‹ Memoires, correspondance et ouvrages inedits de DiderotChapitre 18 sur 69 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

9 octobre 1759.

Je suis chez mon ami, et j'écris à celle que j'aime. 0 vous, chère femme, avez-vous vu combien vous faisiez mon bonheur ? Savez-vous enfin par quels liens je vous suis attaché ? Doutezvous que mes sentiments ne durent aussi longtemps que ma vie ? .l'étais plein de la tendresse que vous m'aviez inspirée quand j'ai paru au milieu de nos convives : elle brillait dans mes yeux ; elle échauffait mes discours ; elle disposait de mes mouvements; elle se montrait en tout. Je leur semblais extraordinaire, inspiré, divin. Grimm n'avait pas assez de ses yeux pour me regarder, pas assez de ses oreilles pour m'entendre; tous étaient étonnés; moi-même j'éprouvais une satisfaction intérieure que je ne saurais vous rendre. C'était comme un feu qui brûlait au fond de mon ame, dont ma poitrine était embrasée , qui se répandait sur eux et qui les allumait. Nous avons passé une soirée d'enthousiasme dont j'étais le foyer. Ce n'est pas sans regret qu'on se soustrait à une situation aussi douce. Cependant il le fallait; l'heure de mon rendezvous m'appelait : j'y suis allé. J'ai parlé à d'Alembert comme un ange. Je vous rendrai cette conversation au Grandval. Au sortir de l'allée d'Argenson où vous n'étiez pas, je suis rentré chez Montamy qui n'a pu s'empêcher de me dire en me quittant : « Ah , mon cher Monsieur, quel plaisir vous m'avez fait If Et moi, je répondais tout bas à l'homme froid que j'avais remué : Ce n'est pas moi; c'est elle, c'est elle qui agissait en moi. A huit heures je l'ai quitté. Je suis chez lui (1) ; je l'attends, et en l'attendant je rends compte des moments doux qu'ils vous doivent et que je vous dois : mais le voilà venu. Adieu ma Sophie , adieu chère femme ! je brûle du désir de vous revoir, et je suis à peine éloigné de vous. Demain à neuf heures je serai chez le Baron. Ah ! si j'étais à côté de vous , combien je vous aimerais encore. Je me meurs de passion. Adieu, adieu.

(1) Chez Grimm.

LETTEE XXI.

Au Grandval, le 11 octobre 1759.

Je vois, ma tendre amie, que Grimm ne s'est pas acquitté bien exactement de sa commission. Je vous écrivais, de chez lui , avant-hier au soir ; vous pouviez avoir ma lettre hier de bon matin , savoir qu'à neuf heures je serais chez le Baron , et me dire un petit mot d'adieu.

Kous dînâmes chez Montamy avec la gaieté que je vous ai dit. A six heures j'étais dans l'allée d'Argenson. Je regardai plusieurs fois sur un certain banc, je regardai aussi aux environs ; mais je ne vis ni celle que je désirais ni celle que je craignais ; et je pensai que le temps incertain et froid vous aurait retenue à la maison , que vous y causiez avec le gros abbé (1), et que peut-être il faisait à votre mère des questions auxquelles vous aviez la bonté de répondre pour elle.

Je vous ai promis le détail de ce qui s'est dit entre d'Alenibert et moi ; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez doux : c'était notre première entrevue depuis la mort de mon père et mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui pouvait m'intéresser et me disposer à l'entendre favorablement; puis il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j'avais la malignité de me refuser) : « Cette absence a dû ralentir un peu votre «. travail. — Il est vrai ; mais depuis deux mois j'ai bien ré- « compensé le temps perdu, si c'est perdre le temps que d'as- « surer son sort à venir.— Vous êtes donc fort avancé ?— Mes « articles de philosophie sont tous faits ; cène sont ni les moins « difficiles ni les plus courts ; et la plupart des autres sont « ébauchés. — Je vois qu'il est temps que je m'y mette. — « Quand vous voudrez.— Quand les libraires voudront. Je les « ai vus ; je leur ai fait des propositions raisonnables, s'ils les « acceptent, je me livre à YEnciiclopedie comme auparavant*,

