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A MADEMOISELLE

En vous offrant, jeune et sage beauté, Ce modèle de patience,

GRISËLIDIS. 269

Je ne me suis jamais flatté Que par vous, de tout point, il serait imité; C'en serait trop, en conscience.

Mais Paris, où l'homme est poli, Où le beau sexe, né pour plaire, Trouve son bonheur accompli, De tous côtés est si rempli D'exemples du vice contraire, Qu'on ne peut, en toute saison, Pour s'en garder ou s'en défaire, Avoir trop de contre-poison.

Une dame aussi patiente Que celle dont ici je relève le prix, Serait partout une chose étonnante ; Mais ce serait un prodige à Paris.

Les femmes y sont souveraines*, Tout s'y règle selon leurs vœux ; Enfin, c'est un climat heureux Qui n'est habité que de reines.

Ainsi je vois que, de toutes façons,

Griselrdis y sera peu prisée , Et qu'elle y donnera matière de risée

Par ses trop antiques leçons.

Ce n'est pas que la patience Ne soit une vertu des dames de Paris :

Mais , par un long usage, elles ont la science De la faire exercer par leurs propres maris.

«fo*

Si vous étiez moins raisonnable, Je me garderais bien de venir vous conter La folle et peu galante fable Que je m'en vais vous débiter.

Une aune de boudin en fournit la matière :

Une aune de boudin, ma chère ?

Quelle pitié ! C'est une horreur, S'écriait une précieuse, Qui, toujours tendre et sérieuse, Ne veut ouïr parler que d'affaires de cœur.

Mais vous qui, mieux qu'âme qui vive, Savez charmer en racontant, . Et dont l'expression est toujours si naïve, Que l'on croit voir ce qu'on entend ; Qui savez que c'est la manière Dont quelque chose est inventé, Qui, beaucoup plus que la matière, De tout récit fait la beauté ; Vous aimerez ma fable et sa moralité, J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.

Il était une fois un pauvre bûcheron Qui, las de sa pénible vie, Avait, disait-il, grande envie De s'aller reposer aux bords de l'Àchéron, Représentant dans sa douleur profonde, Que, depuis qu'il était au monde, Le Ciel cruel n'avait jamais Voulu remplir un seul de ses souhaits \

1 Variante.

Car enflo, malheureux depuis qu'il est au monde,

L'injuste Ciel a-t-il jamais Accordé quelque trêve à sa douleur profonde?

A-t-il daigné remplir un seul de tes souhaits? *

LES SplWAITS RIDICULES. 271

Un jour que dans le bois il se mit & se plaindre, A lui, la fpudre en main, Jupiter apparut ;

On aurait peine à bien dépeindre

La peur que le bonhomme en eut.

Je ne veux rien, dit-il en se jetant par terre,

Point de souhaits, point de tonnerre,

Seigneur ; demeurons but à but.

Gesse d'avoir aucune crainte ; Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,

V mettre (in, et pour jamais '•

Écoute donc. Je te promets, Moi qui du monde entier suis le souverain maître, D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être :

Vois ce qui peut te rendre heureux,

Vois ce qui peut te satisfaire ; Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux, Sooges-y bien avant que de les faire.

A ces mots, Jupiter dans les cieux. remonta ; Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde, Pour retourner chez lui, sur. son dos la jeta. Cette charge jamais ne lui parut moins lourde* Il ne faut pas, disait-il en trottant, Dans tout ceci rien faire à la légère ;

Il faut, le cas est important, Prendre l'avis de notre ménagère.

Çà, dit-il en entrant sous son toit de fougère, Faisons, Fanchon, grand feh, grand'chère, Nous sommes riches à jamais, Et nous n'avons qu'à faire des souhaits.

Là-dessus, tout au long le fait il lui raconte.

1 Variante.

Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte, Te faire voir le tort que tu me faia.

