LETTRE XVII
Au Grand val, le 6 octobre 1759 (1).
Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre? Je partis mercredi matin. Il était onze heures passées que mon bagage n'était pas encore prêt , et que je n'avais point de voiture. Madame fut un peu surprise de la quantité de livres , de bardes et de linge que j'emportais. Elle ne conçoit pas que je puisse durer loin de vous plus de huit jours. J'arrivai une demi-heure avant qu'on se mît à table. J'étais attendu. Nous nous embrassâmes, le Baron et moi, comme s'il n'eût été question de rien entre nous. Depuis nous ne nous sommes pas expliqués davantage. Madame d'Aine (2), madame d'Holbach,
(1) Six semaines s'écoulèr'ent entre la lettre qu'on vient de lire et celleci. Durant ce temps, Diderot revint à Paris. C'eslpar suite d'une nouvelle absence, qu'il fut forcé de faire pour aller passer quelques jours au Grandval, terre de M. et de madame d'Holbach, que cette correspondance fut reprise.
(2) Femme du maître des requêtes de ce nom, mère de madame d'Holbach.
m'ont revu avec le plus grand plaisir; ceile-ci surtout , je croîs qu'elle a de Famitié pour moi. On m'a installé dans un petit appartement séparé , bien tranquille, bien gai et bien chaud. C'est là que, entre Horace et Homère , et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C'est mon occupation depuis six heures du matin jusqu'à une heure. A une heure et demie je suis habillé et je descends dans le salon où je trouve tout le monde rassemblé. J'ai quelquefois la visite du Baron ; il en use à merveilles avec moi ; s'il me voit occupé , il me salue de la main et s'en va ; s'il me trouve désœuvré , il s'asied et nous causons. La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs , et n'en exige aucun : on est chez soi et non chez elle.
Il y a ici une madame de Saint- Aubin qui a eu autrefois d'assez beaux yeux. C'est la meilleure femme du monde ; nous faisons ordinairement ensemble un trictrac, soit avant, soit après dîner. Elle joue mieux que moi; elle aime à gagner; moi, je ne me soucie pas de perdre beaucoup; elle gagne donc ; je ne perds que le moins que je peux , et nous sommes contents tous les deux. iSous dînons bien, et longtemps. La table est servie ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Après dîner les dames courent ; le Baron s'assoupit sur un canapé ; et moi , je deviens ce qu'il me plaît. Entre trois et quatre , nous prenons nos bâtons et nous allons promener, les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre; nous faisons des tournées très-étendues. Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature , ou de physique, ou de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées II y a des lumières et des cartes sur une table. Psous nous reposons un moment , ensuite nous conunençons un piquet. Le Baron nous fait la chouette. \\ est maladroit, mais il est heureux. Ordinairemeur
ANiSÉE 1759. 49
ie souper interrompt notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table nous achevons notre partie ; il est dix heures et demie ; nous causons jusqu'à onze; à onze lieures et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l'être. Le lendemain nous recommençons.
Voilà notre vie; et la vôtre, quelle est-elle? vous portez-vous bien? vous ménage-t-on? pensez-vous quelquefois à moi? m'aimez-vous toujours? Si vous n'avez point entendu parler de moi plus tôt, croyez que ce n'est pas ma faute. Le Grandval est à deux lieues et demie de Charenton , et à la même distance de Gros-Bois, il n'y a point de poste plus voisine, j'espérais toujours qu'il nous viendrait quelqu'un que je chargerais d'une lettre pour la rue des Vieux- Augustins ; mais nous n'avons encore vu personne, et nous ne sommes point dans un village. Gela n'empêchera point que je ne sois un peu plus exact dans la suite. Un domestique qui me sert portera mes lettres à Charenton ; vous adresserez les vôtres au directeur de la poste pour m'être rendues , et le même domestique les prendra. Voilà qui est arrangé. Demain,je saurai le nom de ce directeur: il sera prévenu. Mercredi ou jeudi;, vous saurez mon adresse , nous tacherons de réparer le temps perdu.
Madame d'ÎIoudetot est venue ici, de Villeneuve-le-Roi. C'est une sœur à madame d'Épinay. Nous avons un peu jasé d'elle et de Grimm. il n'y a pas d'apparence que je revoie mon ami ausisitôt que je l'espérais , cela me fâche, il serait venu ici, et j'aurais eu quelqu'un à qui j'aurais ouvert mon cœur et parlé de vous. Ce cœur est malade , il est rempli de sentiments qui le surchargent et qui n'en peuvent sortir ; je prévois que l'ennui et le chagrin ne tarderont guère à me gagner, et qu'il faudra souffrir ou s'en retourner.
Il y a,à Valence en Dauphiné, un monsieur Daumont qui me rendrait un grand service, s'il le voulait, j'en attends depuis deux mois des papiers qui compléteraient deux lettres, de seize que j'ai à rendre aux libraires (1). J'ai prié Le Breton dem'instruire de l'arrivée de ces papiers, de l'argent à toucher,
(1) 11 restait encore à faire, à cette époque, les seize dernières lettres de VEnajclnprdie, dont Le Breton, imprimeur de ce grand ouvrage, «'ontinnait clandestinement le tirage.
de l'ouvrage à rendre. Les bons prétextes pour retourner à Paris! Ces papiers ne viendront-ils point?
