CHAPITRE XXXIPT
A REBBI ARIENNI!
Echiquier tactique. — Communications. — Eperon, col et mont Belah. = Ordres au général Dabormida (5 heures trois quarts). — Diversion vers! Mariam Sciautu. — Billet du général Dabormida (9 heures un quart). =:
Le récit officiel. — Hypothèses.
Voyant la brigade Arimondi (1'°) rassemblée sur le versant oriental de Gundapta, et sachant que la brigade Ellena (3°) se rassemblait à peu de distance, je me dirigeai vers le col Rebbi Arienni, espérant qu’à cet endroitje pourrais communiquer faci= lement avec les deux brigades Albertone et Dabormida (2°) et me trouver au point le plus favorable pour recevoir des nouvelles; donner des ordres et surveiller la concentration des colonnes ainsi que l'occupation de la position. J’arrivai sur le versant occi= dental du col de Rebbi Arienni peut-être quelques minutes après 6 heures.
Le massif du mont Raio, avec les hauteurs qui s'étendent à l’ouest coupait, à gauche, la vue vers le col Chidane Meret, c’est à-dire vers la position que devait occuper la brigade indigène, avec laquelle le général Dabormida n’était pas relié. Je demandai aussitôt au capitaine Amenduni deux messagers indigènes, et jé les envoyai au général Albertone, avec un billet dans lequel jé l’informai de la situation et je lui demandai de ses nouvelles. Je faisais en même temps explorer le terrain situé en avant du mont Raio, pour y déployer les troupes.
Du col de Rebbi Arienni, on voyait, presque en face et un peu à gauche, éclairées par le soleil naissant, les montagnes d'Adoua,
1. Voir De Sauria à Adoua, esquisse démonstrative annexée à ce chapitre:
c'est-à-dire les montagnes qui constituent la dernière position entre Sauria et Adoua, position qui couvrait la combe d’Adoua, c’est-à-dire la base d'opération abyssinienne. On voyait ainsi se succéder à nos yeux vers l’ouest : à gauche sud-ouest), les monts d'Abba Garima; au centre, les éperons orientaux du mont Scelloda, indiqués plus tard sous le nom de monts Gusoso et Nasraui dans le croquis du lieutenant-colonel Arimondi! ; à droite (ouest), le mont qui domine Mariam Sciautu. Les dépressions au nord ét au sud du mont Scelloda indiquaient les passages conduisant à la combe d’Adoua, l’un, élevé, vers Abba Garima, l’autre, très bas, vers Mariam Sciautu.
Plus près de nous et derrière nous, le col de Rebbi Arienni a le flanc gauche bien appuyé au mont Raio, grâce à un éperon qui y monte doucement; il a son flanc droit bien gardé par le mont Esciascio; cette hauteur ondulée s’avance un peu vers l’ouest et au nord; elle est surmontée par le mont Hitschia, qui semble impraticable. Le col et les hauteurs placées à côté de Rebbi Arienni dominent, vers l’ouest, c’est-à-dire vers Adoua, une petite combe au sud de laquelle se dresse une hauteur prononcée, semblable à une grande bosse. Cette hauteur — dans la reconnaissance, postérieure à la bataille, faite par le lieutenant-colonel Arimondi— fut indiquée sous le nom de mont Belah. De cette façon, le mont Belah se trouve à l’ouest du mont Raio; il se prolonge vers le nord-ouest par un éperon sur lequel s'élèvent quelques ruines {peut-être d'une chapelle) entourées par quelques sycomores. Mers le sud, le mont Belah descend en pente raide sur le flanc du Semaiata, dans l’ensellement entre le mont Raio et le mont Semaiata, c'est-à-dire au col de Chidane Meret, comme l'indiquait le croquis du quartier général remis aux commandants de brigade ?.
Examinons maintenant rapidement l’échiquier qui se trouve en
1. Champ de bataille du 1° mars 1896 : croquis annexé au Rapport sur les Opérations militaires de la seconde période de la campagne d'Afrique. Le lieutenant-colonel Arimondi avait été envoyé par le général Baldissera sur le champ de bataille pour pourvoir à la sépulture des morts. Il profita de ces) jours (fin mai, commencement de juin) pour établir le croquis des localités visitées, Je m'en suis servi pour dresser le croquis de Sauria à Adoua.
