LETTRE XLV
Au Grandval, le 15 octobre 1760.
Des pluies continuelles nous tiennent renfermés. ^ladame d'Holbach s'use la vue à broder; madame d'Aine digère étalée sur des oreillers ; le père Hoop , les yeux à moitié fermés, la tête fichée sur ses deux épaules , et les mains collées sur ses deux genoux, rêve, je crois, à la fin du monde. Le Baron lit, enveloppé dans une robe de chambre et renfoncé dans un bonnet de nuit ; moi je me promène en long et en large , machinalement. Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait, et
je crois que le ciel fond en eau, et je me désespère Est-il
possible que j'aie déjà vécu près de quinze jours sans avoir entendu parler de vous? Ne m'avez vous point écrit? ou Damilaville a-t-il oublié nos arrangements? ou ce subalterne qui devait recevoir vos lettres à Chartnton, me les apporter ici , et prendre les miennes, serait-il arrêté parles mauvais temps? C'est cela. Quand il s'agit d'accuser les dieux ou les hommes,
c'est aux dieux que je donne la préférence II y a près de deux lieues d'ici à Charenton ; les chemins sont impraticables; et le ciel est si incertain qu'on ne peut s'éloigner pour une heure , sans risquer d'être noyé. Cependant je suis très-maussade ; c'est madame d'Aine qui me le dit à l'oreille. Les sujets de conversation qui m'intéresseraient le plus , si j'avais l'âme satisfaite, ne me touchent presque pas. Le Baron a beau dire: « Allons donc, philosophe, réveillez-vous ; » je dors. Il ajoute inutilement: « Croyez-moi; amusez-vous ici, et soyez sûr « qu'on s'amuse bien ailleurs sans vous. » Je n'en crois rien. Comme il n'y a rien à tirer de moi, le voilà qui s'adresse au pèreHoop. « — Eh bien, vieille momie, que ruminez-vous là ? — Je rumine une idée bien creuse. — Et cette idée, c'est .•*
— C'est qu'il y a eu un moment où il n'a tenu à rien que l'Europe ne vît un jour le souverain pontificat et la royauté réunis dans îa même personne, et ne soit retombée à la longue sous le gouvernement sacerdotal. — Quand, et comment cela ?
— Ce fut lorsqu'on délibéra si l'on permettrait ou non aux prêtres de se marier. Les Pères du concile de Trente, attachés à de misérables petites vues de discipline ecclésiastique, étaient bien loin de sentir toute l'importance de cette affaire.
— Ma foi, je ne la sens pas plus qu'eux. — Écoutez-moi. Si l'on eût permis aux prêtres de se marier, n'est-il pas certain que le souverain marié eût pu se faire ordonner prêtre.^ Et croyez-vous que, fatigué des embarras continuels que les chefs du clergé donnent partout aux souverains, aucun d'entre eux ne se fût avisé de les terminer en réunissant en sa personne la puissance ecclésiastique à la puissance civile? et si cet exemple eût été donné une fois , croyez-vous qu'il n'eût pas été suivi ? — C'est-à-dire , père Hoop , que le roi aurait dit la messe et fait le prône. ^. — Oui, Madame, tout comme un autre. Le souverain ordonné eût fait ordonner son fils ; les princes du sang se seraient fait ordonner, eux et leurs enfants. Vous verriez aujourd'hui tous les grands engagés dans les ordres; la nation divisée en deux classes; l'une noble et sacerdotale, qui aurait rempli les fonctions impoitantes de la société , et qui aurait attiré vers elle le respect que l'on doit à la dignité, à la naissance et aux talents; l'autre , imbécile ,
stupide, esclave, avilie, qui aurait été condamnée aux travaux mécaniques et que la double autorité des lois et de la superstition aurait tenue sans cesse courbée sous le joug. Bientôt la science se serait retirée dans le sein des familles nobles et sacerdotales; pontifes et juges de la nation, les grands auraient encore été ses médecins, ses astronomes, ses théologiens , ses jurisconsultes, ses historiens , ses poêles, ses géomètres, ses chimistes, ses naturalistes, ses musiciens. Jaloux de la lumière qu'ils n'auraient pas manqué d'envier à- la multitude , ils n'auraient trouvé de moyen plus sûr de la réserver à leurs enfants que par la langue secrète et l'écriture sacrée; l'hiéroglyphe aurait reparu avec le silence et le mystère dos collèges anciens; l'imbécillité nationale s'accroissant avec le temps, rhiéroglyphe, qui n'eût été dans le commencement qu'un symbole , serait devenu une idole pour le peuple, qui serait descendu peu à peu dans les absurdités de la superstition égyptienne, et Dieu sait quand il en serait sorti II y a des révolutions qui ont eu des causes moins importantes et des suites plus étranges Quoi qu'il en soit, le magisme des Perses n'a peut-être pas eu d'autre commencement. — Et si tout cela avait eu lieu, ma fille, tu coucherais avec un prêtre et tu ferais des petits clercs. »
Combien de choses , pour et contre ceîte idée , n'aurais-je pas dites, si j'avais été capable d'attention ! Mais une inquiétude a saisi mon esprit, et je ne saurais l'en délivrer Arrivez donc, lettres de mon amie; venez me rendre à mes amis, à leur entretien et aux autres amusements de la maison où je suis.
