma mère, Je désire que Peau-d'Ane me fasse un gâteau, et que, dés qu'il sera fait, on me l'apporte. »

La reine , étonnée de ce nom bizarre , demanda qui était cette Peau-d'Ane? «C'est, madame, reprit un de ses officiers qui par hasard avait vu cette fille , c'est la plus vilaine béte après le loup ; une peau noire, une crasseuse, qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons. — N'importe, dit la reine i mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé de sa pâtisserie ; c'est une fantaisie de malade; en un mot, Je veux que Peau-d'Ane (puisque Peau-d'Ane il y a) lui fasse promptement un gâteau,»

On courut à la métairie , et l'on fit venir Peau-d'Ane , pour lui ordonner de faire de son mieux un gâteau pour te prince.

Quelques auteurs ont assuré que Peau-d'Ane , au moment que ce prince avait mis l'œil à la serrure, les siens l'avaient aperçu : et puis que, regardant par sa petite fenêtre', elle avait vu ce prince si jeune , si beau et si bien fait , que l'idée lui en était restée , et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs. Quoi qu'il en soit, Peaud'Ane l'ayant vu , ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge, ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue , s'enferma dans sa chambre , jeta sa vilaine peau, se décrassa le visage et les mains , se coiffa de ses blonds cheveux, mit un beau corset d'argent brillant, un jupoh pareil, et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine, des œufs et du beurre bien frais, fin travaillant , soit de dessein ou autrement, une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte , s'y mêla ; et dès que le gâteau fut cuit, s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier, à qui elle demanda des nouvelle» du

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prince ; mais cet homme , ne daignant pas lui répondre , courut chez le prince lui porter ce gâteau.

Le prince le prit avidement des mains de cet homme, et le mangea avec une telle, vivacité , que les médecins , qui étaient présents, ne manquèrent pas de dire que cette fureur n'était pas un bon signe: effectivement, le prince pensa s'étrangler, par la bague qu'il trouva dans un des morceaux du gâteau; mais il la tira adroitement de sa bouche : et son ardeur à dévorer ce gâteau se ralentit , en examinant cette fine émeraude , montée sur un jonc d'or, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne pouvoir servir qu'au plus joli petit doigt du monde.

11 baisa mille fois cette, bague, la mit sous son chevet, «et l'en tirait à tout moment , quand il croyait n'être vu de personne. Le tourment qu'il se donna pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague potfVait aller; et n'osant croire, s'il' demandait Peau^d'Ane, qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé, qu'on lui accordât de la faire venir ; n'osant plus dire ce qu'il avait v» par le trou de la serrure, de crainte qu'on se Bloquât de lui et qu'on le prit pour un visionnaire; toutes ces idées le tourmentant à la fois, la fièvre le reprit fortement , et les médecins, ne sachant plus que faire, déclarèrent à la reine que le prince était malade d'amour.

La reine accourut chez son fils, avec le roi, qui se désolait : «Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque affligé , nomme-nous celle que tu veux; nous jurons que nous te la donnerons , fût-elle la plus vile des esclaves. » La reine , en l'embrassant , lui confirma le serment du roi. Le prince , attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours : o Mon père et ma mère, leur dit-il , je n'ai point dessein défaire une alliance qui vous déplaise; et, pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous son chevet, c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira, telle qu'elle soit; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude ou une paysanne. »

Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieu-

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sèment, et jugèrent, ainsi que le prince, que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi ayant embrassé son fils, en le conjurant de guérir, sortit, fit sonner les tambours, les fifres et les trompettes par toute la ville , et crier par ses hérauts, que Ton n'avait qu'à venir au palais essayer une bague, et que celle à qui elle irait juste épouserait l'héritier du trône.

Les princesses d'abord arrivèrent, puis les duchesses, les marquises et les baronnes ; mais elles eurent beau toutes s'amenuiser * les doigts , aucune ne put mettre la bague. 11 en fallut venir aux grisettes, qui, toutes jolies qu'elles étaient, avaient toutes les doigts trop gros. Le prince, qui se portait mieux, faisait lui-même l'essai. Enfin , on en vint aux filles de chambre : elles ne réussirent pas mieux. 11 n'y avait plus personne qui n'eût essayé cette bague sans succès, lorsque le prince demanda les cuisinières, les marraitonnes, a Ies gardeuses de moutons : on amena tout cela ; mais leurs gros doigts rouges et courts ne purent seulement aller par delà l'ongle.