2. Copie de l’ « esquisse originale donnée aux chefs de brigade avant la bataille » jointe au chapitre XXXI.
avant, entre le mont Raio, Abba Garima et Mariam Sciautu, car c’est là que se déroulèrent les phases de la bataille. Je prie le lecz teur d'avoir constamment sous les yeux le croquis de la bataille” — De Sauria à Adoua — annexé à ce chapitre, car, de cette façons
là seulement, il pourra s’en faire une idée suffisamment exacte.
En partant du col de Rebbi Arienni, trois routes, ou plutôt,
trois sentiers battus, le Mversent: ce sont : 1° La route directe, par le fond de la vallée, qui conduit à Ma= riam Sciautu, — direction générale ouest;
2° La route transversale, qui se détache de la précédente, dans”
la petite combe placée sous le col de Rebbi Arienni, monte sur le versant nord-ouest du mont Belah (col de Belah) et conduit, en franchissant la crête, vers Abba Garima, — direction sud-ouest}
3° La route latérale, qui rase les pentes ouest du mont Raïo et”
va vers le col de Chidane Meret, — direction sud.
Les deuxième et troisième routes (c’est-à-dire la route du col de Belah et la route du mont Raio) vont se réunir à la route qui monte du col de Chidane Meret vers Abba Garima. Nous donne: rons à cette route le numéro 4. Par suite, la deuxième route coupe en diagonale la première et la quatrième.
Les première et deuxième routes (c’est-à-dire la route de Ma= riam Sciautu et la route du col Belah) ont une partie commune jusque dans la petite combe que nous venons d'indiquer; puis, en divergeant, la première route, au delà de Mariam Sciautu, conduit dans la zone nord de la combe d’Adoua. La deuxième route, près d’Adi Vecci, s’unit à la quatrième, c’est-à-dire à la route du col de Chidane Meret, et conduit soit vers Mariam Sciautu, par un sentier alpestre, soit à Adoua même, par d’autres communications faciles.
De Rebbi Arienni à l'embouchure de la combe de Mariam Sciautu, en suivant les détours de la vallée, la première route a environ 8 kilomètres.
De Rebbi Arienni à l’ensellement entre le mont Scelloda (Enda Chidane Meret) et Abba Garima, à cause des ressauts et des replis du terrain, la deuxième route a environ 10 kilomètres.
De Rebbi Arienni au col de Chidane Meret (croquis du quar tier général) par l’ensellement entre le mont Raio et le mont Belah, la troisième route compte environ 3 kilomètres et demi.
Du col de Chidane Meret à Abba Garima, par la dépression
située au sud du mont Belah, la quatrième route compte environ 10 kilomètres.
La première route (qui va directement sur Mariam Sciautu), en s'écartant de la deuxième route, tourne au nord, autour de l’éperon de Belah, de façon à se rapprocher de nouveau, au delà de l'éperon de Belah, de cette même route, qui s'élève, tortueuse et peu marquée, vers Adi Vecci; elle s’en sépare ensuite de telle sorte que, entre Abba Garima (versant nord) et l'entrée de la combe de Mariam Sciautu, on peut compter en ligne droite environ cinq kilomètres dans un terrain très accidenté. Cette divergence des deux routes était indiquée dans le croquis du quartier général donné aux chefs de brigade avant la bataille, ainsi qu’on peut le voir dans la copie jointe au chapitre XXXI.
Je le répète, si on les appelle routes, c’est une façon de parler, La deuxième et la troisième sont plutôt des sentiers, encombrés de pierres et d'arbustes, qui serpentent à travers les inégalités du sol, mais qui permettent cependant, en cas de besoin et surtout aux indigènes, de marcher par bandes. La quatrième route me semblait moins couverte de pierres et devait être plus large. La première, fréquentée ordinairement par ceux qui se rendent à Adoua, par Mariam Sciautu, et, dans les derniers jours, par l’ar-
» née ennemie si nombreuse, était certainement la meilleure; elle suivait, à plat, les méandres tortueux d’un torrent.