Ils conviennent tous deux que le gouvernement sacerdotal est le (>ire de tous; et les raisons qu'ils en apportent me frappent. « Point de commandement plus dur et plus absolu que celui qui s'exerce de la part des dieux. La masse des préjugés et des superstitions s'accroissant au gré de la cupidité du prêtre, elle devient énorme à la fin ; c'est un fardeau sous lequel la liberté et la raison sont également étouffées. Plus celui qui commande met de disproportion et de distance entre lui et celui qui lui obéit, moins le sang et la sueur de celui-ci lui sont précieux , plus la servitude est cruelle. Partout où les
prêtres ont été souverains, i! reste^dans la vénération que les peuples leur portent encore , quoiqu'ils n'aient plus que le titre de prêtres, des vestiges qui ne montrent que trop à quel indigne excès elle était portée lorsqu'ils marchaient le sceptre dans une main et l'encensoir dans l'autre, et qu'ils allaient s'asseoir sur le trône et sur l'autel à côté du dieu. Dans plusieurs contrées de l'Asie , des espèces des cénobites sortent encore aujourd'hui de leur retraite et se montrent dans les villes :, ils sont tout nus ; ils se promènent dans les rues en sonnant une clochette; et les femmes de tout état accourent en foule autour d'eux , se prosternent à leurs pieds , et leur baisent dévotement cette partie du corps que l'honnêteté ne permet pas de nommer — Et vous croyez, père IIoop, que, si j'étais dans ce pays là, j'irais aussi! — Si vous iriez, Madame ! par Dieu ! je le crois : la reine y va bien. >> Et puis voilà notre Écossais et madame d'Aine qui s'arrachent les yeux et qui se disent les choses les plus folles. « Un vilain marsouin comme cela, plus vieux, plus laid, plus ridé, plus crasseux ! Et qui sait où cela s'est fourré? — La piété ne fait pas ces réflexions-là.
— Oh ! je les ferais, moi, s'il fallait en passer par là ; je vous promets que je l'aurais fait échauder préalablement par ma femme de chambre comme un cochon de lait. — IMadame ! un prêtre, échaudé comme un cochon de lait! — Oui, oui.
— Mais, sans aller si loin, a ajouté le père Hoop , interrogez un petit sous-vicaire de Saint-Roch , qui prétend sept fois la semaine attirer le Dieu du ciel sur la terre, s'en nourrir et le donner à manger à Pâques à dix mille personnes , et demandez-lui cequ'il pense de son sublime ministère, en comparaison de la fonction de magistrat, et de la dignité de prince et de souverain. Son tribunal n'est pas magnifique; c'est une boîte chétive adossée contre le pilier froid d'une église; mais quand il y est renfermé, il se regarde comme le représentant de celui qui doit juger un jour les vivants et les morts; c'est à lui qu'il a été donné de délier ou de lier, d'absoudre ou de retenir ; le ciel ratifie l'arrêt qu'il a prononcé, etles portes en sont ouvertes ou fermces à son gré. Lorsqu'il voit à ses pieds le monarque humilié confesser ses fautes, implorer sa médiation, accepter l'expiation qu'il lui plaît de prescrire, quelle idée trop haute
