‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 72 sur 102 · PEAU-1) ANE · texte numérisé non relu

PEAU-1) ANE

D'abord, elle se décrassa

Les mains, les bras et le visage, Et prit un corps d'argent, que vite elle laça,

Pour dignement faire l'ouvrage

Qu'aussitôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte ^ De son doigt par hasard il tomba dans la pâte

Un de ses anneaux de grand prix ; Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire, Assurent que par elle exprès il y fut mis ; Et, pour moi, franchement je l'oserais bien croire, Fort sûr que , quand le prince à sa porte aborda ,

Et par le trou la regarda ,

Elle s'en était aperçue.

Sur ce point la femme est si drue,

Et son œil va si promptement,

Qu'on ne peut la voir un moment

Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.

Je suis bien sûr encor, et j'en ferais serment , Qu'elle ne douta point que de son jeune amant

La bague ne fût bien reçue.

On ne pétrit jamais un si friand morceau ; Et le prince trouva la galette si bonne , Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne 11 n'avalât aussi l'anneau.

Quand il en vit l'émeraude admirable , Qu'il vit du jonc le cercle étroit, Qui marquait la forme du doigt, Son cœur en fut touché d'une joie incroyable : Sous son chevet il le mit à l'instant ; Et, son mal toujours augmentant, Les médecins, sages d'expérience , En le voyant maigrir de jour en jour, Jugèrent tous, par leur grande science , Qu'il était malade d'amour.

â34 peau-d'ane.

Comme l'hymen, quelque mal qu'on en die, Est un remède exquis pour cette maladie ,

On conclut à le marier.

11 s'en fit quelque temps prier; Puis dit : Je le veux bien , pourvu que l'on me donne

En mariage la personne

Pour qui cet anneau sera bon.

A celte bizarre demande, De la reine et du roi la surprise fut grande; Mais il étoit si mai qu'on n'osa dire non.

Voilà donc qu'on se met en quêle De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,

Doit placer dans un si haut rang.

Il n'en est point qui ne s'apprête

A venir présenter son doigt,

Ni qui veuille céder son droit.

Le bruit ayant couru que, pour prétendre au prince,

11 faut avoir le doigt bien mince , Tout charlatan, pour être bienvenu , Dit qu'il a le secret de le rendre menu. L'une, en suivant son bizarre caprice ,

Comme une rave le ratisse; Une autre, en le pressant, croit qu'elle rapetisse;

Et l'autre, avec de certaine eau , Pour le rendre moins gros, en fait tomber la peau.

11 n'est, enfin, point de manœuvre

Qu'une dame ne mette en œuvre Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

L'essai fut commencé par les jeunes princesses, Les marquises et les duchesses ; Mais leurs doigts, quoique délicats, Étaient trop gros, et n'entraient pas.

Les comtesses et les baronnes, Et toutes les nobles personnes ,

j'Eau-d'ane. 235

Comme elles tour à tour présentèrent leur main ,

Et la présentèrent en vain.

Ensuite vinrent les grisettes,

Dont les jolis et menus doigts ,

Car il en est de très-bien faites , Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois ; Mais la bague , toujours trop petite ou trop ronde , D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfin

Aux servantes , aux cuisinières ,

Aux tortillons, aux dindonnières,

En un mot, à tout le fretin

Dont les rouges et noires pattes ,

Non moins que les mains délicates ,

Espéraient un heureux destin.

Il s'y présenta mainte lille

Dont le doigt gros et ramassé Dans la bague du prince eût aussi peu passé

Qu'un câble au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait;

Car il ne restait, en effet, Que la pauvre Peau-d'Ane au fond de la cuisine.

Mais , comment, croire , disait-on ,

Qu'à régner le Ciel la destine?

Le prince dit : Et pourquoi non?

Qu'on la fasse venir. Chacun se prit à rire,

Criant tout haut : Que veut-on dire , De faire entrer ici cette sale guenon ? Mais, lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Une petite main qui semblait de l'ivoire

Qu'un peu de pourpre a coloré,

Et que de la bague fatale,

D'une justesse sans égaie ,

Son petit doigt fut entouré,

La cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas être comprise.

236 peai-d'ane.

On la menait au roi dans ce transport subit; Mais elle demanda qu'avant que de paraître

Devant son seigneur et son maître , On lui donnât le temps de prendre un autre habit. De cet habit, pour la vérité dire , De tous côtés on s'apprêtait à rire ; Mais lorsqu'elle arriva dans les appartements,

Et qu'elle eut traversé les salles

Avec ces pompeux vêtements , Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales ;

Que ses aimables cheveux blonds , Mêlés de diamants, dont la vive lumière

En faisait autant de rayons;

Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,

Qui, pleins d'une majesté fière , Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser ; Et que sa taille enfin si menue et si fine, Qu'avecque les deux mains on eût pu l'embrasser, Montrèrent leurs appas et leurs grâces divines , Des dames de la cour et de leurs ornements

Tombèrent tous les agréments.

Dans la joie et le bruit de toute l'assemblée ,

Le bon roi ne se sentait pas De voir sa bru posséder tant d'appas :

La reine en était affolée;

Et le prince , son cher amant ,

De cent plaisirs l'àme comblée, Succombait sous le poids de son ravissement.

Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures ; Le monarque en pria tous les rois d'alentour,

Qui, tout brillants de diverses parures , Quittèrent leurs Étals pour être à ce grand jour. On en vit arriver des climats de l'Aurore,

Montés sur de grands éléphants ;

11 en vint du rivage maure ,

peau-d'ane. 257

Qui , plus noirs et plus laids encore ,

Faisaient peur aux petits enfants :

Enfin , de tous les coins du monde Il en débarque, et la cour en abonde.

Mais nul prince , nul potentat

N'y parut avec tant d'éclat

Que le père de l'épousée ,

Qui, d'elle autrefois amoureux, Avait, avec le temps, purifié les feux

Dont son àme était embrasée :

Il en avait banni tout désir criminel ;

Et de cette odieuse flamme

Le peu qui restait dans son àme N'en rendait que plus vif son amour paterneL Dès qu'il la vit : Que béni soit le ciel

Qui veut bien que je te revoie, Ma chère enfant, dit-il ; et, tout pleurant de joie,

Courut tendrement l'embrasser.

Chacun à son bonheur voulut s'intéresser ; Et le futur époux était ravi d'apprendre Que d'un roi si puissant il devenait le gendre. Dans ce moment la marraine arriva,

Qui raconta toute l'histoire,

Et par son récit acheva

De combler Peau-d'Ane de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir Que le but de ce conte est qu'un enfant apprenne Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine

Que de manquer à son devoir ; Que la vertu peut être infortunée,

Mais qu'elle est toujours couronnée ; Que contre un fol amour et ses fougueux transports La raison la plus forte est une faible digue, Et qu'il n'est point de si riches trésors

Dont un amant ne soit prodigue ;

258 peau-b'ane.

Que de l'eau claire et du pain bis

Suffisent pour la nourriture

De toute jeune créature,

Pourvu qu'elle ait de beaux habits ; Que sous le ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine être belle, Et qui souvent ne s'imagine encor Que, si des trois beautés la fameuse querelle

S'était démêlée avec elle,

Elle aurait eu la pomme d'or.

Le conte de Peau-d'Ane est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères-grand's,

Ou en gardera la mémoire.

Page 1