Quant aux formes du terrain, comme nous n'avons ni carte dressée selon les exigences de la science, ni noms bien déterminés, pour mieux nous entendre sur les noms, nous appellerons :
Mont Belah, l'élévation la plus considérable et la plus caractéristique, devant (ouest) mont Raio, au sud;
Éperon Belah, V'arète oblique à la vallée de Mariam Sciautu qui sépare les première et deuxième routes au nord ;
Col Belah, la légère dépression entre le mont et l’éperon que traverse la route transversale (la deuxième) passant par Abba Garima et par les monts qui en dépendent et qui ont pris le
même nom. ;
1. Abba Garima est le nom d’un célèbre monastère qui a donné son nom à la localité s'étendant du mont Scelloda à Entratz et comprenant le mont Abba Garima (2,616 m.) et le mont Enda Chidane Meret (2,596 m.). Les moines d’'Abba Garima, pendant la première période, s'étaient montrés favorables à l'occupation italienne.
Au nord de l'éperon Belah, et par suite au nord de l'étroite vallée que suit la route pour Mariam Sciautu (route qui se pro=!
longe à l’ouest des monts Esciascio), s'élèvent d'autres montagnes,
fermées à l'horizon par les monts Arbaitu et Sibat, qui couvrent!
le pas de Gasciaorchi, lequel conduit au Mareb par Daro Taclé!
Les abords immédiats du col de Rebbi Arienni présentent des
dépressions et des ressauts successifs peu praticables. Le terrain! est coupé par des sillons, des crevasses et par de petits précipices® |
D] « — ! ’ e , 1 çà et là il est encombré par des débris de rochers; en d’autres!
endroits il s'abaisse en gradins qui sont soutenus parfois par de
petits murs destinés à faciliter la culture.
En général, le long de l’arête comprise entre le mont Raio et le.mont Scelloda, le pays semblait formé de hauteurs à profils.
surélevés; il était interrompu de temps en temps par des ro: chers se terminant par des éboulis de cailloux alternant avec des dépressions à pentes raides. Îl était tantôt nu et pierreux, tantôt couvert d'herbe, de buissons et d’arbustes; la vue était souvent
bornée par des ressauts, des arêtes, des traverses ou des amon= cellements de rochers; çà et là, dans les vallons, il y avait des
traces de culture ; au fond des vallées, il y avait de l’eau croupis: sante et un terrain marécageux; sur quelques hauteurs, on voyait de rares vestiges de maisons abandonnées.
Les cols et les montagnes d’alentour (mais surtout la petite combe située au-dessous de Rebbi Arienni) portaient des traces indiquant que l'ennemi y avait campé, huit jours auparavant:
l'herbe rase, des buissons brisés ou brûlés, des squelettes d’ani-
maux, des immondices desséchées, des eaux souillées.
Je vis la brigade Dabormida massée au col de Rebbi Arienni, avec ses trois batteries et deux bataillons blancs en première ligne; les autres bataillons étaient échelonnés en arrière, sur le
versant du col, vers Gundapta et derrière le mont Esciascio. En
avantet un peu à droite, vers le flanc méridional du mont Escias-
ci0, il y avait le batailloh de milice mobile {major De Vito) et la
compagnie du chitet (capitaine Sermasi).
Les troupes me semblèrent en ordre et pleines d’entrain; les officiers, auxquels j'adressai quelques paroles, étaient remplis d'ardeur et d’espoir. Le soleil s’élevait derrière nous, et l'air frais était d’une merveilleuse transparence, si bien qu'à ces hauteurs
œil le plus expérimenté se trompait et croyait les objets bien plus approchés qu'ils ne l’étaient.
Pendant ce temps, le bataillon blanc de Amicis, de la brigade frimondi, avec la compagnie du 5° bataillon indigène (4°), affectée bcette brigade et commandée par le capitaine Pavesi, en exécutant
tordre de garder la combe de Gundapta, s'était approché d’une
lévation à droite (uné des hauteurs du mont Esciascio), vers le entier qui conduit à Yeha; c’est dans cette localité que, d’après es ordres envoyés par télégraphe le 29, le bataillon Ameglio 5°) aurait dû arriver à l’aube avec les bandes du Seraé. De cette açon, ces troupes se trouvèrent à droite de la position occupée Jar la brigade Dabormida, qui les attira dans son orbite.