152 MEMOIEES.
peut-il concevoir de lui-même? Et si à l'orgueil de tant de prérogatives extraordinaires il joignait celui d'imposer des lois, de commander à des armées, et de gouverner; simples mortels , que serions-nous devant lui ? Voyez les Jésuites , souverains et pontifes au Paraguay, comme ils en usent avec leurs sujets! Ces misérables travaillent sans relâche et ne possèdent rien. Ont-ils commis la plus petite faute ? le Père les appelle : il leur fait signe; ils se déculottent, s'étendent à terre, reçoivent cent coups d'étrivières , se relèvent, remettent leurs culoltes, remercient le bon Père, le saluent très-humblement, baisent le bout de sa manche , et s'en vont contents et gais s'ils le peuvent. »
Mais.voilà un orage terrible, mêle de pluie, de grêle,et de neige; et, au milieu de cet orage, une colonie qui nous vient de Sussy. ils sont au nombre de dix à douze, tant bêtes que gens. Le premier moment a été fort tumultueux; mais, après les caresses qu'il est d'usage que les femmes et les chiens se fassent quand ils se revoient, on s'est rassis, on a causé de mille choses indifférentes. À propos d'emplettes et de meubles, le Baron a dit qu'il voyait la corruption de nos mœurs et le goiit diminuant de la natioujjusque dans cette multitude de meubles à secret de toute espèce, j'ai dit, moi, que je n'y voyais qu'une chose ; c'est que l'on s'aimait autant que jadis, et qu'on se l'écrivait
un peu davantage Une demoiselle d'Ette , belle autrefois
comme un ange, et à qui il ne reste plus que l'esprit d'un démon, a répondu que^pour s'aimer bien^on était trop distrait, .j'ai répliqué qu'autrefois on buvait plus qu'on ne fait, on ne jouait guère moins, on chassait, on montait à cheval, on tirait des armes; on s'exerçait à la paume, on vivait en famille, on avait des coteries , on fréquentait le cabaret, on n'admettait point les jeunes-gens en bonne compagnie ; les filles étaient presque séquestrées, à peine apercevait-on les mères; les hommes étaient d'un côté, les femmes de l'autre ; à présent.on vit pêlemêle , on admet en cercle un jeune-homme de dix- huit ans ; on joue d'ennui, on vit séparés; les petits ont des lits jumeaux, les grands des appartements différents ; la vie est partagée en deux occupations, la galanterie;et les affaires. On est dans son cabinet ou dans sa petite maison.avec ses clients ou chez
une maîtresse. Or.imaginez qu'une nation fiU tout à-coup saisie d'un goût général pour la musique : il est sûr qu'on n'y aurait jamais tant fait de mauvais airs , tant chanté faux, tant mal joué des instruments; mais, en revanche, tous ceux qui auraient eu du talent, soit pour la composition, soit pour l'exécution, ayant été à portée de le montrer, jamais on n'aurait si bien joué des instruments, jamais si bien chanté, jamais fait autant et de si bons airs. A l'application, l'esprit de la galanterie étant général , s'il y a aujourd'hui plus de fourberie, plus de fausseté, plus de dissolution, que jamais, il y a aussi plus de sincérité , plus de droiture, plus de véritable attachement, plus de sentiments, plus de délicatesse, plus de passion durable, qu'aux temps précédents. Ceux qui sont nés pour bien aimer et pour être bien aimés, aiment bien et sont bien aimés. C'est ainsi qu'il en sera de toute autre chose ; plus il y aura de gens qui s'en mêleront, plus II y en aura qui la feront mal, et plus aussi qui la feront bien. Lorsque le législateur publie une loi. qu'en arrive-t-il 1 II donne lieu à cinquante méchants de l'enfreindre, et à dix honnêtes gens de l'observer. Les dix honnêtes gens en sont un peu meilleurs ; les cinquante méchants un peu plus méchants ; et l'espèce humaine en mérite un peu plus de blâme et d'éloge. Donner des mœurs à un peuple, c'est augmenter son énergie pour le bien et pour le mal : c'est l'encourager, s'il est permis de parler ainsi , aux grands crimes et du\ grandes vertus. Il ne se fait aucune action forte chez un peuple faible. Un Sybarite est également incapable d'assassiner son voisin et d'emporter sa maîtresse au travers de la flamme. Qu'il y ait eu parmi nous un homme qui ait osé attenter à la vie de son souverain (1) ; qu'il ait été pris; qu'on l'ait condamné à être déchiré avec des ongles de fer, arrosé d'un métal bouillant, trempé dans le bitume enflammé, étendu sur un chevalet, démembré par des chevaux ; qu'on lui ait lu cette sentence terrible, et qu'après l'avoir entendue il ait dit froidement: La journée sera rude ^ à l'instant j'imagine aussi qu'il respire à coté de moi une ame de la trempe de celle de Régulus, un homme qui, si quelque grand intérêt, général ou particulier, l'exigeait, entrerait sans pâlir dans le
(1) Damiens.