(1) Le Monnier.

sinon, je m'acquitterai de mes engagements à la rigueur. « L'ouvrage n'en sera pas mieux , mais ils n'auront rien de «t plus à me demander. — Quelque parti que vous preniez , «j'en serai content.— Ma situation commence à devenir dés- « agréable : on ne paie point ici nos pensions ; celles de Prusse « sont arrêtées ; nous ne touchons plus de jetons à l'Acadé- « mie française. Je n'ai d'ailleurs, comme vous savez , qu'un « revenu fort modique; je ne dois ni mon temps ni ma peine « à personne , et je ne suis plus d'humeur à en faire présent à « ces gens-là. — Je ne vous blâme pas; il faut que chacun « pense à soi.— 11 reste encore six à sept volumes à faire. Ils « me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu'on « imprimait, il faut qu'ils me les continuent : c'est un millier « d'écus qu'il leur en coûtera ; les voilà bien à plaindre ! mais « aussi ils peuvent compter qu'avant Pâques prochain le reste « de ma besogne sera prêt. — Voilà ce que vous leur deman- « dez !— Oui. Qu'en pensez-vous ? — Je pense qu'au lieu de « vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous « nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de « l'ouvrage, si vous eussiez fait aux libraires ces propositions, « ils les auraient acceptées sur-le-champ; mais aujourd'hui « qu'ils ont les plus fortes raisons d'être dégoûtés de vous, « c'est autre chose.— Et quelles sont ces raisons ?— Vous me « les demandez ? — Sans doute. — Je vais donc vous les dire- « Vous avez un traité avec les libraires; vos honoraires y sont « stipulés, vous n'avez rien à exiger au-delà. Si vous avez « plus travaillé que vous ne deviez, c'est par intérêt pour « l'ouvrage, c'est par amitié pour moi, c'est par égard pour « vous-même : on ne paie point en argent ces motifs-là. Cece pendant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume ; « c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous « étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel (1), dans « un temps où vous leur étiez nécessaire ici ; ils ne vous retien- « nent point : au contraire, vous manquez d'argent, ils vous « en offrent. Vous acceptez deux cents louis ; vous oubliez

(1) En 1752, le roi de Prusse , qui s'y trouvait, avait engagé d'Alembert à s'y rendre de son côté.

cette dette pendant deux ou trois ans. Au bout de ce terme assez long vous songez à vous acquitter. Que font -ils ? ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela, et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir, qu'eux pour les avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis toute leur fortune; une affaire de deux millions est une bagatelle qui ne mérite pas l'attention d'un philosophe comme vous. Vous débauchez leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d'embarras dont ils ne se tireront pas si tôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de s'adresser au public; il faut voir comment ils vous ménagent et me sacrifient. — C'est une injustice —Il est vrai , mais ce n'est pas à vous à le leur reprocher. Ce n'est pas tout. Il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans V Encyclopédie ; rien n'est plus contraire à leurs intérêts ; ils vous le représentent, vous insistez, Tédit'on se fait , ils en avancent les frais, et vous en partagez le profit (1). Il semblait qu'après avoir payé deux fois votre ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas. — Ils m'ont donné mille sujets de mécontentement.— Quelle défaite ! Il n'y a point de petites choses entre amis. Tout se pèse, parce que l'amitié est un commerce de pureté et de : délicatesse: mais les libraires, sont-ils vos amis? votre conduite avec eux est horrible. S'ils ne le sont pas, vous n'avez rien à leur objecter. Savez-vous, d'Alembert, à qui il appartient déjuger entre eux et vous ? Au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le prissent pour arbitre, croyez-vous qu'il prononçât en votre faveur ? INon, mon ami ; il laisserait de coté toutes les minuties, et vous seriez couvert de honte. — Quoi, Diderot, c'est vous qui prenez le parti des libraires ! — Les torts qu'ils ont avec moi ne m'empêchent point de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostenta-

(1) Mi-Uvifjes de Ullcrature et de philosophie , 1750, 5 vol. in-12.