«A-t-on fait venir cette Peau-d'Ane qui m'a fait un gâteau ces jours derniers?» dit le prince. Chacun se prit à rire , et lui dit que non , tant elle était sale et crasseuse. «Qu'on l'aille chercher tout à l'heure , dit le roi ; il ne sera pas dit que j'aie excepté quelqu'un.» On courut, en riant et se moquant, chercher la dindonnière.

L'infante, qui avait entendu les tambours et le cri des hérauts d'armes , s'était bien doutée que sa bague faisait ce tintamarre ; elle aimait le prince ; et, comme le véritable amour est craintif et n'a point de vanité, elle était dans la crainte continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut donc une grande joie quand on vint la chercher, et qu'on heurta à sa porte. Depuis qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt propre à mettre sa bague, je ne sais quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement, et à mettre son beau corps d'argent, avec le

-» Rendre menu.

2JG pçau-dW.

jupon plein de falbalas , detdentelleg d'argent, semé d*émd-» raudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte , et qu'on l'appelait pour aller chez le prince, ella remit projnptement sa peau d'âne, ouvrit sa porte; et ces gens, en se moquant d'elle, lui dirent que le roi la demandait pour lui faire épouser son fils : puis, ayec do longs éclats de ?ire, Ils la menèrent chez le prince, qui lui-même, étonné de l'accoutrement de cette fille, n'osa croire que ce fût elle qu'il avait vue si pompeuse et si belle. Triste et confondu de s'être si lourdement trompé; o Est-ce vous, lui dit-il, qui logez au fond de cette allée obscure, dans la troisième basse-cour de la métairie ? — Oui , seigneur, répondit-elle. — Monirez-moi votre main » , dit-il en tremblant et poussant un profond soupir. v .

Dame ! qui fut bien surpris ? Ce furent le roi et la reine , ainsi que tous les chambellans et les grands de la cour , lorsque de dessous cette peau noire et crasseuse «ortit une petite main délicate, blanche et couleur de rose, où la bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde ; et par un petit mouvement que l'infante se donna, la peau tomba, et elle parut d'une beauté si ravissante, que le priqee, tout faible qu'il était, se mit à ses genoux, et les serra avec une ardeur qui la fit rougir ; mais on ne s'en aperçut presque pas, parce que le roi et la reine vinrent l'embrasser de toute leur force , et lui demander si elle voulait bien épouser leur fils. La princesse , confuse de tant de caresses et de l'amour que lui marquait ce beau jeune prince, allait cependant les en remercier, lprsque le plafond s'ouvrit, et que la fée des Lilas , descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom , conta, avec une grâce infinie, l'histoire de l'infante.

Le roi et la reine, charmés de voir que Peau-d'Ane était une grande princesse, redoublèrent leurs caresses ; mais le prince fut encore plus sensible à la vertu de la princesse, et son amour s'accrut par cette connaissance.

L'impatience du prince pour épouser la princesse fut telle, qu'à peine donna-t-il le temps de faire les préparatifs

!>eàu-d*ane. 247

oonvenables pour cet augusteTiyménéc. Le roi et la reine, qui étaient affolés de leur belle-fille, lui faisaient mille caresses, et la tenaient incessamment dans leurs bras; elle avait déclaré qu'elle ne pouvait épouser le prince sans le consentement du foison père : aussi fut-il le premier à qui on envoya une invitation, sans lui dire quelle était l'épousée; la fée des Lilas, qui présidait à tout, comme de raison, l'avait exigé, à cause des conséquences. Il vint des rois de tous les pays; les uns en chaise à porteurs, d'autres en cabriolet; de plus éloignés, montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles; mais le plus magnifique et le plus puissant fut le père de l'infante, qui heureusement avait oublié son amour déréglé, et avait épousé une reine veuve, fort belle, dont il n'avait point eu d'enfant.L'infante courut au-devant de lui ; il la reconnut aussitôt, et l'embrassa avec une*gvande tendresse, avant qu'elle eût le temps de se jeter à ses genoux. Le roi et la reine lui présentèrent leur fils , qu'il combla d'amitiés. Les noces se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux, peu sensibles à ces magnificences , ne virent et ne regardèrent qu'eux.