tonneau hérissé de pointes. Quoi donc! le crime serait-il capable d'un enthousiasme que la vertu ne pourrait concevoir ! ou plutôt,)' a-t-il,soiis le ciel. quelque autre chose que la vertu qui puisse inspirer un enthousiasme durable et vrai.^ Sous le nom de vertu, je comprends, comme vous imaginez bien , la gloire, l'amour , le patriotisme , en un mot tous les motifs des âmes grandes et généreuses. Au reste , les hommes destinés par la nature aux tentatives hardies ne sont peut-être jetés les uns du côté de l'honneur, les autres du côté de l'ignominie , que par des causes bien indépendantes d'eux. Qu'est-ce qui fait notre sort? Qui est-ce qui connaît la destinée ?....
Cette demoiselle d'Ette a été autrefois l'amie intime de madame de ; c'est à présent son ennemie déclarée. «Il me
semble, ajouta-t-elle, qu'il n'y a plus guère de passions fortes. — C'est que de tout temps les hommes à passions fortes ont été rares.— Cependant il n'y a qu'elles qui donnent de grands plaisirs — Et de grandes peines. »
Quand on fait tant que d'aimer une femme, il en faut être éperdu, mon amie, commejele suisde vous... Mais,j'attends toujours une de vos lettres, et il n'en vient point. Mes fenêtres donnent sur le chemin ; je jette les yeux au loin, et si quelqu'un s'avance de ce côté, je le prends tout de suite pour le commissionnaire de Damilaville. Combien y serai-je encore trompé de fois.^.... Le mauvais temps a fort allongé la visite de nos habitants de Sussy. On a dit, que cdle qui nauraii pas été aiméed'wi homme faible ignorerait les caresses de l'amour. Autre thèse : Qui! y avait plus de rapport quon ne croyait entre la dévotion et la tendresse : que la dévotion , tout bien pesé, cousistail à se priver des cho.es qui ne nous plaisaient^ j)lus cl qui nus échappaient, et à expier par des sacrifices qui ne coûtent rien la jouissance de celles quon aimait encore et qu'on se pouvait procurer. Il m'a semblé que cela avait été mieux dit que je ne vous l'écris. Cependantjes voilà partis, et nous revenus à notre première conversation. |. il y a plusieurs contrées où les premières nuits d'une nouvelle mariée appartiemientaux prêtres, à condition cependeUitquela nouvelle mariée sera d'une famille illustre. Les^'ambouris, c'est ainsi que l'on appelle ce clergé, n'accordent pas cette faveur à
tous les maris. Là^on croit ces hommes impeccables, tout ce qu'ils font est bien ; c'est-à-dire qu'ils disposent de tout comme il leur plaît, sans avoir à répondre de leurs actions. Les Juifs, qui avaient vécu longtt mps sous la théocratie , n'étaient pas exempts de ce préjugé. Le prophète Osie disait à une courtisanne : Uamie, amchiz-vous làj et que je roiis fasse un enfant de fornication , et personne n'était scandalisé ni du propos ni de la chose. Le péché irrémissible, c'est de frapper un prêtre; celui qui le tuerait paraccident , serait condamné à mendier toute sa vie, le crâne du prêtre à la main.