Je travaille beaucoup ; mais c'est avec peine. Il est une idée qui se présente sans cesse , et qui chasse les autres ; c'est que je ne suis pas où je veux être. Mon araie , il n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous; je vous l'ai dit cent fois , et rien n'est plus vrai. Si j'étais condamné à rester longtemps ici et que je ne pusse vous y voir, il est sûr que je ne vivrais pas ; je périrais d'une ou d'autre façon. Les heures me paraissent longues ; les jours n'ont point de fin ; les semaines sont éternelles, je ne prends un certain intérêt à rien; si vous éprouvez les mêmes choses, que je vous plains ! Mais que fait donc ce Grimm à Genève? qui est-ce qui l'y retient? Encore si je l'avais !
Il n'y a point de doute que si madame votre mère avait eu avec moi les procédés que je méritais, ou je ne serais pas venu ici , ou j'en serais déjà revenu. Mais je me dis : Quand je serais à Paris , qu'y ferais-je ? Plus voisin d'elle et ne la voyant pas davantage , je n'en serais que plus tourmenté. Peut-être ajouterais-je à ses peines, par quelque visite inconsidérée? Et votre petite sœur, en avez-vous des nouvelles? Comment se porte-t-elle? Sa santé déjà ébranlée par les peines quelle a...
{Le reste de la lettre manque.)
LETTRE XVm.
À Paris, 9 octobre 1759.
.te revenais chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse... et vous saviez que j'arrivais, et que c'était le jour de ma fête (1) ! et vous vous êtes absentée! mais il n'a pas dépendu de vous de rester; il a fallu suivre. La mauvaise journée que vous aurez passée ! Bonsoir, ma chère amie ! vous vous portez bien ; Clairet me l'a dit ; c'est quelque chose. Cela me fait supposer qu'on ne manque pas tout à fait d'hu-
(i) La Saiiit-Donisi.
iDanité. Vous avez envoyé un billet chez Griinm. IMauvaise tête, avez-vous pu penser que j'irais jusque-là? Qu'eussiezvous fait à ma place? Â la vôtre, j'aurais laissé le billet sur mon secrétaire, et moi j'aurais dit en moi-même: Il y aura après-demain quinze jours qu'elle n'a vu ce qu'elle aime; elle a souffert , elle a désiré, elle est inquiète, son premier moment sera pour moi...
Ce n'est pas lui qui m'appelle ici , ma Sophie , c'est vous ; oui, c'est vous, croyez-le. Je vous le dis, je le lui dirais à luimême, et il n'en serait pas fâché. C'est qu'il aime aussi, lui; c'est qu'il y avait huit mois que nous ne nous étions embrassés ; c'est qu'il était deux heures et demie quand il est arrivé, et qu'à cinq il était reparti pour l'aller retrouver (l)... j'ai rendez-vous chez lui, au sortir d'ici... Quel plaisir j'ai eu à le revoir et à le recouvrer! Avec quelle chaleur nous nous sommes serrés! Mon cœur nageait. Je ne pouvais lui parler, ni lui non plus. Nous nous embrassions sans mot dire , et je pleurais. Nous ne l'attendions pas. Nous étions tous au dessert quand on l'annonça : C'est monsieur Grimm. — C'est monsieur Grimm! repris-je avec un cri, et je me levai, et je courus à lui , et je sautai à son cou ! Il s'assit, il dîna mal , je crois. Pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger, ni pour parler. Il était à côté de moi. Je lui serrais la main, et je le regardais. Jugez combien je vais être heureux tout-àl'heure que je vous reverrai !... Après dîner , notre tendresse reprit; mais elle fut un peu moins muette. Je ne sais comment le Baron , qui est un peu jaloux , et qui peut-être est un peu négligé, regardait cela. Je sais seulement que ce fut un spectacle bien doux pour les autres; car ils me l'ont dit. Enfin, chère amie, il est ici; quand il a su que vous y étiez aussi, il m'a dit : Et que faites-vous donc dans ces champs?...
On en a usé avec nous comme avec un amant et une maîtresse pour qui on aurait des égards; on nous a laissés seuls dans le salon; on s'est retiré, le Baron même. Il faut que notre entrevue l'ait singulièrement frappé. Mais,à propos du Baron, le lendemain de soTi incartade, il entre chez moi le
(1) Madame d'Épinay.
matin , et il me dit : « Il est une mauvaise qualité que j'ai parmi beaucoup d'autres que vous me connaissiez déjà, c'est que, sans être avare , je suis mauvais joueur ; je vous ai brusqué hier, bien ridiculement ; j'en suis bien fâché. » Comment trouvez-vous ce procédé? Très-beau, je pense! Adieu, ma Sophie ; estimez le Baron : si vous le connaissiez , vous l'aimeriez trop.