LETTRE IL
Paris, ce samedi malin 1er juin 1759.
Voilà , ma tendre et solide amie , l'ouvrage du grand sophiste (1) Je ne l'ai pas lu, je ne me sens pas encore l'âme
(I) Le grand sophiste, c'est Jean- Jacques. Son ouvrage devait èlre : j.-.i. Rousseau à M. (VAlemberf, sur son nriiclc Genève, dans le septième volume de VEnctjclopfhlic, el parliculiùrcmcnl sur le projet d't'ifiblir un tlu'àire de comédie en cette ville, publié à Amsterdam, à la fin de 1758, in-8".
Diderot et Rousseau étaient faits pour s'estimer et s'aimer; mais^enlre eux deux se trouvait Grimm, qui avait capté l'esprit fort impressionnat.>ic
assez tranquille pour en juger sans partialité, il vaut mieux différer une action que de se hâter de commettre une injustice. Méfiez-vous aussi un peu de votre cœur, et craignez que I9 mécontentement de la personne n'aille jusqu'à l'auteur. Écoutez-le comme si je n'avais point à me plaindre de lui.
On peut donc être éloquent et sensible sans avoir^ni véritable amitié , ni véracité ! cela me fâche bien. Si cet homme n'a pas un système de dépravation tout arrangé dans sa tête, que je le plains ! et s'il s'est fait des notions de justice et d'injustice qui le réconcilient avec ses procédés, que je le plains encore! Dans l'édifice moral, tout est lié. il est difficile qu'un homme écrive sans cesse des paradoxes, et qu'il soit simple dans ses mœurs. Regardez en vous-même , ma Sophie , et diîes-moi pourquoi vous êtes si sincère , si franche , si vraie, dans vos discours? C'est que ces mêmes qualités sont la base de votre caractère et la règle de votre conduite. Ce serait un phénomène bien étrange , qu'un homme , pensant et disant toujours mal , se conduisît toujours bien. Le dérangement de la tête influe sur le cœur, et le dérangement du cœur sur la tête. Faisons en sorte , mon amie , que notre vie soit sans mensonge; plus je vous estimerai, plus vous me serez chère ; plus je vous montrerai de vertus, plus vous m'aimerez. Combien je redouterais le vice quand je n'aurais pour juge que ma Sophie.
j'ai élevé, dans son cœur une statue, que je ne voudrais jamais briser ; quelle douleur pour elle , si je me rendais coupable d'une action qui m'avilît à ses yeux ! Ps'est-il pas vrai que vous m'aimeriez mieux mort que méchant? Aimezmoi donc toujours afin que je craigne toujours le vice. Conti-
du premier el qui lui faisait accepter ses haines et ses affections. Rousseau, toujours souffrant, s'était refusé à accompagner à Genève madame d'Epinay.qui allait y faire une couche clandestine. Grimm, auteur de cet accident, conqul conlve Jcan-Jacqacs une haine implacable, et l'imposa au bon Diderot, qui, se figurant bientôt qu'il avait également à se plaindre de Rousseau, se laissa aller à son égard à raille injustices, que son exaltation explique el justifie jusqu'à un certain point. C'est ainsi qu'il en traça plus lard un portrait affreux dans sa Vie de S^;jc'(]«e. Rousseau, au contraire, parlait de Diderot comme d'un ancien ami, qu'il estimait et dont il déplorait la crédulité cl l'aveuglemenl.
nuez de me soutenir dans le chemin de la bonté. Qu'il est doux d'ouvrir ses bras quand c'est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien ! c'est cette idée qui consacre les caresses : qu'est-ce que les caresses de deux amants lorsqu'elles ne peuvent être l'expression du cas infini qu'ils font d'eux-mêmes ? Qu'il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires ! qu'il y a de charmes, d'élévation, et d'énergie, dans nos embrassements ! Venez, ma chère Sophie, venez; je sens mon cœur échauffé. Cet attendrissement qui vous embellit va paraître sur ce visage, il y est. Ah! que n'êtes-vous à côté de moi pour en jouir! Si vous me voyiez dans ce moment, que vous seriez heureuse! que ces yeux qui se mouillent, que ces regards, que toute cette physionomie, serait à votre gré! et pourquoi s'opiniâtrent-ils à troubler deux êtres dont le ciel se plaisait à contempler le bonheur ? ils ne savent pas tout le mal qu'ils font, il faut leur pardonner (1). Je ne vous verrai point ce matin Je ne trouverai point M. Petit chez lui, et je suis arrêté chez moi par M de Ximènes. J'ai passé la nuit à lire sa tragédie, dont j'ai fait un extrait pour Grimm (2). j'irai ce soir à la comédie nouvelle, et c'est encore pour lui que j'irai (3). Les trois belles
(1) On voit, par ce qui se trouve un peu plus loin dans la même lettre, que le trouble dontse i)lainl ici Diderot était causé par la douleur légitime que la mère de mademoiselle Voland ressentait de celle liaison.