AMSEE 1759. 57

« tion de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent « est bien misérable. Quoi quMl en soit, votre demande me pa- « rait petite, mais juste. S'il n'était pas si tard, j'irais leur par- « 1er. Demain je pars pour la campagne ; je leur écrirai de là. « A mon retour, vous saurez la réponse; en attendant, tra- « vaillez toujours. S'ils vous refusent les niille écus dont il s'a- « git, moi je vous les offre. — Vous vous moquez. Vous êtes- « vous attendu que j'accepterais ? — Je ne sais , mais ils ne « vous aviliraient pas de ma main. — Dites que je ne m'engage « que pour ma partie. Ils n'en veulent pas davantage, ni moi « non plus. — Plus de préface. — Vous en voudriez faire par « la suite que vous n'en seriez pas le maître. - Et pourquoi « cela ?...— C'est que les précédentes nous ont attiré toutes « les haines dont nous sommes chargés. Qui est-ce qui n'y est « pas insulté ?— Je reverrai les épreuves à l'ordinaire, supposé «que j'y sois. Maupcrluis est mort. Les affaires du roi de « Prusse ne sont pas désespérées. Il pourrait m'appeler. — On « dit qu'il vous nomme à la présidence de son académie. — II « m'a écrit ; mais cela n'est pas fait. — Au temps comme au « temps. Bonsoir. »

Il était sept heures et demie ; l'allée devenait froide ; l'archîtriclin de monseigneur m'attendait; j'avais promis à Grimm qu'il m'aurait entre huit et neuf ; nous nous séparâmes donc. Je rentrai au Palais-Royal ; je causai environ trois quarts d'heure avec M. de Montamy. Les mœurs furent notre texte : je dis là-dessus bien des choses dont je ne me souviens plus, si ce n'est que les hommes ont une étrange opinion de la vertu ; ils croient qu'elle est à leur disposition, et qu'on devient honnête homme du jour au lendemain. Ils gardent leur linge sale tant qu'ils ont des vilenies à faire, et ils en font toute leur vie, parce qu'on ne quitte pas une habitude vicieuse comme une chemise. C'est pis que la peau du centaure Nessus ; on ne l'arrache pas sans douleur et sans cris : on a plus tôt fait de rester comme on est. Oh ! mon amie , ne faisons point le mal , aimons-nous pour nous rendre meilleurs, soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre. Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise, cette douceur qui vous sont naturelles. Il y a plus

loin de notre état d'innocence actuelle à une première faute, que d'une première faute à une seconde, et que de celle-ci à une troisième (1). Sî je vous trompais une fois, je pourrais vous tromper mille ; mais je ne vous tromperai jamais. Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là, et rien de déshonnête ne peut approcher de vous. M. de Montamy me demanda ce que c'était qu'un homme heureux dans ce monde ? Et je lui répondis : « Celui 5 qui la nature a accordé un bon esprit, un cœur juste et une fortune proportionnée à son état. — Votre réponse, me dit-il, est celle que me fit un jour M. de Silhouette : il n'était pas alors fort opulent. Le contrôle général était bien loin de lui. Tous ses souhaits se bornaient à trente mille livres de rente, et il s'écriait : « Si je les ai jamais, je serai bien pJus houncfe homme. » Si j'avais entendu ce discours de M. Silhouette, j'en aurais peut-être conclu qu'il était un fripon : il y a de certains aveux sur lesquels on ne risque rien d'enchérir un peu. Tout le monde n'a pas ma sincérité. Quand je médis de moi , je ne ménage pas les termes. Je dis ce qu'on peut dire de pis, je ne bisse rien à ajouter à ceux qui m'écoutent; et je me soucie fort peu qu'ils me prennent au mot. Vous surtout , mon amie, je ne veux pas que vous en rabattiez. Si le vice dont je m'accuse n'est pas dans mon cœur, il faut qu'il y en ait un autre dans mon esprit. Si ce principe vous paraît juste, vous m'apprécierez juste, et vous serez demain, après-demain , dans dix ans, également contente ou mécontente de moi. Faites-vous à mes défauts ; je suis bien vieux pour me corriger : il vous sera plus facile d'avoir une vertu de plus qu'à moi un vice de moins. Je vaux quelque chose par certains côtés ; par exemple, j'ai de l'esprit à proportion de celui qu'on a. Votre sœur m'en donnait quelquefois beaucoup. Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute

(1) Tallemanl des Réaux cile un mol spirituel exprimant avec vivacité celle même idée. On parlait devant une madame Pilon, femme à réparties du dix-sepliùme siècle, d'une personne dont on présenlail la conduite comme en quelque sorte irréprochable , attendu qu'on ne lui avait connu qu'un amant : « Oli 1 reprit madame Pilon, c'est qu'en pareille matière , « il y a beaucoup plus loin de zéro à un , que de un à mille. »

aiilrp. Si vous me serrez dans vos bras , je jouis d'un bonheur au-delà duquel je n'en conçois point. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle; aujourd'hui je vous trouve plus belle encore ; c'est la magie de la constance, la plus diflicile et la plus rare de nos vertus.

Au sortir du Palais-Royal, j'allai chez Grimm. Il n'y était pas; je vous écrivis en attendant qu'il vint ; il ne tarda pas. Nous causâmes de lui, de vous, de votre mère, de moi. Il n'entend rien à cette femme. J'ai apporté ici votre journal ; continuez-le moi : je vous ferai le mien. Il sera peut-être un peu monotone, surtout pendant que les jours continueront d'être pluvieux ; mais qu'importe ? vous y verrez du moins que mes plus doux moments sont ceux oii je pense à vous.

J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait : « J'aimerais mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand du roi monde. » Et je disais, moi : Combien cet homme fut aimé !

Adieu , ma Sophie ; je vous embrasse de tout mon cœur.

LETTRE XXTL

Au Grandval, le 15 octobre i759.

Voilà pour la troisième fois que j'envoie à Charenton , et point de nouvelles de mon amie. Sophie, pourquoi donc ne m'avez-vous point écrit ? Le domestique partit avant-hier à deux heures et demie ; je lui avais recommandé de mettre mes lettres dans la commode à laquelle je laisserais la clef. A six heures je pensai qu'il pourrait être revenu. Jamais soirée ne me parut plus longue. Je montai, j'ouvris le tiroir; point de lettres. Je descendis ; j'avais l'air inquiet; on s'en aperçut; car tout ce qui se passe dans mon âme on le voit sur mon visage. On causa ; je pris peu de part à la conversation ; on me proposa de jouer, j'acceptai. Au milieu de la partie, je quittai, j'allai voir, et je ne trouvai rien. Je me dis : Apparemment que ce coquin-là se sera amusé à boire, et qu'il ne viendra que bien tard. Tant mieux ; je me retirerai de bonne heure ; je serai seul ; je me coucherai, et je lirai la tête sur mon oreiller.

C'était lin grand plaisir que je me promettais; j'étais impatient qu'on eût servi, qu'on eut soupe, et qu'on remontât. Ce moment enfin arriva ; je courus à la commode ; je ne doutai point d'y trouver ce que je cherchais, et je fus vraiment chagrin d'être trompé dans mon attente.

Qu'est-ce qui vous a empêchée de vous servir de l'adresse que je vous ai laissée? Vos lettres se seraient-elles égarées? Vous vengeriez-vous de mon silence? Votre dessein serait-ii de me faire éprouver par moi-même la peine que vous avez soufferte? Y aurait-il quelque chose de plus étrange que je ne conçois pas ? Je ne sais que penser. Nous attendons ce soir un commissionnaire. Il vient de Paris, il passera par Charenton. On lui a recommandé de voir à la poste s'il n'y aurait rien pour le Grandval. Il sera ici sur les sept heures. Il en est quatre. Je patienterai donc encore trois heures. En attendant, je causerai avec mon amie, comme si j'étais fort à mon aise, quoiqu'il n'en soit rien.