Le roi , père du prince, fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant la main, le plaça sur son trône, malgré la résistance de ce fils si bien né : il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois mois ; mais l'amour des deux époux durerait encore, tant ils s'aimaient, s'ils n'étaient pas morts cent ans après.

MORALITÉ

Le conte de Peau-d'Ane est difficile à croire; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères-grand*s,

On en gardera la mémoire.

232 peal-dVne. *

Ses voisins le craignaient^ ses'éLats étaient calmes, Et Ton voyait de toutes paris Fleurir à l'ombre de «es palmes Et les vertus et les beaux-arts.

Son aimable moitié, sa compagne fidèle, Était si charmante et si belle, Avait l'esprit si commode et si doux, Qu'il était encore avec elle Moins heureux roi qu'heureux époux. De leur tendre et chaste hvménée, Plein de douceur et d'agrément,

Avec tant de vertus une fille était née ,

Qu'ils se consolaient aisément

De n'avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste et riche palais,

Ce n'était que magnificence ; Partout y fourmillait une vive abondance

De courtisans et de valets.

Il avait dans son écurie Grands et petits chevaux de toutes les façons,

Couverts de beaux caparaçons

Roides d'or et de broderie ; Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,

C'est qu'au lieu le plus apparent, Un maître àne étalait ses deux grandes oreilles.

Cette injustice vous surprend ; Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles, Vous ne trouverez pas que l'honneur fut trop grand. Tel et si net le forma la nature,

Qu'il ne faisait jamais d'ordure ,

Mais bien beaux écus au soleil,

Et louis de valeur première, Qu'on allait recueillir sur la blonde litière,

Tous les matins à son réveiL

v PEXtJ-i>\NE. 283

Or, le Ciel, qui parfois se lasse,

De rendre les hommes contents, ' Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce

Ainsi que la pluie au beau temps,

Permit qu'uue âpre maladie Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.

Partout on cherche du secours ; Mais ni la faculté, qui le grec étudie,

Ni les charlatans ayant cours, Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

Arrivée à sa dernière heure,

Elle dit au roi son époux :

Trouvez bcta qu'avant que je meure,

J'exige une chose de vous ;

C'est que s'il vous prenait envie De vous remarier quand je n'y serai plus..... Ah ! dit le roi, ces soins sont superflus,

Je n'y songerai de ma vie,

Soyez en repos là-dessus.

Je le crois bien, reprit la reine, Si j'en prends à témoin votre amour véhément ;

Mais, pour m'en rendre plus certaine,

Je veux avoir votre serment, Adouci toutefois par ce tempérament, Que si vous rencontrez une femme plus belle,

Mieux faite et plus sage que moi , Vous pourrez franchement lui donner votre foi,

Et vous marier avec elle

Sa confiance en ses attraits Lui faisait regarder une telle promesse Gomme un serment surpris avec adresse

De ne se marier jamais.

Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,

Tout ce que la reine voulut.

&4 î>EÀU-t>'AKÊ.

La reine ealre ses bras mourut , Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.

A Pou'ir sangloter et les nuits et les jours, On jugea que son deuil ne lui durerait guère*

Et qu'il pleurait ses défuntes amours Comme tin homme pressé qui veut sortir d'affaire. On ne se trompa point. Au bout de quelques mois ' 11 voulut procéder à faire Un nouveau choix :

Mais ce n'était pas chose aisée ;

Il faliait garder son serment,

Et que la nouvelle épousée

Eût plus d'attraits et d'agrément Que celle qu'on venait de mettre au monument.

Ni la cour en beautés fertile,

Ni la campagne, ni la ville,

Ni les royaumes d*alentouf ,

Dont on alla faire te tour,

N'en purent fournir une telle s

L'infante seule était plus belle* Et possédait certains tendres a |>pàs

Que la défunte n'avait pas.

