LES PHÉNOMÈNES DE L HÉRÉDITÉ ET DE L ATAVISME
extraordinaire à M. Broca. Celui-ci prit aussitôt des informations. Quelques vieillards lui apprirent que dans leur enfance ils avaient connu un propriétaire qui avait essayé de cultiver le maïs brun, et il y avait plus de soixante ans que personne dans le pays n'avait vu un pareil épi. Le métayer, de son côté, affirmait que, depuis treize ans qu'il était attaché à la métairie, il n'avait jamais acheté de maïs, qu'il avait toujours fait la semaille avec le grain de la récolte précédente. Il s'agis-ait donc bien certainement d'une variété naturelle, produite peut-être tout à fait spontanément, peut-être aussi sous [l'influence d'un atavisme remontante un grand nombre de générations.
Les grains de cet épi brun furent semés en mai 1867 dans un jardin de l'hôpital Saint-Antoine à Paris. La récolte fut faite au mois d'octobre suivant et fournit 69 épis : 33 étaient tout à fait blonds, 34 tout à fait bruns. Quelques grains du même épi avaient été semés au Vésinet, dans le jardin de M. Espic. Ils donnèrent également une récolte à peu près mi-partie de bruns et de blonds; mais le nombre des épis ne fut pas déterminé. On a noté dans ces deux expériences que tous les épis du même pied étaient de la même couleur. Le nombre des pieds à épis blonds de l'hôpital Saint-Antoine était de 2 1 , celui des pieds à épis bruns de i9 seulement. L'influence des ancêtres blonds était donc égale et même un peu supérieure à celle du père brun.
En mai 1868, l'expérience a été continuée de plusieurs manières et par plusieurs personnes: à Alfort, par M. Magne, directeur de l'Ecole vétérinaire ; à Paris et à Bièvre, par notre collègue M. Perler; à Ghazay d'Azergues, près Lyon, par M. le docteur Piéron, ami de M. Perier ; à Bucharest, par M. Coperniçki, membre associé étranger delà Société ; à Paris enfin, par M. Broca, dans les jardins de l'hospice de la Salpètrière. Les résultats de ces diverses expériences ont été assez semblables entre eux. La principale expérience, celle de la Salpètrière, a donné les résultats suivants :
Deux carreaux de 2 mètres sur 3, situés à 100 mètres de distance, ont été labourés, puis ensemencés à pleines mains ; on n'a pas repiqué les pieds, on n'a ni arrosé ni fumé la terre, on n'a pas arraché les mauvaises herbes, on n'a pas effeuillé les pieds de maïs, on n'a pas excisé les épis mâles après la fécondation ;
en un mot, on a livré la végétation à elle-même. Enfin, les pieds étaient extrêmement serrés, au nombre de plusieurs centaines dans chaque carreau, de sorte que beaucoup ont été étoufTés, et que d'autres n'ont pas fleuri. On s'était proposé de reproduire autant que possible les conditions naturelles, où les plantes de toutes sortes, toujours trop nombreuses dans un espace donné, se disputent le sol, l'air et la nourriture. Cette lutte devait montrer le degré de validité, de résistance et de fécondité des deux variétés mises en expérience. Sous ce rapport, M. Broca a déjà pu commencer des observations assez intéressantes qui se rattachent à l'importante question de la sélection naturelle; mais il ne croit pas devoir les publier encore. Aujourd'hui il se borne à faire connaître les résultats relatifs à la sélection artificielle^ c'est-à-dire à l'influence exercée sur les produits par le choix des générateurs.
Les deux carreaux ont été ensemencés avec deux épis, l'un brun, l'autre blond, récoltés en 1867 à l'hôpital Saint-Antoine, et, par conséquent, fils de l'unique épi brun de 1866.
Dans le carré brun (ensemencé avec l'épi brun), l'hérédité immédiate des deux dernières générations tendait à produire des épis bruns ; mais l'hérédité plus éloignée des générations antérieures à 1866 luttait contre cette influence et tendait à faire reparaître le type blond. L'hérédité immédiate l'a emporté dans la grande majorité des cas : sur 221 pieds qui ont porté des épis dans ce carré, 171 ont donné des épis bruns, mais oO autres pieds ont donné des épis blonds.
Dans le carré blond (ensemencé avec l'épi blond), l'hérédité du père tendait à donner des épis blonds, celle du grand-père tendait à donner des épis bruns, mais, de plus, l'hérédité des générations antérieures tendait à rétablir le type blond. — On pouvait donc s'attendre à voir prédominer l'influence de la race blonde. Sur ISl pieds qui ont porté des épis, lo seulement ont donné des épis bruns, les 136 autres pieds fertiles n'ont donné que des épis blonds.