À G heures, sur l’éperon de Belah, le général Dabormida, le
‘olonel Valenzano, le major Salsa et quelques autres officiers xécutaient déjà une reconnaissance. Quelques instants après, au din, on entendait des coups de fusil venant des cols de Scelloda t d’Abba Garima : ce qui faisait supposer un mouvement en avant rop rapide et désordonné des éclaireurs irréguliers, et peut-être le l'avant-garde de la colonne Albertone. Mais je ne pouvais pas ncore craindre une pointe aussi rapide et aussi à fond de la brirade Albertone tout entière contre cette autre position, c’est-àlire contre la position Abba Garima-Scelloda, qui couvre directenent la combe d’'Adoua, comme je l’ai indiqué au commencement lu chapitre XXXI.
- La position en avant du mont Raio répondait bien au but que e m'étais fixé : démonstration offensive; occupation d'une position ermettant d'offrir La bataille dans un terrain aussi favorable que ossible pour l'emploi de l'artillerie, avec les flancs appuyés et la igne d'opération gardée.
En effet, elle n’était pas trop étendue (deux kilomètres et demi üù un peu plus); elle dominait les trois routes que nous avions arcourues pendant la nuit; on pouvait maintenir au col de Rebbi \rienni une importante réserve; les ailes des troupes déployées uraient été en communication par la route latérale couverte n°3, ntre le mont Raiïo et le mont Belah. Il y avait un espace qui n’éait pas trop considérable pour le déploiement des brigades, et le emps était très largement suffisant, car le gros de l’ennemi était ussi éloigné de notre position que nous l’étions de Sauria, et les ähoans n'avaient été avertis de notre marche en avant qu'au grand
er
ne sur Add :
Il était très probable que l’ennemi ne viendrait pas nous Et | quer; et alors la question des vivres nous aurait certainemem obligés à battre en retraite (sans doute ce jour même).sur Sauria et ensuite plus en arrière encore; mais, encore dans ce cas, or aurait eu l'avantage de porter un nouveau défi à l’ennemi et de compenser, en partie, la dépression morale que notre mouvement de recul aurait fait éprouver aux troupes et les désillusions dont le pays aurait souffert. [l ÿ avait aussi la probabilité de déter: miner la retraite de l'ennemi, — retraite qui a eu lieu effective-
ment, malgré la victoire remportée par lui.
Si, au contraire, par hasard, les Amahras nous avaient attaqués dans une localité aussi éloignée d’Adoua, il semblait que nous dussions avoir beau jeu, malgré la disproportion des forces, soit parce que l'ennemi aurait dû développer successivement ses attaques, en envoyant contre des positions dominantes, solidement occupées, des colonnes se suivant les unes les autres et présen: tant de longues cibles à nos yeux; soit parce qu’il n aurait pas pu profiter de sa supériorité numérique, puisque notre mouvement en avant était pour lui une surprise; soit parce que, dans sa manœuvre tactique, il ne pouvait avoir ni unité de direction mi unité d'action; soit enfin parce que les Choans commençaient à se fatiguer et désiraient rentrer dans leurs villages, tandis que les Tigrins voyaient avec dépit piller leur propre pays, au lieu de piller eux-mêmes les territoires soumis à l'Italie.
Pendant ce temps, de l’éperon Belah on voyait descendre d’abord le général Dabormida, puis, à courte distance, le colo= nel Valenzano et les autres officiers envoyés en reconnaissance: Et, remontant au trot vers le col de Rebbi Arienni, ils me rendaient compte que la position était bonne et se prétait bien à l'emploi de l'artillerie. |
J’ordonnai donc au général Dabormida d'occuper l’éperon quil
venait de visiter et d'étendre sa gauche autant que possible vers
la brigade Albertone. « C'était précisément ce que je venais vous proposer ! » ajouta le général Dabormida. Cette décision sembla si opportune que le colonel Valenzano, qui arrivait à l'instant de reconnaissance et qui était au courant de mes intentions, ajouta que s’il ne m'avait pas trouvé à Rebbi Arienni, il aurait cru agir
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DE S'AURIA À ADUA
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