Ah ! chère amie, où est cette sérénité d'ame que j'avais l'an passé ? Madame d'Holbach a la même finesse , madame d'Aine la même gaieté; le Baron est aussi aimable, l'Ecossais aussi original , mais je n'ai plus le pinceau avec lequel je vous les peignais... Le ciel continue de se résoudre en eau, et moi de me désoler. Mes lettres sont arrêtées à Gharenton. Quand arriveront-elles ici ? Quand aurez- vous celle-ci ? En attendant, vous souffrirez beaucoup ! la même peine que moi ! Cette idée double la mienne. Vous vous plaindrez à votre sœur, et elle, qui ne demande pas mieux que de me trouver des torts, m'en supposera, et ses discours iront me chercher jusqu'au fond de votre cœur, et m'y blesser. Ce sont des coups d'épingles qui, réitérés, font mourir... je vous en avertis... Notre piquet est fait. Le Baron peut essuyer deux quatre-vingt-dix de suite sans se fâcher. Nous avons soupe. Nos femmes sont éten-lues sur un même canapé, et nous autres nous sommes rassemblés autour du foyer. Encore un mot de nos Chinois. Ils ne savent ce que c'est que la promenade. Celui qui sortirait de chez lui sans affaire et qu'on verrait aller et venir sous des arbres passerait pour un fou. On les accoutume dès leur plus tendre enfance à durer des heures entières dans la même attitude ; dans un âge plus avancé , semblables à des statues , ils restent un temps incroyable, le corps, la tête, les pieds , les mains, les jambes, les bras, les sourcils, les paupières immobiles, llsdoivent en contracter la facilité de méditer profondément. Il est incroyable jusqu'oii ils se possèdent. On a beau faire, on ne les tire point de leur assiette tranquille. Fripons entre eux et avec l'étranger, ils disent que ce sont leurs dupes
qui sont des sots ou des étourdis. « Une fois, dit le père Hoop, je fus un de ces sots, de ces étourdis-là; c'est-à-dire que je fus trompé par un commerçant chinois et fripon. J'allai lui représenter combien il m'avait lésé : Cela eH vrai, me répondit-il , Vuus l'êtes beaucoup^ mais il faut payer.— Mais où est la bonne foi, ladroiture?— Je n'en mis rien, mais il faut payr.— Après avoir essayélesparolesdouces, j'en vins aux gros mots, je l'appelai coquin,maraud, fripon. -Tou/ ce rjui vousplaira, mais il faut payer. — Je n'en pus jamais tirer autre chose, et je payai. Enrecevantmonargent,É/ra »(/(■?-, me dit-il, tu vois bien que tu n'as pas gagné un sou à te mettre en colère. Eh ! que ne payaistu tout de suite .'■ans te fâcher ? cela eût été beaucoup mieux. v Mais ne vous ai -je pas écrit, ou parlé d'une bizarrerie de toute cette nation? en regardant les meubles et les porcelaines peintes qui nous viennent de ce pays, il n'est pas que l'extravagance des figures ne vous ait frappée. Savez-vous d'où cela vient? C'est que, loin de prendre la nature pour modèle, ils cherchent à s'en écarter le plus qu'ils peuvent; ils disent pour leur raison qu'on la voit sans cesse, et quelque talent qu'on ait, quelque peine qu'on se donne, qu'on n'en approche pas; d'oii ils concluent que tout ouvrage exécuté dans ce genre d'imitation doit dégoûter et faire pitié, au lieu qu'en s'abandonnant au délire de l'imagination, les plantes, les animaux, les hommes, les êtres qu'on crée, ne ressemblant à rien, ne peuvent être accusés de défaut. IMaîs, dirai-je à un Chinois, je voudrais bien savoir quelle perfection on y peut louer. On assure cependant qu'ils font d'après nature des choses prodigieuses, quand on l'exige d'eux , et qu'ils saisissent singulièrement la ressemblance. Pour moi, j'aurai toujours peine à croire que la vérité de la couleur, la correction du dessin , et l'intelligence des ombres et des lumières, soient portées jusqu'à un certain point chez un peuple qui méprise ces qualités ; à moins que la perfection du travail ne soit le résultat de l'abondance dont il jouit et de la patience de son caractère.