{2j Cet extrait ne se trouve pas dans la Correspondance do Grimm. Ce compte rendu d'une rcprésenlalion parliculitrc du Do» Cavlu-i de 31. Xiniônes, refusé par les Comédiens Français, a été imprimé pour la proniière fois dans le Siipph'mciil aux OF.inrcs <ic Diderot; Paris, Belin, 1819, in-8o. On le trouve éj^aicmciu , i. m, p. 295 de l'édition de Diderot publiée par Brière.
(5) il résulte de ccci.que Diderot s'occupait beaucoup alors de la Correspondance tiltc'raire que son ami entretenait avec quelques sou\tiains du Nord. Grimm était à cette époque absent de Paris depuis plusieurs mois, il était allé rejoindre à Genève madame d'Épinayjqui avait, disait-on, besoin de voyager pour sa sanlé, mais dont l'indisposition n'avait, comme nous l'avons déjà dil, rien de bien inquiétant pour ceux qui en connaissaient la nature, il s'agissait seulement de dérober aux yeux des niédisanls une grossesse à laquelle Grinnn n'était pas à beaucoup prés aussi étranger que M. d'Epinay.
Quelle était la comédie nouvelle représentée le Uf juin 1759? JWhnrtnach ries Speclac'.es n'en mentionne aucune à celle date ou aux jours pn -
Ames que la vôtre, la sienne, et la mienne! sMl m'en manquait une des deux, qui est-ce qui remplirait ce vide terrible? Vivez tous deux , si vous ne voulez pas que je sois un jour la voix qui crie dans le désert.
Je serai dans le parterre , vers le fond et dans le milieu; c'est de laque mes yeux vous chercheront. Je m'en reviendrai après la petite pièce, ou peut-être avant, jeter sur le papier mes idées et travailler pour mon ami. Je serai demain, à midi , oii vous m'attendez. J'y serai sans faute. Combien je sacrifie de moments doux à votre mère. J'ai un peu rêvé à la répugnance de votre sœur. Elle ne m'estime donc pas assez pour me voir enfermé dans la même boîte avec elle ! Mais ce n'est pas cela , ma Sophie ; peut-être craint-elle qu'un jour que vous serez ou que vous ne serez plus , cette boîte. . . Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et innocentes que nous méditerons... Dites-lui qu'on peut arranger les deux portraits comme il lui plaira... ; dites-lui que je suis un homme de bien, que rien ne me fera changer pour vous...; dites-lui que j'ai atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère... ; dites-lui combien je serais flatté , combien vous seriez heureuse de tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle... Transportez-la au moment où vous vous séparerez, elle pour s'en retourner à Châlons , vous pour revenir à Paris... Vous refuser son portrait, c'est se détacher du vôtre... Madame, pesez bien tout, et ne contristez pas votre sœur. Suivez l'impulsion de votre âme, elle vous conseillera toujours bien. J'aime qu'on ait des vues délicates; j'aime aussi qu'on les néglige quelquefois... Il suffit de pouvoir se dire dans l'avenir j'y avais pensé... Il est bien singulier que ce soit un jaloux qui tienne ces discours et qui insiste... Est-ce que je suis désabusé?... Je ne sais. Je sens seulement que je souhaite vivement une chose qui m'aurait chagriné, si elle s'était faite sans mon aveu; elle iu'aurait beaucoup chagriné, et je la souhaite beaucoup; et c'est une complaisance dont je saurais
ccdcnls, ni à la Comédie Française, ni à la Comédie îlaliennc. Cette représentation fut sans doute ajournée. Le compte que Diderot annonce ici devoir en rendre manque dans la Correspondance de Griuini, fort incomplète, selon toute apparence, o <:• '■■■.' '-l'Oqiu'.
un gré infini à madame Le Gendre (i), parce que c'est une manière de vous obliger que vous préféreriez à toute autre.... Si votre sœur se résout à ce que nous lui demandons et que vous nous ayez tous les deux, Sophie, prenez garde, ne la regardez pas plus tendrement que moi ; ne la baisez pas plus souvent. Si cela vous arrive, je le saurai. Adieu, mon amie, à demain. 0 la belle soirée que celle d'hier ! Vous êtes bien touchée', bien tendre ; et mademoiselle Boileau avait de l'esprit comme un ange ; elle était heureuse de votre bonheur et du mien, cela est d'une âme charmante.