A ce récit, l'épouse, vive et prompte, Forma dans son esprit mille vastes projets ; Mais, considérant l'importance De s'y conduire avec prudence :

Biaise, mon cher ami, dit-elle à son époux, Ne gâtons rien par notre impatience ;

Examinons bien entre nous Ce qu'il faut faire en pareille occurrence ', Remettons à demain notre premier souhait, Et consultons notre chevet.

Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Biaise*; Mais, va tirer du vin derrière ces fagots.

À son retour, il but ; et, goûtant à son aise, Près d'un grand feu, la douceur du repos, Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise : Pendant que nous avons une si bonne braise, Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos !

A peine acheva-t-il de prononcer ces mots, Que sa femme aperçut, grandement étonnée, Un boudin fort long, qui, partant D'un des coins de la cheminée, S'approchait d'elle en serpentant.

Elle fit un cri dans Piustaut; Mais, jugeant que cette aventure Avait pour cause le souhait

1 VAMAKTB. '

Là-dessus, Biaise lui raconte Le fait dont il s'agit : l'épouse, vive cl prompte, Forme, sur ce récit, mille vastes projets.

Ne gâtons rien par notre impatience, Mon cher ami, dit-elle à son époux ; Examinons bien entre nous Ce que nous devons faire en pareille occurrence. ' Vauaate.

C'est bien penser, lut répond Biaise.

|*ES SOUHAITS HipjCUtES. 173

Que, par bêtise toute pure,

Son homme imprudent avait fait,

(1 n'est point de pouille et d'injure

Que, de dépit et de courroux.

Elle ne dit au pauvre époux.

Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,

De IV, des perles, des rubis,

Des diamants, de beaux habits, Est-ce alors du boudin qu'il faut que Ton désire?

Eb bien! j'ai tort, dit-il; j'ai mal placé inpn pboix,

J'ai commis une faute énorme;

Je ferai mieux une autre fois.

Bon, bon, dit-elle, attendea-moj coup t'enup. Pour faire un tel souhait, il fau^ être l>m |xpuf (

L'époux, plus, d'une fois emporté o*e colèrp, Pensa faire tout bas le souhajt d'être veuf; Et peut-être, entre nous, ne pouvait-jl infeux fairp. Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés! Peste soit du boudin, et du boudin encore !

Plût à Dieu, maudite pécore,

Qu'jl te pendit au bout du pe«f

La prière auwilot du Ciel fut écoutée ; Et dès que le mari la parole lécha,

Au nez de l'épouse irritée

L'aune de boudin s'attacha.

Ce prodige imprévu grandement le fâcha.

Fanchon était jolie; ejlp avait bonne grâce.

Et pour dire, sans fard, la vérité du fait,

Gel ornement en cette place

Ne faisait pas un bon effet ; Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,

Il l'empêchait de parler aisément ; Pour un époux, merveilleux avantage, Et si grand, qu'il pensa, dans cet heureux moment, Ne souhaiter rien davantage !

Je pourrais bien, disait-il à part soi,

Après un malheur si funeste,

Avec le souhait qui me reste,

Tout d'un plein saut me faire roi.

Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine ;

Mais encore faut-il songer

Comment serait faite la reine ; Et dans quelle douleur ce serait la plonger,

De l'aller placer sur un trône

Avec un nez plus long qu'une aune.

Il faut l'écouter sur cela, Et qu'elle-même elle soit la maîtresse De devenir une grande princesse En conservant l'horrible nez qu'elle a,

Ou de demeurer bûcheronne Avec un nez comme une autre personne, Et tel qu'elle Pavait avant ce malheur-là \

La chose bien examinée , Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet, Et que, quand on est couronnée, On a toujours le nez bien fait ; Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède, Elle aima mieux garder son bavolet, Que d'être reine et d'être laide.

Ainsi le bûcheron ne changea point d'état, Ne devint point grand potentat,

1 Variante. Les sept vert qu'on vient de lire font remplacés dans quelques anciennes édition» par ces deux-ci :

Consultons-la du moins, sachons son sentiment, Et ne décidons rien que de son agrément.

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