Hier je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai bien. Je reçus un billet qui m'appelait à Sussy. Il était d'un pauvre diable qui a imaginé un projet de finance sur lequel il voulait avoir mon avis. C'est une combinaison ingénieuse de loteries et d'actions : il n'y a rien d'odieux ; cela pourrait être durable ou momentané. Il en reviendrait au roi cent vingt millions (1). Les riches ne seraient pas vexés ; les pauvres deviendraient propriétaires d'un effet commerçable sur lequel il y aurait un

(1) On m dansU Correspondance de Grimni, l'> juillet 1763 :« Une feuille, porlani pour litre : Ressource actuelle, propose une loterie de six cent mille billets , dont cliaquc billet serait de cent louis, ce qui produirait quatorze cent quarante millions. De celle somme effrayante, l'auteur dtHache deux cent quatre millions pour composer les lois de sa loterie, dont le gros est de vingt millions; c'est une assez jolie petite somme pour risquer cent louis. Il est vrai aussi qu'il y a plus de cent cinquante-trois perdants contre un gagnant ; mais Tauleur ne croit pas que ce soit un obstacle à voir sa loterie remplie. Auquel cas, il est en (^lat de donner au roi, du soir au lendemain, un [lelit magot de douze cent Irente-six millions pour les besoins aeluels de l'Étal : il s'en faulbicn que M. le conirôleur-géncral irouvc des ressources de celle abondance. » On voit que ce magnifique projet ressemblait fort, quant aux n)oyens, à celui dont parle Diderot. Peut-èirc n'est-ce que le mènie, revu et considérablemenl auguienlé.

petit bénéfice à faire pour eux. On fut assez surpris de me voir habillé et parti de si grand matin. Je ne doute point que nos femmes n'aient mis un peu de roman dans cette sortie. Je revins pour dîner. Il faisait du vent et du froid qui nous fermèrent. Je lis trois trictracs avec la femme aux beaux yeux d'autrefois ; après quoi le père Hoop (I), le Baron et moi, rangés autour d'une grosse souche qui brûlait, nous nous mîmes à philosopher sur le plaisir, sur la peine, sur le bien et le mal de la vie. Notre mélancolique Écossais fait peu de cas de la sienne. « C'est pour cela, lui dit madame d'Aine, que je vous ai donné « une chambre qui conduit de plain-pied de la fenêtre dans le « fossé ; mais ne vous pressez guère de profiter de mon atten- « tion. » Le baron ajouta : « Vous n'aimez peut-être pas vous « noyer; si vous trouvez l'eau froide, père Hoop, allons-nous «battre.» Et l'Ecossais : «Très-volontiers, mon ami, à condi- « tion que vous me tuerez. ^>

On parla ensuite d'un monsieur de Saint-Germain qui a cent cinquante à cent soixante ans et qui se rajeunit, quand il se trouve vieux (2). On disait que si cet homme avait le secret de rajeunir d'une heure, en doublant la dose il pourrait rajeunir d'un an, de dix, et retourner ainsi dans le ventre de sa mère. « Si j'y rentrais une fois, dit l'Ecossais, je ne crois pas qu'on « m'en fît sortir. »

A ce propos il me passa par la tête un paradoxe que je me souviens d'avoir entamé un jour à votre sœur, et je dis au père Hoop, car c'est ainsi que nous l'avons surnommé parce qu'il a l'air ridé, sec et vieillot : «Vous êtes bien à plaindre! mais s'il « était quelque chose de ce que je pense, vous le seriez bien « davantage. — Le pis est d'exister et j'existe. — Le pis n'est

(1) M. Hoop, Écossais.

{2j Le comte de Saint-Germain était un chevalier d'industrie qui, comme Caglioslro, passait pour avoir trouvé un élixir vital. Il fut employé dans la police diplomatique et jouit à Londres d'une célébrité plus grande encore que celle que la crédulité lui fit en France. Le London Chronicle était rempli de ses miracles. Quand il racontait une anecdote du règne de François ler^ par exemple, il ne manquait jamais, pour entretenir la confiance de ses croyants, de dire : Le roi se tourna vers moi.... On trouve des détails sur ce personnage dans les OEitvrcs inédiiesde Grosleij, t. m , p. 524 et suivantes, et dans le Mercure étranger, t. i , p. 2.}2.