Chère amie , je vais laisser là notre radotage pliil.-sophique, pour vous entretenir de sujets plus familiers.... Comme nous étions occupés un de ces après-midi, le père Hoop, le Baron et moi, à faire une partie de billard, on entend le bruit d'une
voiture légère sur la chaussée ; la porte de la salle du billard s'ouvre subitement. C'est niadauie d'Holbach qui entre, et qui nous demande avec une joie qui rayonnait autour de son visage comme une auréole :« Devinezla visite qui nous vient ? » Comme nous ne devinions personne qui nous aimât assez pour venir s'enfermer avec nous par le temps qu'il faisait, « C'est M. Le Roy, nous dit-elle. « Nous allâmes tous l'embrasser. Si vous savez combien je l'aime, vous saurez aussi combien il m'a été doux de le voir, il y avait près de trois mois que j'en avais besoin. Il avait passé tout ce temps à jouir d'une petite retraite qu'il s'est faite dans la foret. Cette retraite s'appelle les Loges. IMalheur aux paysannes innocentes et jeunes qui s'amuseront aux environs des Loges ! Paysannes innocentes et jeunes , fuyez les Loges ! C'est là que le satyre habite. Malheur à celle que le satyre aura rencontrée auprès de sa demeure î C'est en vain qu'elle tendra ses mains au ciel, et qu'elle appellera sa mère ; le ciel ni sa mère ne l'entendront plus ; ses cris seront perdus dans la foret ; personne ne viendra qui la délivre du satyre; et quand le satyre l'aura surprise une fois aux environs de sa demeure, elle y retournera pour en être surprise encore. Si le hasard conduit encore les pas dd satyre vers elle, elle s'enfuira comme auparavant, mais plus lentement, et peut-être retournera-t-elle la tête en fuyant; et quand le satyre l'atteindra, elle ne l'égratignera plus ; elle dira qu'elle va crier, mais elle ne criera plus; elle n'appellera plus sa mère. Mais le satyre ne la cherchera pas longtemps ; car il est plus inconstant encore que libertin. Le bélier qui paît l'herbe qui croît autour de sa cabane n'est pas plus libertin ; le vent qui agite la feuille du lierre qui la tapisse est moins changeant. Celles qu'il ne recherchera plus et qui se seront amusées inutilement autour de sa cabane, et il y en aura beaucoup, s'en retourneront tristes et chagrines en disant au dedans d'elles-mêmes : O méchant satyre ! 6 satyre inconstant ! si je l'avais su ! Et leurs compagnes qui verront leur tristesse, leur en demanderont la cause ; et elles ne la diront pas : et les autres bergères innocentes et jeunes continueront de s'amuser autour de la cabane du satyre ; et lui de les surprendre , de les surprendre encore une fois , de ne les
surprendre plus ; et elles de se taire. Voilà, mon amie, ce qu'on appelle une idylle que je vous fais, tandis que le satyre, Toreille dressée, se réjouit à dire des contes à nos femmes. A propos de beaux yeux, il leur dit qu'un jour Saint-Evremont s'endormit entre deux femmes qui se disputaient sur ce qu'il faut appeler de beaux yeux. La matière était importante ; chacune a^aitla prétention On allégua beaucoup de choses fines et profondes ; on en allégua beaucoup de brillantes et de réfléchies. Cependant^Saint-Évremont, qui goûtait au milieu de la dispute le sommeil le plus doux, fut pris pour juge. Une des deux femmes le tirant par le bras, lui dit : « À votre avis, « Monsieur, quels sont les plus beaux ? » Saint-ÉvremontjSe frottant les yeux, leur dit : « Les plus beaux !.... ce sont les « petits et ridés. — Les yeux petits et ridés sont les plus beaux ! « y pensez-vous ? — Ah ! ah ! vous parlez d'yeux ! Ma foi , j'ai " cru que deux femmes de cour s'entretenaient d'autre chose.» —Et voilà madame d'Holbach qui baisse les yeux et qui joue l'inattention, et madame d'Aine qui se met à rire comme une folle, en disant « C'est une bonne connaissance à voir. — Mais, pourquoi si bonne ? il est toujours trop tard pour s'en servir.» Voilà encore un endroit qu'il ne faut pas lire à notre sœur Uranie.
Mais^puisque je suis en train de vous écrire toutes nos minuties , il ne faut pas que j'oublie de vous raconter comme quoi Pouf, le fils de Thisbé^qui avait fait concevoir de lui de si grandes espérances, a jeté la division parmi nous. Thisbé est une élégante, Sibéli la vit et l'aima. Sibéli a été élevé à la cour des rois. D'abord /rhisbé fit la coquette , Sibéli se piqua de constance , et,au bout de trois heures/Ihisbé couronna ses feux: trois heures de coquetterie pour des êtres dont la passion ne dure que quelques jours , c'est beaucoup. Je dis cela , parce que je serais fâché qu'ont prît une idée défavorable des mœurs de Thisbé. Thisbé mit au monde, au temps prescritj deux jumeaux charmants ; Pouf en fut un. Plusieurs grandes dames demandèrent Pouf; la dame D... fut préférée , et voilà Pouf installé dans son château, et maître de ses oreillers et de ses coussins dont il usait peu discrètement, lorsqu'un ami de la dame regarda Pouf entre les deux yeux , et prononça que
malgré tout l'esprit du père'et toute la gentillesse de la mère,
cet enfant ne serait jamais qu'un sot. Aussitôt la dameD ,
qui ne voit que par les yeux de son ami , comme cela se pratique, se met à répéter que Pouf, malgré toute la gentillesse de sa mère et tout l'esprit de son père, ne sera jamais qu'un sot, quoiqu'elle eut dit auparavant qu'on en pouvait espérer beaucoup; et puis elle écrit une lettre qu'elle remet à un de ses gens, avec un panier qui renferme Pouf, et Pouf, porté par le domestique, n'a pas sitôt fait quatorze lieues dans son panier, qu'il est remis aux lieux de sa naissance. Avec quelles démonstrations de joie n'y est-il pas reou ? Ah ! c'est toi, mon pauvre Pouf, mon petit ami; et, quand on l'a bien fêté , bien baisé , bien caressé , on lit la lettre de renvoi,où l'on ne trouve que faussetés, injures, détours.et calomnies; et l'on dit beaucoup de mal de la dame D... et Ton félicite Pouf de ne plus appartenir à une aussi méchante maîtresse, .t'ai voulu défendre la dame D
(Le reste manque.)
