‹ Mémoires d'exilChapitre 29 sur 62 · MEYRINGEN. — UN MOIS DANS UN MOULIN · texte numérisé non relu

MEYRINGEN. — UN MOIS DANS UN MOULIN

Tu souris en te rappelant mon impatience fiévreuse de quitter Thoune. N'avais-je pas raison? J'entrevoyais aux confins de la vallée du Hasli une solitude agreste, pleine de ce charme sauvage que nous préférons à tout. En face de ce l)eau lac de Tlioune si admirablement encadré^ splendide de lumière, dans ces jardins somptueux, ces Chartreuses élégantes, je regrettais nos bruns chalets, nos grands bois, les torrents. Une nature enjolivée, arbres ciselés, fleurs exotiques, villas, est-ce là ce que nous cherchions dans les Alpes ? Nous étions déconcertés dans cette magnifique contrée, ouverte de toutes parts aux envahissements des touristes. Un vallon caché, animé par la voix des cascades, nous abritera bien mieux. Aux camélias, aux lauriers-rose qui décorent les péristyles des hôtels, nous préférons l'anémone, l'humble touff'e de serpolet. Le cor des Alpes est une mélodie plus agréable à nos oreilles que le Crod save the queen des orgues de Barbarie qu'on entend dans ces promenades.

Quand il fut bien décidé qu'on ne resterait pas à Thoune, une fois embarqué sur le bateau, on convint sans peine des beautés du lac. Il s'avance entre deux petits caps ou promontoires plantés d'arbres; au fond s'étagent les montagnes bleues couronnées de glaciers, l'étincelante Blum-

METRTNGKN. — U\ INIOIS DANS UN MOULIN 191

li5?alp (Fleur de=; Alpes) ; derrière nous, le Stokhorn au cône tronqué.

La journée était superbe; quelques nuages argentés flottaient sur un ciel d'azur; de petites nacelles nous amenaient sans cesse des voyageurs. Quelle foule à bord de notre bateau ! Comment n'a-t-il pas sombré dans la traversée?

Voici Interlaken ! La Juugfrau surgit entre les plis d'une montagne boisée et se détache toute blanche sur le noir des premiers plans. Mais quoi ? de brillants bazars, des théiUres, des affiches de spectacle, le vaudeville français au pied de la Jungfrau? des équipages en livrée, dandys et gandins exhalant leur ennui dans cette avenue des Champs-Elysées? Fuyons Interlaken.

Une carriole menée par un petit garçon nous conduit droit au bateau du lac de Biientz.

Le bateau aborde, et tant que la vallée a une route carrossable, nous continuons, jusqu'à l'endroit où toute issue est fermée, où s'élève solitaire la tour de Resti.

Oui, Meyringen même nous parut trop civilisé; malgré l'heure avancée, nous passons le grand torrent pierreux, le Rijfen, qui le sépare du hameau de Stein.

Amour de la solitude, curiosité de l'origine des choses, est-ce là ce qui nous fît remonter jusqu'au pied du Platenberg? Nous nous sentions attirés ici par tous les bons génies des Alpes. Les anges d'Engelberg, qui ont sculpté le vallon du Titlis, en ont creusé un autre aussi beau près du ^Vettorhorn.

Une ruine sur la hauteur, quelques chalets groupés parmi des vergers, des moulins et des scieries sur le torrent formé par trois cascades, voilà le hameau de Stein.

A travers les arbres, apparaît un chalet du plus beau

192 l'oberland

brun d'écorce d'arbres, voilé de vigne; les pampres recouvrent le toit et forment un berceau ; le Muhlibach tourne la roue de ce moulin, car c'est à un moulin que nous demandons l'hospitalité. La gracieuse jeune fille qui nous reçoit au seuil nous introduit dans une grande chambre boisée; de la fenêtre, tableau incomparable! La coupole de neige du Wetterhorn se dresse majestueuse en face de nous.

Quel bonheur d'épier la première aube, le premier rayon sur les neiges immaculées! Hymne, office divin de la nature ! L'âme aspire aussi à la blancheur de ces sommets inviolés, à la lumière qui les sanctifie! Nulle parole; les yeux adorent, le cœur prie : « Bénissez celui qui est mon âme elle-même ! Que ce séjour lui soit salutaire! » Cent fois ce cri du cœur s'élance plus liant que les glaciers.

Devant notre chalet un jardin potager, une tonnelle fleurie avec des bancs, de petits prés ombragés, de beaux noyers, des prairies en pente, surplombées de rochers noirs et de montagnes boisées, et dans une anfractuosité, sur un ciel bleu, pur, adorable, le glacier du Wetterhorn avec ses plateaux de glace, d'où s'élance une pyramide blanche très-aiguë.

Une autre pyramide neigeuse plus lirute, et les cimes rocheuses, dentelées, blanchâtres, sans neige, des Engelhœrner, voilà notre horizon. Ces pics des Anges ont un caractère étonnant, fantastique ; on dirait des ailes de marbre déployées sur la vallée. A gauche et à droite du Wetterhorn, la chaîne de montagnes court envelopper de toutes parts la vallée du Hasli et rejoint la paroi verticale

Page 1