« pas d'exister, mais d'exister pour toujours. ~ .Au?si je. me « flatte qu'il n'en sera rien, — Peut-être; dites-moi, avez-vous « jamais pensé sérieusement à ce que c'est que vivre ? Concevez- « vous bien qu'un être puisse jamais passer de l'état de non « vivant à l'état de vivant ! Un corps s'accroît ou diminue , se (' meut ou se repose ; mais s'il ne vit pas par lui-même, croyez- « vous qu'un changement quel qu'il soit puisse lui donner de « la vie.^ Il n'en est pas de vivre comme de se mouvoir; c'est « autre chose. Un corps en mouvement frappe un corps en « repos et celui-ci se meut; mais arrêtez, accélérez un corps « non vivant, ajoutez-y, retranchez-en, organisez-le, c'est-à-dire « disposez-en les parties comme vous l'imaginerez ; si elles sont « mortes, elles ne vivront non plus dans une position que dans « une autre. Supposer qu'en mettant à côté d'une particule c< morte, une, deux ou trois particules mortes, on en formera « un système de corps vivant, c'est avancer, ce me semble, une « absurdité très-forte, ou je ne m'y connais pas. Quoi, la par- « ticule A placée à la gauche de la particule B n'avait point la « conscience de son existence, ne sentait point, était inerte et « morte ; et voilà que celle qui était à gauche mise à droite, et « celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, « se sent ! Cela ne se pejit. Que fait ici la droite ou la gauche ? « Y a-t-il un côté et un autre dans l'espace ? Cela serait, que le « sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qua- « lités , les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment « et la vie sont éternels. Ce qui vit, a toujours vécu, et vivra « sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mortel « la vie, c'est qu'à présent, vous vivez en masse, et que dissous, « épars en molécules, dans vingt ans d'ici, vous vivrez en dé- « tail. — Dans vingt ans c'est bien loin ! «

Et madame d'Aine : «On ne naît point, on ne meurt point; « quelle diable de folie! — Non, Madame. — Quoiqu'on ne « meure point, je veux mourir tout à l'heure, si vous me faites « croire cela.— Attendez : Thisbé vit, n'est-il pas vrai? — Si ma « chienne vit: je vous en réponds : elle pense, elle aime, elle « raisonne, elle a de l'esprit et du jugement. — Vous vous sou- « venez bien du temps où elle n'était pas plus grosse qu'un « rat ? — Oui. — Pourriez-vous me dire comment elle est deve-

« nue si rondelette ? — Pardi , en se crevant de mangeaille « comme vous et moi. — Fort bien. Et ce qu'elle mangeait « vivait-il? ou non? — Quelle question ! pardi non, il ne vivait « pas. — Quoi! une chose qui ne vivait pas, appliquée à une « chose qui vivait, est devenue vivante, et vous entendez cela? « — Pardi, il faut bien que je l'entende. — J'aimerais tout au- « tant que vous me dissiez que si l'on mettait un homme mort « entre vos bras , il ressusciterait. — Ma foi , s'il était bien « mort, bien mort...; mais laissez-moi en repos; voilà-t-il pas « que vous me feriez dire des folies. »

Le reste de la soirée s'est passé à me plaisanter sur mon paradoxe... On m'offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient, et moi je disais : Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent ! que sais-je ? Peut-être n'ontelles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de 1 urne froide qui les renferme. Nousjugeons de la vie des éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des choses bien diverses. On croit qu'il n'y a qu'un polype ! Et pourquoi la nature entière ne seraitelle pas du même ordre? Lorsque le polype est divisé en cent mille parties, l'animal primitifet générateur n'estplus; mais tous ses principes sont vivants. O ma Sophie ! il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus, s'il y avait pour nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous avaient à s'agiter, à s'émouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! laissez-moi cette chimère, elle m'est douce, elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous.

Mais il est sept heures, et ce maudit commissionnaire ne paraît pas. Je suis d'une inquiétude extrême. Il est sûr que j'irai moi-même à Charenton, à moins qu'un déluge de pluie ne Pî'en empêche.