Le roi le remarqua lui-même ;

Et, brûlant d'un amour extrême,

Alla follement s'aviser Que par cette raison il devait l'épouser;

Il trouva même un casuiste Qui jugea que le cas se pouvait proposer.

Mais la jeune princesse, triste D'ouïr parler d'un tel amour, Se lamentait et pleurait nuit et jour.

De mille chagrins Pâme pleine * Elle alla trouver sa marraine, Loin dans une grotte à l'écart , De nacre et de corail richement étoffée ; C'était Une admirable fée, Qui n'eut jamais de pareille en son art.

peau-d'ase.

Il n'est pas besoin qu'on vous die Ce qu'était une fée en ces bienheureux tempe, Car je suis sûr que voire mie

PfeAU-fe'Aft*.

D'une couleur plus azurée.

De joie et de douleur l'infante pénétrée, Ne sait que dire, ni comment Se dérober à son engagement.

Princesse, demandez"èn Uftë,

Lui dit sa marraine tout baa,

Qui, plûë brillante et moins commune,

Soit de la couleur de la lutie }

U ne vous là donnera pas.

A peine la princesse en eut fait là demande,

Que le roi dit ft son brodeur :

Que l'astre de la nuit n'ait pas plus de splendeur* Et que dans quatre jours, sans ftute on me la fende.

Le riche habillement fut fait au jour marqué,

Tel que le roi s'en était expliqué.

Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles , La lune est moins pompeuse en sa robe d'argent , Lors même qu'au milieu de son cours diligent Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles* La princesse, admirant ce merveilleux habit, Était à consentir presque délibérée ;

Mais, par sa marraine inspirée $

Au pf Inoe amoureux elle dit t

Je ne saurais être contente Que je n'aie une robe encore plus* brillante,

Et de la couleur du soleil.

Le prince, qui l'aimait d'un amour sans pareil, Fit venir aussitôt un riche lapidaire,

Et lui commanda de là (aire D'un superbe tissu d'or et de diamants, Disant que s'il manquait à le bien satisfaire, Il le ferait mourir au milieu des tourments.

i»S±ih>Vne.

Le prince fut exempt de s'en donner la peine;

Ç*r l'ouvrier industrieux,

Av^nt |a fin de la pernaine , Fit apporter l'ouvrage précieux f

Si beau, si vif, si radieux,

Que le blond arpent de Climène,

Lorsque sous la voûte des pieux

Dans son char d'or i| §p promène 9 D'un plus brillant écj&t n'éblouit pas (es yeu* f

L'infante, que ces dans achèvent de confond» y A son père, à son roi, ne sait plus que répondra. Sa marraine aussitôt la prenant par la main s Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille* Demeurer en ci beau chemin.

Est-ce une#t grande merveille Que tous ces dons que voua en reeevei , Tant qu'il aura l'âne que voua savea , Qui d'écua d'of sans cesse emplit sa bonne 9 Demandez-lui la peau de ce rare animal ;

Comme il est toule sa ressource , Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette fée était bien savant , Et cependant e)|e igpQrait; ensor Que l'amour violent, pourvu qu'on le GQnffiftte,

Compte pour rien 1'argpnt et j'pr f La peau fut galajnjnent aussitôt accordée

Que Tinfante Peut demandée ;

Cette peau, quand on l'apporta,

Terriblement )'épouvAnt$ f Et la fit de son sort amèrement #e plaindre. Sa marraine survint, et lui représenta Que quand on fait le bien on ne doit jamais cr&todre j

Qu'il faut laisser penser m roi

Qu'elle est tout à fait disposée .

228 peau-d'ane. ,

À subir avec lui la conjugale loi ; Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée, H faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain, Pour éviter un mal si proche ef si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassette

Où nous mettrons tous vos habits,

Votre miroir, votre toilette,

Vos diamants et vos rubis.

Je vous donne encor ma baguette :

En la tenant en votre main, La cassette suivra votre même chemin ,

Toujours sous la terre cachée ;

Et lorsque vous voudrez l'ouvrir, A peine mon bâton la terre aura touchée, Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissable, La dépouille de l'âne est un masque admirable :

Cachez-vous bien dans cette peau ; On ne croira jamais, tant elle est effroyable,

Qu'elle renferme rien de beau. •

La princesse, ainsi travestie, De chez la sage fée â peine fut sortie

Pendant la fraîcheur du matin,

Que le prince, qui pour la fête

De son heureux hymen s'apprête, Apprend, tout effrayé, son funeste destin.

Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,

Qu'on ne parcoure promptement ;

Mais on s'agite vainement, On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin ;

Plus de noces, plus de festin,

Plus de tartes, plus de dragées ; Les dames de la cour, toutes découragées, * N'en dînèrent point la plupart ;

Mais du curé, surtout, la tristesse fut grande, <

Car il en déjeuna fort tard,

Et, qui pis est, n'eut pojpt cToflraade,

L'infan^ cependant poursuivait son chemin , Le visgge couvert {l'une vilaine cr&sse ; * A tout passant elle tendait la ipaip, Et tâchait, pour servir, (Je trouve? une place ; Mais les moins délicats et les plus malheureux, La voyant si maussacfe et si pleine g'orjlure, Ne voulaient écouter ni retirer cfiez eux

Une si sale créature.

Elle alla donc bien loin, bien lojn, encor p)us Jpjfl. Enfin elle arriva dans une inélfririe,

Où la fermière avait besoin

D'une souillon dont l'industrie Allât jusqu'à savoir bien laver des torchoqs

Et nettoyer j'puge aux cochons.

On la mit dans un coin au fontj <je 1$ puisjne, Où lés valets. Insolente vermipe.

Ne faisaient que la firaiHcr,

La contredire et la rqiller :

Ils ne savaient quelle pièce lui faire,

La harcelant à tqnt propos ;

Elle était la butte ordinaire De tous leurs quplijjets et de tous leurs Jjpns njots,

Elle avait, le dimanche, un peu plus de repos ; Car, ayant du malin fait sa petite affaire, Elle entrait dans sa phambré, et, tenant son hujs clos , Elle se décrassait, puis ouvrait sq casse J te,

Mettait proprement sa toilette,

Rangeait dessus ses petits pots Devant son grpnd mjroir : contente et satisfaite, De la lune tantôt la robe elle mettait, Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,

430 peau-d'anë.

Tantôt la belle robe bleue Que tout l'azur des cieux ne saurait égaler, Avec ce chagrin seul que leur traînante queue Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler. Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche, Et plus blanche cent fois que nulle autre n'était. Ce doux plaisir la substantait, Et la menait jusqu'à l'autre dimanche. +

J'oubliais de dire, en passant, Qu'en cette grande métairie, D'un roi magnifique et puissant Se faisait la ménagerie ; Que là, poules de Barbarie, Râles, pintades, cormorans, Oiseaux musqués, canepetières, Et mille autres oiseaux de diverses manières ,

Entre eux presque tous différents, Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières. Le^fils du roi, dans dj charmant séjour, Venait souvent, au retour de la chasse, Se reposer, boire à la glace Avec les seigneurs de sa cour.

Tel ne fut point le beau Çépbale ; .

Son air était royal, sa mine martiale, Propre à faire trembler les plus fiers bataillons. Peau-d'Ane de fort loin le vit avec tendresse, Et reconnut, par cette hardiesse,

Que sous sa crasse et ses haillons Elle gardait le cœur d'une princesse.

Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé î Qu'y est afmable, disait-elle, Et que bienheureuse est la belle A qui son cœur est engagé !

D'une robe de rien s'il m'avait honorée, Je m'en trouverais plus parée Que de toutes celles que j'ai.

peau-d'ane, 231

Un jour, le jeune prince errant à l'aventure

De basse-cour en basse-cour,

Passa dans une allée obscure, Où de Peau-d'Ane était l'humble séjour. Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure,

Comme il était fête ce jour, Elle avait pris une riche parure,

Et ses superbes vêlements, Qui, tissus de fin or et de gros diamants, Égalaient du soleil la clarté la plus pure.

Le prince, au gré de son désir,

La contemple et ne peut qu'à peine,

En la voyant, reprendre haleine,

Tant il est comblé de plaisir.