LETTRE XLYJ.
Au Grandval, le 18 octobre 1760.
Nous recevrons, vous mes lettres, moi les vôtres, deux à deux, c'est une affaire arrangée. Combien d'autres plaisirs qui s'accroissent par l'impatience et le délai ! Éloigner nos jouissances, souvent c'est nous servir; faire attendre le bonheur , c'est ménager à son ami une perspective agréable; c'est en user avec lui comme l'économe fidèle qui placerait à un haut intérêt le dépôt oisif qu'on lui aurait confié. Voilà des maximes qui ne déplairont pas à votre sœur. J'en ai entendu de plus folles encore. Il y en a qui disent qu'on ne s'ennuie presque jamais d'espérer, et qu'il est rare qu'on ne s'ennuie pas d'avoir. Je réponds, moi , qu'on espère toujours avec quelque peine , et qu'on ne jouit jamais sans quelque plaisir. Et puis la vie s'échappe, la sagacité des hommes a donné au temps une voix qui les avertit de sa fuite sourde et légère. I\Iais à quoi bon l'heure sonne-t-elle, si ce n'est jamais l'heure du plaisir?
Venez, mon amie ; venez que je vous embrasse, venez et que tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre tendresse ; que votre pendule et la mienne battent toujours la minute où je vous aime, et que la longue nuit qui nous attend soit au moins précédée de quelques beaux jours.
Je suis désolé que cette irrégularité des postes ou de notre correspondance soit de temps en temps si cruelle pour vous. Mais, chère amie, que voulez-vous que j'y fasse ?je vous dirai comme milord d'Albemarle à Lolotte, qui admirait l'éclat d'une belle étoile : Ah! mon amie ^ ne la louez pas tant, car je ne saurais vous la donner. Ah ! chère amie, ne vous plaignez pas tant de la lenteur des courriers, je ne saurais les faire aller plus vite.
Vous les demandez donc mes lettres ? vous les recevrez donc de sa main, sans humeur de sa part , sans contrainte de la vôtre .^ Mais, cela est assez joli !
Et que vous dit l'honnête de Prisye ? Nous devions nous voir, causer de vous, abréger votre absence, ou l'alléger ainsi; mais les campagnes nous ont tous dispersés. Combien de reconnaissances et de doux reproches se feront à la Saint- Martin !
En voilà donc encore deux dont il faut dire qu'il n'y a pas assez d'étoffe pour en faire ou d'honnêtes gens ou des fripons ! et combien d'autres que nous connaissons, et combien d autres encore que nous ne connaissons pas!
J'ai très-bien compris l'arrangement qu'on vous propose. La promptitude avec laquelle vous en avez démêlé l'injustice m? ravit , mais ne me surprend pas. Lorsque le sentiment est délicat et que l'intérêt n'offusque pas la raison, cela ne manque pas d'arriver. Les hommes partiraient presque tous de la même vites.'e, s'ils suivaient la même impulsion de leur cœur. 11 est bien rare que le cœur mente , mais on n'aiuie pas à l'écouter.