Nous avons eu aujourd'hui à dîner madame d'Houdetot, elle nous est venue de Paris, elle y retourne, et de là à Épinay. Elle aura fait ses bonnes onze lieues. Cette expédition d'Angleterre latient dans de cruelles alarmes, c'est une femme pleine d'âme et de sensibilité. On parlait du vent sourd et continu qui fait mugir ici les appartements. J'ai dit que le bruit ne m'en déplaisait pas, qu'on en sentait mieux la douceur de l'abri, qu'il berçait, et qu'il inclinait à rêver doucement. — «Cela est vrai, « a-t-elle répondu, mais je ne l'entends point sans penser que « peut-être il écarte les Anglais du détroit,et que nous profitons « de ce moment pour sortir de nos ports et jeter en Angleterre « vingt-deux mille malheureux, dont il n'en reviendra pas un.» il faut que vous sachiez que, parmi ces vingt -deux mille hommes, il y a un monsieur de Saint-Lambert dont vous m'avez entendu parler souvent avec éloge , que la reconnaissance seule a attaché au prince de Beauvau, et qui le suit; sa perte, si elle arrivait, nous causerait à tous bien des regrets, et lui coûterait à elle bien des larmes (1).

il est neuf heures, nous avons fait un piquet à tourner, où, par parenthèse, j'ai essuyé un coup unique : quatorze d'as, quatorze de rois , sixième majeure , repic et capot en dernier. JXous avons SQupé. Notre commissionnaire est de retour. Tous ont reçu des nouvelles, excepté moi. Pas un mot ni de Grimni ni de Sophie, il est impossible que vous ne m'ayez pas écrit. il faut.ou que mon domestique m'ait trompé et ne soit pas allé à Charenton , ou que le directeur de la poste ait refusé mes lettres au commissionnaire , ou qu'il n'ait pas eu de quoi les retirer. Je fais toutes les suppositions qui peuvent me tranquilliser, j'accuse tout, hors vous.

On écrit.de Lisbonne,à notre voisin M. de Sussy,que le roi de Portugal a proposé aux jésuites de se séculariser; que cinquante ont accepté; que cent cinquante, dont on ignore la distinction, ont été mis sur un bâtiment, on ne sait pour quel endroit, et que quatre encore détenus dans les prisons seront

(1) Voir, daiij Us tu.',. - -ihs tic îloiiîscau, «les dclails pleins d'inliTÔt sur la liaison de inadanio d'IIcudelol el de Saint-Lambert, dont Jeanjacques essaya de se faire le rival.

Ai\NÉE 1759- Gô

suppliciés (1). Saviez -vous cela ? Mais, que les jésuites tuent impunément ou non des rois, qu'eux et les rois deviennent ce qu'ils voudront, et que j'entende parler de mon amie. Où estelle? que fait-elle? Si mes lettres n'ont pas le même sort que les siennes, elle en aura reçu avant-hier deux à la fois; elle aura celle-ci demain au soir, et peut-être... Mais je n'ose plus me flatter de rien, mon amie, je suis venu ici pour travailler, jusqu'à présent j'ai fait assez bien ; mais si la tête n'y est p!us, que voulez-vous que je fasse du temps? Que vais-je devenir? Si la pluie, dont ce vent bruyant nous menace, pouvait toinber cette nuit ! Je passerai donc la journée de demain sans un mot de vous ! Le Baron me consulte sur des éty mologies chimiques . Il voit que je suis en souci; il me lit des traits d'histoire; il cherche à m'intéresser; mais-cela ne se peut: je suis ailleurs. Je vous conjure, mon amie, de me rendre à la campagne, à mes occupations, à la société, aux amusements, à mes amis, à moimême. Je ne saurais sortir d'ici , et il est impossible que j'y vive si vous m'oubliez. Adieu, cruelle et silencieuse Sophie. Adieu.

LETTRE XXIIT.

