LETTRE LXXXI
A Paris, le 26 septembre 1762.
Cette maladie-là a des vicissitudes prodigieuses , au milieu desquelles les forces et l'embonpoint disparaissent , et l'on est réduit à l'état fluet et transparent des ombres. Ce que je vois tous les jours de la médecine et des médecins ne me les fait pas estimer davantage. Naître dans l'imbécillité , au milieu de la douleur et des cris; être le jouet de l'ignorance , de l'erreur , du besoin, des maladies, de la méchanceté et des passions ; retourner pas à pas à l'imbécillité du moment où l'on balbutie jusqu'au moment où l'on radote , vivre parmi des fripons et des charlatans de toute espèce; s'éteindre entre un homme qui vous tâte le pouls, et un autre qui vous trouble la tête : ne savoir d'où l'on vient , pourquoi l'on est venu, où l'on va : voilà ce qu'on appelle le présent le plus important de nos parents et de la nature, la vie.
Nous passons une partie de nos journées les plus agréables avec un homme dont je ne vous ai jamais parlé; c'est ^I. de Montamy (1). On n'est pas plus instruit que lui; on n'a ni plus de jugement ni plus de sagesse dans la conduite. Attaché à ses devoirs auxquels tout est subordonné pour lui; fidèle à son maître (2) , à qui il n'a jamais caché la vérité , sans Tof-
(1) Diderot n'a pas encore, il est vrai, donné autant de détails sur le caractère et le genre d'esprit de M. de Monlaniy : mais il a plus d'une fois prononcé son nom.
(2) Le duc d'Orléans, dont il était premier maître d'hôtel.
fenser ; environné d'ennemis et de méchants qui n'ont jamais pu l'entamer; allant à la messe sans y trop croire ; respectant la religion et riant sous cape des plaisanteries qu'on en fait; espérant à la résurrection sans trop savoir à quoi s'en tenir sur la nature de l'âme ; c'est du reste un gros peloton d'idées contradictoires qui rendent sa conversation tout à fait plaisante. Je vous en parle parce que nous allons tous dîner chez lui mercredi prochain ; et le Baron qui reviendra de Vorrey , et la Baronne qui reviendra de Grandval, et Grimm qui reviendra de Saint-Cloud , et madame d'Épinay qui reviendra de La Briche , et les autres , comme Suard , Dalinville et moi , qui ne sommes point sortis depuis, et que nous retrouverons là. J'aime toutes ces parties-là , et par le plaisir que j'y trouve, et par celui que j'ai de vous en entretenir. Le petit abbé (1) y sera aussi avec ses contes. Je ne sais où il les prend , mais il ne tarit point. Il nous disait, la dernière fois que nous l'avons eu, qu'une femme se mourait, et se mourait d'une certaine maladie cruelle qu'on prend avec beaucoup de plaisir : le prêtre qui l'exhortait, lui disait : « Allons, Madame, un peu de ré- " signation; offrez à Dieu votre mal. — Beau présent à lui offrir ! répondit la malade. » Et qu'un jour un de ses amis disait la messe et lui la servait : cet ami était un géomètre et par conséquent fort distrait ; le voilà qui perd le saint sacrifice de vue , se met à rêver à la solulfon de quelques équations, et demeure les bras élevés en l'air pendant un temps très-considérable, ce qui édifiaitfort les uns et ennuyait fort les autres. Il était de ces derniers; il tire son ami le célébrant par sa chasuble , celui-ci sort de sa distraction , mais il ne sait plus où il en est de son affaire; il se retourne, et demande à son ami : «L'abbé, ai-je fait la consécration?» L'abbé lui répond : « Ma foi , je n'en sais rien... » Et le prêtre tout en colère , lui réplique : « A quoi diable pensez-vous donc? » — Tout cela n'est pas trop bon ; mais l'à-propos, la gaieté , y donnent un sel volatil qui se dissipe et ne se retrouve plus quand le moment est passé.
On vient d'accorder à l'abbé Arnaud et à Suard la Gazette
(1) Galiani.
de France. Voilà donc une petite fortune assurée pour ce dernier. Il n'attendait que cela pour faire le bonheur d'une femme qu'il aime à la folie: il l'épousera , s'il est honnête homme.
Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris, mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce qu'on est paresseux; faire répéter à sa petite fille un chapitre d'histoire et une leçon de clavecin ; aller à son ateher ; corriger des épreuves jusqu'à deux heures; dîner, se promener, faire un piquet, souper, et recommencer le lendemain.
Jeudi prochain , je vous enverrai les deux ouvrages faits en faveur des Calas. Le paquet sera gros, vingt-sept feuilles in-4''. Je vous préviens dès ce moment de ne les communiquer à personne ; si par hasard cela tombait dans de certaines mains, il y aurait certainement une contrefaçon qui ruinerait le libraire , ou plutôt qui ferait tort à la veuve.
Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. 11 est tard , il faut que je coure chez Le Breton pour y mettre eu ordre les planches de notre second volume, qui doit paraître incessamment. J'espère qu'on en sera plus content encore que du premier; il est mieux pour la gravure, plus varié et plus intéressant pour les objets. Si nos ennemis n'étaient pas les plus vils des mortels , ils crèveraient de honte et de dépit. Le huitième volume de discours tire à sa fin ; il est plein de choses charmantes et de toutes sortes de couleurs. J"ai quelquefois été tenté de vous en copier des morceaux. Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j'espère que les tyrans , les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n'y gagneront pas. jN'ous aurons servi Ihumanité ; mais il y aura longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide et insensible . lorsqu'on nous eu saura quelque gré. Pourquoi ne pas louer les gens de bien de leur vivant, puisqu'ils n'entendent rien sous la tombe.? Voilà le moment de se consoler en se rappelant la prière du philosophe musulman : « O mon Dieu, pardonne aux méchants, « parce que tu n'as rien fait pour eux , puisque tu les a laissés « devenir méchants ; les bons n'ont rien de plus à te demander, « parce qu'en les faisant bons tu as tout fait pour eux. »
Je suis bien aise que ce dernier trait me soit revenu , sans
quoi j'aurais été bien mécontent de celte lettre ; si elle est maussade, c'est que ma vie l'est aussi. Portez-vous bien,etaimez-moi toujours beaucoup , toutes deux. Je me suis enfourné depuis quelques jours dans la lecture du plus ton, du plus sage, du plus gai de tous les livres.
LETTRE LXXXIT.
A Paris, le 50 septembre 1762.
Voilà ce que nous avons pu faire de mieux pour votre vingtième. En joignant , les années suivantes , quatre lignes de requête à une copie de cette décision, l'immunité de cet impôt sera prorogée tant qu'il nous plaira , quand même Damilaville , quittant sa place pour une autre, ne serait plus à portée de nous servir : cette remarque est de lui.
Je vous envoie la Consultation d'Élie de Beaumont pour les Calas; et dimanche prochain le Mémoire.
Je ne trouve pas que, ni dans l'une de ces pièces ni dans l'autre , on ait tiré parti de certains moyens dont l'éloquence de Démosihènes et de Cicéron se serait particulièrement emparée.
Le premier de ces moyens, c'est la probité de cet homme soutenue pendant le cours d'une vie de soixante ans et davantage. A quoi sert une vie passée avec honneur , si elle ne nous protège pas contre les attaques de la méchanceté et le soupçon d'un crime incertain, entre l'homme de bien et le scélérat? Rien ne parle donc plus en faveur de l'un ; rien ne dépose donc plus contre l'autre ? Ils sont donc également abandonnés au sort ? Il me semble que c'était le lieu de plaider la cause de l'honneur et de la vertu reconnus , de dire aux juges: Lorsqu'on lit la malheureuse histoire de Calas, lorsqu'on voit un père dans la décrépitude, arraché du sein de sa famille où il vivait aimé, honoré, tranquille, et où il se promettait de mourir , conduit sur un échafaud par des ouï-dire, il n'est personne qui ne frémisse dMiorreur sur ce que l'avenir obscur peut lui destiner. L'homme de bien ne voit rien en lui
qui le protège contre les événements. Après la mort de Calas, il voit avec douleur que sa conduite passée s'adressait vainement aux lois. Rassurez, Messieurs, les gens de bien ; encouragez les hommes à la vertu, en leur montrant le poids que vous y attachez. Si un méchant accusé est à moitié convaincu devant vous par ses actions passées, pourquoi l'homme de bien ne serait-il pas à moitié absous par les siennes?