Chère fennne, combien je vous aime! combien je vous estime! En dix endroits votre lettre m'a pénétré de joie. Je ne saurais vous dire ce que la droiture et la vérité font sur moi. Si le spectacle de l'injustice me transporte quelquefois d'une telle indignation que j'en perds le jugement, et que dans ce délire, je tuerais, j'anéantirais; aussi Cc-lui de l'équité
me remplit d'une doucenr, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien : alors il me semble que mon cœur s'étend au dedans de moi, qu'il nage; je ne sais quelle sensalion délicieuse et subite me parcourt partout; j'ai peine a respirer; il s'excite à toute la surface de mon corps connne un frémissement ; c'est surtout au haut du front , à l'origine des cheveux qu'il se fait sentir; et puis les symptômes de l'admiration et du plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la joie , et mes yeux se remplissent de pleurs. Voilà ce que je suis quand je m'intéresse vraiment à celui qui lait le bien. O ma Sophie, combien de beaux moments je vous dois! combien je vous en devrai encore'. 0 Angélique, ma chère enfant , je te parle ici et tu ne m'entends pas ; mais si tu lis jamais ces mots quand je ne serai plus, car tu me survivras , tu verras que je m'occupais de toi , et que je disais , dans un temps où j'ignorais quel sort tu me préparais, qu'il dépendait de toi de me faire mourir de plaisir ou de peine. Les parents ne sont pas assez affligés quand leurs enfants font le mal ; ils ne sont pas assez heureux quand leurs enfants font le bien ; jamais ils ne voient le plaisir et la peine faire couler leurs p leurs.
Un des moments les plus doux de ma vie , ce fut il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège les bras chargés des p:ix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait données , et qui , trop larges pour mon front , avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage , il s'avança sur sa porte , et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère qui pleure !
Chère amie, pardonnez-moi cet écart, c'est vous qui m'avez échauffé. J'ai suivi ma chaleur, et j'ai écrit tout ce qu'elle m'inspirait.
J'aurais été fâché que vous eussiez eu a répondre à ces gens-là.. Laissez faire votre mère ; c'est elle qui se possède. A quoi bon accroître les mauvaises dispositions des méchants,
en leur jetant du mépris au visage? Votre mère am-a répondu sur-le-champ, comme vous n'eussiez fait vous , que le lendemain. Lorsque la chose se présente, il semble qu'elle ait toujours eu un jour ou deux par-devant elle; c'est l'effet de l'expérience et du bon jugement.
Il faut insister sur l'exécution rigoureuse de la transaction, et exiger vos intérêts et vos remboursements aux temps prescrits. On en passera par là.
Mes amies, je vous conseille de ne pas vous creuser la tête sur des choses qui n'auront pas lieu. Quand on a la justice et le bon sens pour soi , on est bien fort. ]N"e voyez-vous pas déjà dans les précautions obliques que ces indignes prennent avec vous , qu'ils ont peur ?
rs'allez pas surtout souffler à madame votre mère votre austérité. Je n'aime pas que la vertu gâte les affaires. Ayant à plaider l'intérêt d« ses enfants et celui de ses petits enfants auprès d'un de ses gendres, n'aura-t-elle pas assez beau jeu ?
Mettre les choses au pis-aller, affaire de caractère; quand c'est de courage, comme en vous, et non de désespoir et de pusillanimité comme en d'autres, à la bonne heure.
Tout cela vous tracasse beaucoup ! Peut-être l'aurais-j'e craint, si je ne vous avais pas vue dans vos premiers embarras.
Le seul moyen sûr avec des fripons, c'est de sortir de leurs mains , n'importe comment.
Au reste, mon amie, rappelez-vous le moment où je m'attachai à vous ; et songez que s'il pouvait arriver que je vous aimasse et que je vous respectasse davantage, la misère le ferait. Je vous dirais comme Charlotte à Lenson : Je n'aurais pas un toit , j'aurais à peine du pain , que je voudrais coucher à l'air et patir à côté de vous.
Je vous demande mille pardons , à madame votre mère, à votre sœur et à vous, de l'envoi du petit roman et de quelque trait de gaieté indiscrètement répandu dans lua dernière lettre. Je dis indiscrètement , sans savoir pourquoi , car j'ignorais vos inquiétudes quand j'écrivis.
J'attendrai vos ordres pour reprendre la suite de nos entretiens, si cela vous distrait un peu et vous convient.
Le malheur d'un ennemi qui aurait attenté à ma vie , me rapprocherait de lui.
Tout mon dévouement et tout mon respect à madame votre mère.
Tout mon dévouement et tout mon respect à madame votre sœur.
Heureux ou malheureux , je vous suis attaché jusqu'au tombeau.
Adieu , femme de bien.