Au Grandval, le 18 octobre 1759.

il n'y a sorte d'imaginations fâcheuses qui ne me viennent. Seriez- vous indisposée au point de ne pouvoir tenir une plu me ? La Touche est-il mort ou bien malade? Votre mère vous a-t-elle défendu de m'écrire? Êtes-vous à Paris? Êtes- voiis en

(I) Les mesures dont parle ici Diderot furent prises par suite de Tattentat contre le roi Joseph 1er, commis le ô septembre l7o8. Le 12 janvier 1759, onze personnes furent condamnées à mort par arrêt du const il souverain de Lisbonne. Les trois jésuites Walagrida, Alexandre. et de Watos^ne furent pas compris dans l'exécution de ce jugement. Le 5 septembre 1759, jour anniversaire de l'attentat, les Jésuites furent tous chassés du royaume, déclarés traîtres et rebelles, et leurs biens furent confisqués. On les embarqua, au nombre d'environ six cents, pour rifaiie. Malagrida, Alexandre, et de Matos.restèrent en prison. Malagnda seul fut mis à mort; mais, connue pour rendre son agonie plus cruelle , son supplice n'eut lieu que le 20 septembre 1761.

6G MÉMOIBES.

province? Quelque accidenl.survenu à madame Le Gendre, ne vous aurait-il point appelée auprès d'elle ? N'auriez-vous point envoyé vos lettres chez Grimm ? Ne serait-il pas à Épinay ? Ces lettres ne seraient-elles point retournées à Charenton , à Paris? Le ciel se fond en eau. il n'y a pas moyen de s'éclaircir ni par soi-même ni par un autre. Si le Baron était un homme à qui l'on pût s'ouvrir , on aurait une voiture avec des chevaux, et Ton irait à Charenton, peut-être même à Paris. Je vous ai écrit deux fois par la poste à l'adresse de M, La Touche, une troisième fois à votre adresse par un exprès, une quatrième aujourd'hui par un commissionnaire. Voilà ma cinquième lettre; mais, que m'importe qu'elle vous parvienne ou non si elle ne doit point avoir de réponse? Je n'entends non plus parler de Grimm que de vous. Je crois que demain je vous haïrai , que je vous oublierai tous les deux : je vous accorde encore vingt-quatre heures pour vous amender. Il nous est venu, aujourd'hui, de Sussy, la compagnie la plus brillante. Il n'a tenu qu'à vous que je fusse charmant. On nous a présenté une Anglaise. vraiment anglaise; de grands yeux , un visage ovale , une petite bouche , de belles dents , la taille la plus menue; mais cela est bien raide, bien empe.sé, bien sérieux. Les hommes jouent au billard, les femmes sont autour de la table verte, et moi je ne sais que faire. Sortir ? on ne mettrait pcs un chien à la pojte. Lire? je ne m'entendrais pas. Causer? je ne saurais m'y résoudre. Travailler ? je l'ai essayé inutilement. Je veux lire de vos lettres; mais il n'en viendra point; je me le dis; j'en suis convaincu. Avec cela , j'en attends toujours, non, je n'en attends plus. Vous me faites passer de cruels moments. Celle-ci vous parviendra par un ami de la maison, il vous l'enverra, .levais le charger de prendre votre réponse. Je lui écris pour cela; et voici ce que je lui écris:

« Je vous prie, Monsieur , de faire passer cette lettre à son « adresse. J'espère qu'on y répondra. En ce cas, vous appor- « terez vous-même la réponse si vous venez, ou vous la join- « drez aux lettres de madame d Aine, si votre arrivée ici se « différait de plusieurs jours. »

je le prie aussi de voir chez le directeur de la poste do

Charenton. En vérité, mon amie, voici ce qui va arriver: l'impatience me prendra, un beau matin je m'habillerai, et je partirai pour Paris. Ke m'aimez-vous plus? dites-le moi. Vous serait-il arrivé quelque chose que vous rougiriez de m'apprendra? Ne faudra-t-il pas que vous me l'avouiez ? faites-le plus tôt que plus tard. Mais. je suis fou ; il n'est rien de tout cela ; c'est autre chose que je n'entends pas, et qui s'éclaircira sans doute. Adieu! le commissionnaire de madame d'Aine attend ce billet pour partir. Puisse-t-il élre plus heureux que les précédents!

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