Quels que soient ses habits, la beauté du visage,

Son beau tour, sa vive blancheur,

Ses traits fins, sa jeune fraîcheur,

Le touchent cent fois davantage ;

Hais un certain air de grandeur, Plus encore une sage et modeste pudeur, Des beautés de son àme assuré témoignage,

S'emparèrent de tout son cœur.

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,

Il voulut enfoncer la porte ; Mais croyaiit voir une divinité, Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

Dans le palais, pensif, il se retire , Et là, nuit et jour il soupire :

11 ne veut plus aller au bal, Quoiqu'on soit dans le carnaval.

Il hait la chasse, il hait la comédie ; Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au cœur ; Et le fond de sa maladie Est une triste et mortelle langueur.

It s'enquit quelle était cette nymphe admirable Qui demeurait dans une basse-cour ,

f31 P8ÀU4>\H£.

Au fotid d'une allée effroyable ,

Où Ton ne voit goutte en plein jour, C'est, lui dit-on , Peau-dMne, en rîcit flyfflpbé ni belle.

Et que Peau-d'Ane Poil Appelle A cause de là peau qu'elle met sur sott cou.

De l'amour c'est le vrai remède,

La bête en un mot la plu* laide

Qu'on puisse voir après le loup.

On a beau dire , il ne saurait le croire ; Les traits que l'amour a tracés , Toujours présents à sa mémoire, N'en seront jamais efiacés.

Cependant la reine la mère, Qui n'a que lui d'entaM* pleure et se désespère i De déclarer son mal elle le presse en vaitf }

Il gémit, il pleurai U soupire i Il ne dit rien* si ce n'est qu'il désire Que Peau-d'Ane lui Hisse un gâteau de sa main j Et la mère ne sait ee que son fils veut dire*

eiel! madame, lui diU-ob»

Cette Peau-d'Ane est une noire taupe ,

Plus vilaine encot et pi Us gaupe

Que le plus sale marmiton.

N'importe, dit la reine, il faut le satisfaire, Et c'est à cela seul que nous devons songer : Il aurait eu de l'or, tant l'aimait celte raère^

S'il en avait voulu manger.

Peau-d'Ane donc prend sa farine ( Qu'elle avait fait bluter exprès Pour rendre sa pâte plus fine)* Son sel, son beurre et ses œufs frais j Et pour bien faire sa galette , S'enferme seule en sa chambrejte,

peauVahe. 235

D'abord, elle se décrassa

184 peau-ô'ànéu

Gomme l'hymen , quelque mal qu'oti eri die, Est un remède exquis poui* cette tnalàdie.

On conclut ù le marier.

11 s'en fit quelque temps prier; Puis dit : Je le veux bien , pourru que l'on me donne

En mariage la personne

Pouf qui cet anneau Sera bon.

A cette bizarre demande, De la reine et du roi la surprise fut grande) Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non,

Yoilà donc qu'on se met en quête De celle que l'anneau , sans nul égard du sang,

Doit placer dans un si haut rang.

Il n'en est point qui ne s'apprête

A venir présenter son doigt,

Ni qui veuille céder son droit.

Le bruit ayant couru que , pour prétéîidre âti prittce ,

Il faut aVoir le doigt bien mince , Tout cliarlalâti , pouf être bienvedil , ' • Dit qu'il a le secret de le i-èndre menu, L'une, en suivant son bizarre caprice ,

Comme une rave le ratisse; Une autre, en le pressant, croit qu'elle Rapetisse ;

Et l'autre, avec de certaine eau , Pour le rendre moins gros, en fait tomber la peau.

11 n'est, enfin, point de manœuvre

Qu'une dame ne mette en œuvre Pour faire que son doigt cadre bien à Panneau.

L'essai fut commencé par les jeunes princesses* Les marquises et les duchesses ; Mais leurs doigts , quoique délicats, Étaient trop gros, et n'entraient pas.

Les comtesses et les baronnes , Et toutes les nobles personnes ,

PEàIMJ'àKE, * S3&

Comme elles tour à tour présentèrent leur main ,

Et la présentèrent en vain. <

Ensuite vinrent les grisettes,

Dont les jolis et tnedus doigts ,

Car il en est de très-bien faites , Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois ; Mais la bague , toujours trop petite ou trop ronde * D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfitt

Aux servantes , au* cuisinières ,

Aux tortillons, aux dindonhièfeé*

En un mot, à tout le fretin

Dont les rouges et noires pattes ,

Non moins que les mains délicates,

Espéraient un heureux destin.