Ainsi, dans le carré brun, malgré l'influence de l'hérédité superposée des deux dernières générations, la troisième génération a encore donné 22 pour 100 de pieds à épis blonds, lesquels ont revêtu, sous l'influence de l'atavisme, les caractères de la
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race primitive, ne ressemblant ni au père ni au grand-père, mais aux ancêtres plus éloignés ;
Tandis que dans le carré blond, oîi l'hérédité par le père et l'hérédité de race se trouvaient aux prises avec l'hérédité par le grand-père, le nombre des pieds qui ont participé de la nature de l'aïeul brun n'a été que de 10 pour 100.
Dans le carré brun, la race tend à se fixer dans la variété brune, mais il y a encore 22 pour 100 de pieds qui résistent à ce changement ; dans le carré blond, la race tend à revenir au blond, et il n'y a que 10 pieds sur 100 Jqui résistent à ce retour.
Autre fait non moins significatif : dans le carré brun, tous les épis du même pied avaient la même couleur, tandis que dans le carré blond l'influence de la race primitive blonde était tellement prédominante, qu'elle s'est fait sentir jusque sûr les pieds qui ont porté des épis bruns. Ces pieds, on l'a vu plus haut, étaient au nombre de 15. Quatre d'entre eux n'avaient qu'un seul épi, lequel était brun. Six autres ont donné de 1 à 3 épis bruns, et, en outre, un ou plusieurs épis blonds. Sur les S derniers, les épis qui accompagnaient les épis bruns étaient trop peu développés pour qu'on pût en deviner la couleur ; il n'est donc pas démontré qu'il y ait eu un seul pied à épis multiples qui ait obéi exclusivement à l'influence du grand-père brun. On voit en outre que le nombre des pieds qui ont échappé au blond n'est pas de lo, mais de 9 seulement sur 151, c'est-à-dire d'environ 6 pour 100.
M. Broca se propose de continuer ces expériences en 1869. Il est aisé de prévoir qu'au bout d'un certain nombre de générations, l'une des expériences, celle du carré blond, amènera le retour complet à la race blonde ; que çeUe du carré brun amènera progressivement la diminution et enfin la disparition à peu près complète des épis blonds, et que dès lors la race brune pourra être considérée comme fixée. Mais c'est une question de savoir combien il faudra de générations pour éteindre l'influence atavique que la race blonde antérieure à 1866 exerce encore si manifestement sur les descendants des bruns non mitigés. Cette question se présente continuellement dans l'étude des races humaines dont la pureté a été altérée par les mélanges, ou dont les caractères ont été modifiés par toute autre cause. C'est pour
avoir des termes de comparaison que M. Broca a entrepris ses expériences, et il espère qu'elles pourront être de quelque utilité dans les discussions relatives à l'hérédité des caractères et à l'influence de l'atavisme.
Le petit tableau qui suit montre les résultats obtenus jusqu'à ce jour par M. Broca :
Générations antérieur.es à 1866. — Epis constamment blonds. l'e génération. 1866, Un épi brun unique, semé en 1867 à l'hôpital Saint- Sie Foy (Gironde). Antoine.
2e Génération, 1867 Pieds à épis blonds 21 (ou 53 pour 100)
(hôp. S»-Antoine). — bruns 19 (ou 47 — )
/ Pieds ù épis blonds, 3e Génération, 1868. l» Carré ensemence avec \ onnourlOO
(Salpêtrière). un épi blond, fils de \ ^.^^^ ^ ^^r ^^^^^^^
'^™"- ^ 10 pour 100,
! Pieds à épis blonds, 22 pour 100. Pieds k épis bruns, ^ 78 pour 100.
M. Broca communique, en outre, quelques autres résultats obtenus en 1868 par les expérimentateurs qui ont semé les grains bruns ou blonds de la récolte de 1867. M. Perler a ensemencé dans sa propriété de Bièvre deux carrés, l'un avec un épi blond, l'autre avec un épi brun.
Dans le carré brun, il a récolté sur 52 pieds 73 épis, dont 52 bruns et 21 blonds ; soit 71 pour 100 de bruns et 29 pour 100 de blonds.
Dans le carré blond, sur 33 pieds, il a récolté 33 épis, dont 28 blonds et o bruns ; soit 85 pour 100 de blonds et 15 pour 100 de bruns.
On remarquera que les plantes avaient été soignées par le jardinier, qui avait, suivant les principes de la culture de maïs, effeuillé les pieds et enlevé la plupart des épis pour mieux faire réussir les autres. Dans le carré blond en particulier, on n'avait conservé qu'un seul épi sur chaque pied. On ne peut donc pas savoir si quelques-uns des pieds qui ont donné les épis bruns n'avaient pas porté en outre des épis destinés à devenir blonds, comme cela a eu lieu dans le carré blo?id de la Salpêtrière.
M. Magne a constaté également à Alfort qu'aucun pied n'avait