Le second , c'est la mort de Calas. Si cet homme a tué son fils de crainte qu'il ne changeât de religion, c'est un fanatique ; c'est un des fanatiques les plus violents qu'il soit possible d'imaginer. Il croit en Dieu, il aime sa religion plus que sa vie, plus que la vie de son fils ; il aime mieux son fils mort qu'apostat : il faut donc regarder son crime comme une action héroïque, son fils comme un holocauste qu'il immole à son Dieu. Quel doit donc être son discours, et quel a été le discours des autres fanatiques ? Le voilà : « Oui , j'ai tué mon « fils ; oui , IMessieurs , si c'était à recommencer, je le tuerais « encore : j'ai mieux aimé plonger ma main dans son sang que « de l'entendre renier son culte; si c'est un crime, je l'ai « commis, qu'on me traîne au supplice. » Au contraire, Calas proteste de son innocence : il prend Dieu à témoin ; il regarde sa mort comme le châtiment de quelque faute inconnue et secrète ; il veut être jugé de son Dieu aussi sévèrement qu'il l'a été des hommes , s'il est coupable du crime dont il est accusé. 11 appelle la mort donnée à son fils un crime; il attend ses juges au grand tribunal pour les y confondre. S'il est coupable, il ment à la face du ciel et de la terre ; il ment au dernier moment; il se condamne lui-même à des peines éternelles; il est donc athée ; il en a le discours; mais s'il est athée, il n'est plus fanatique; il n'a donc plus tué son fils. Choisissez, aurais-jedit aux juges : s'il est fanatique, il a pu tuer son fils , mais c'est par le zèle le plus violent qu'un furieux puisse avoir pour sa religion. Il a donc rougi, en mourant, d'une action qu'il a dû regarder comme glorieuse, comme ordonnée par son Dieu ; il en a donc perdu le mérite en la désavouant lâchement ; sa bouche prononçait donc l'imposture en mourant ; accusé d'une action qu'il avait commise, et dont il devait se glorifier, il la regardait donc comme un crime ; il apostasiait donc lui-même,
et, puni dans ce monde , il appelait encore sur lui le châtiment du grand juge dans l'autre. Athée? Pourquoi, contempteur de tout Dieu et de tout culte, aurait-il tué son fils pour en avoir voulu prendre un autre que celui dans lequel il était né ? Je vous écris cela à la hâte , mais cela pourrait, entre les mains d'un homme habile et maître de l'art de la parole, prendre la couleur la plus forte.
Eh bien , il y a dans cette cause cent autres moyens secrets que les avocats ni Voltaire n'ont point aperçus.
Je ne sais plus que vous dire. Je suis accablé de fatigue. J'ai cru que je perdrais ma femme avant-hier : on n'osait arrêter ce flux de sang qui l'avait tellement épuisée, qu'elle en tombait cinq ou six fois par jour dans des sueurs glacées et des défaillances mortelles , parce qu'on craignait de faire rentrer l'humeur dans la masse du sang , et de causer une fièvre maligne. Il n'était pas possible non plus de le laisser aller plus longtemps, de peur qu'elle ne restât dans une de ces défaillances, où qu'il ne se formata la langue une excoriation , ou un ulcère dans les intestins. Dans ces perplexités, il a fallu jouer la vie de la malade à croix ou pile. On lui a donné le simarouba, écorce astringente, en boisson, avec des lavements appropriés au même effet ; le flux est arrêté, sinon en tout, du moins en grande partie. Les douleurs, d'aiguës qu'elles étaient , sont devenues sourdes ; la fièvre n'a pas augmenté ; point de sommeil; toujours de l'embarras dans la tête ; toujours du dégoût , des envies de vomir ; mais les excréments commencent à se lier. Si j'osais, à ces symptômes physiques qui semblent annoncer laguérison, j'en ajouterais de jnoraux. Les médecins ne font point d'attention à ceux-ci , et je crois qu'ils ont tort. On est bien malade quand on perd son caractère; on se porte mieux quand on le reprend. Tenez-moi pour mort, ou pour moribond du moins, l'une et l'autre, lorsque je n'aurai pas la plus grande peine ou le plus grand plaisir à penser à vous.
Je ne savais pas qu'on fût allé en Champagne. Ce soupçon est une de ces idées qui me sont venues comme elles vous viennent. Lorsque notre esprit abandonné à lui-même se promène en sautillant sur les choses possibles, il est tout naturel
qu'il s'arrête de préférence sur celles qui l'intéressent. Un homme jaloux, que rien n'inquiète ni ne distrait , a encore des pensées de jalousie.
Mais ce qui me peine, c'est de ne jamais apprendre les choses ; il faut que je les devine. Cela me fait penser qu'on est dans l'usage de me les dissimuler et qu'on espère que je les ignorerai.
Mademoiselle , je vous souhaite beaucoup de plaisir , des petits déjeuners bien gais le matin , des lectures douces , des promenades agréables avant et après le dîner , des causeries tête à tête et bien tendres, à la chute du jour ou au clair de la lune, sur la terrasse. Madame Le Gendre et Madame votre mère vous devanceront dans les vordes, si vous y allez; et vous irez. Vous suivrez à dix ou vingt pas, et vous aurez ainsi cette liberté qui s'accorde avec la passion et la décence; vous aurez du moins le plaisir d'entendre et dire, sans gêner.
Je ne veux rien savoir absolument; j'aime mieux m'en rapporter à mon imagination , qui ne m'affaiblira pas sûrement votre bonheur.