Il s'y présenta mainte tille

Dont le doigt gros et ramassé Dans la bague du prince eût aussi peu passé

Qu'un câble au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait j

Car il ne restait, en effet, Que la pauvre Penu-d'Ane au fond de la cuisine.

Mais , comment croire , disait-on i

Qu'à régner le Ciel la destine?

Le prince dit : Et pourquoi non?

Qu'on la fasse venir. Chacun 6e prit à rire ,

Criant tout haut : Que veut-on dire , De faire entrer ici cette sale guenon ?

Mais , lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Une petite main qui semblait de l'ivoire

Qu'un peu de pourpre a coloré,

Et que de la bague fatale,

D'une justesse sans égale ,

Son petit doigt fut entouré,

La cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas être comprise.

256 peàu-d'ane.

On la menait au roi dans ce transport subit; Mais elle demanda qu'avant que de paraître

Devant son seigneur et son maître , On lui donnât le temps de prendre un autre habit. De cet babit, pour la vérité dire , De tous côtés on s'apprêtait à rire ; Mais lorsqu'elle arriva dans les appartements , . Et qu'elle eut traversé les salles

Avec ces pompeux vêtements , Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales ;

Que ses aimables cheveux blonds , Mêlés de diamants, dont la vive lumière

En faisait autant de rayons ;

Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,

Qui, pleins d'une majesté Hère , Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser ; Et que sa taille enfin si menue et si fine , Qu'avecque les deux mains on eût pu l'embrasser, Montrèrent leurs appas et leurs grâces divines , Des dames de la cour et de leurs ornements

Tombèrent tous les agréments.

Dans la joie et le bruit de toute l'assemblée ,

Le bon roi ne se sentait pas De voir sa bru posséder tant d'appas :

La reine en élait affolée;

Et le prince , son cher amant ,

De cent plaisirs l'âme comblée , Succombait sous le poids de son ravissement.

Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures ; Le monarque en pria tous les rois d'alentour,

Qui, tout brillants de diverses parures , Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour. On en vit arriver des climats de l'Aurore , Montés sur de grands éléphants ; 11 en vint du rivage maure ,

peau-d'ànë. ISf

Qui , plus noifs et plus laids éticore ,

Faisaient peur aux petits enfants i

Enfin , de tous les coins du monde II en débarqué, et la couf en abonde.

Hais nul prince , nul potentat

N'y parut avec tant d'éclat

Que le père de l'épousée,

Qui, d*elle autrefois amoureux, Avait, avec le temps, purifié les feu*

Dont son âme était embrasée t Il en avait banni tout désir criminel ;

Et de cette odieuse flamme

Le peu qui restait dans son âme N'en rendait que plus vif son Amour paternel* Dès qu'il la vit : Que béni soit le ciel

Qui veut bien que je te revoie, Ma chère enfant, dit-il ; et, tout pleurant de joie,

Courut tendrement l'embrasser.

Chacun à son bonheur voulut s'intéresser ; Et le futur époux était ravi d'itppf endre Que d'un roi si puissant il devenait le gendre. Dans ce moment la marraine arriva,

Qui raconta toute l'histoire ,

Et par son récit acheva

De combler Peau-d'Ane de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir Que le but de ce conte est qu'un enfant apprenne Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine

Que de manquer à Son devoir ; Que la vertu peut être infortunée,

Mais qu'elle est toujours couronnée ; Que contre un fol amour et ses fougueux transports Là raisori la plus forte est une faible digue, Et qu'il n'est point de si riches trésors

Dont un amant ne soit prodigué *

338 msau-d'ane.

Que de l'eau claire et du pain bis Suffisent pour la nourriture De toute jeune créature, Pourvu qu'elle ait de beaux habits ; Que sous le ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine être belle.

Et qui souvent ne s'imagine encor Que, si des trois beautés la fameuse querelle S'était démêlée avec elle, Elle aurait eu la pomme d'or.

Le conte de Peau-d'Ane est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères-grand's,

On en gardera la mémoire.

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