‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 27 sur 102 · VI. SIR LE PRIX DU PAPIER · texte numérisé non relu

VI. SIR LE PRIX DU PAPIER

puis, sous la date de la neuvième prytanie : 1° « deux feuilles de papier sur lesquelles nous avons écrit les copies; » 2° o quatre planches. » Pour chacune des planches, le prix marqué est d'une drachme (90 centimes de notre monnaie) ; pour chacune des feuilles de papier, le prix est d'une drachme et deux oboles, ou 1 fr. 20 c. M. Rangabé, qui d'ailleurs a commenté toute cette précieuse inscription avec beaucoup de savoir et de critique, suppose ici que les feuilles de papier servaient à recouvrir les planches de bois. Mais comment cette circonstance eût-elle été omise dans un compte où Ton a pris soin de marquer avec précision la destination de chacun des objets achetés? Il est donc plus probable, j'oserais dire qu'il est certain que les deux feuilles achetées durant la neuvième prytanie étaient destinées à recopier les comptes de la huitième, d'abord écrits sur les deux planches, dont l'achat est porté au compte de cette prytanie. Le mot anligrapha, ou copies, dont se sert le rédacteur, ne laisse pas de doute à cet égard.

Ainsi les comptes officiels, ce que les Grecs appelaient àvaYpoçaC, des dépenses faites pour l'Erechthéion se lisaient jadis sur les trois matières différentes :

1° Il y en avait une première rédaction sur des tablettes de bois; c'en était apparemment le relevé journalier et comme le brouillon. On peut conjecturer que ces tablettes étaient enduites do cire, usage attesté, pour le siècle môme auquel appartient ce document, par bien des preuves, et entre autres, par une plaisanterie d'Aristophane On peut con-

i Stbepsudb. As-tu vu, chez les marchands droguistes, cette pierre brillante et diaphane avec laquelle on allume le feu ? Socrate. Tu veux dire du cristal T

Strepsiade. Précisément. Eh bien I si je prenais ce cristal lorsque le greffier écrirait la condamnation, et si, me tenant au-dessus et me tournant vers le soleil, je faisais fondre toutes les lettres du jugement?

SocnATE.\Par les Grâces! cela est très-bien trouvé. [Us Nuées ,v. 766-773.)

Al ! TEMPS DE PÉRICLÈS. 137

jccturor aussi que les planchettas étaient simplement polies pour recevoir l'écriture à l'encre ou blanchies pour recevoir une écriture en noir '.Ces planchettes étaient encore en usage . au temps d'Eschine pour certaines publications officielles de magistrats*. 11 s'est conservé quelques débris de ce genre, et l'on en peut voir dans les vitrines de notre musée égyptien du Louvre. Mon savant confrère M. Reinaud me fait observer que, de notre temps . encore, dans les écoles arabes on emploie ainsi des tablettes de bois pour y transcrire la leçon des écoliers. On sait enfin que Yalbum, qui, chez les Romains, servait de registre, soit pour les annales des pontifes, soit pour les listes de magistrats, se composait aussi de planches de bois blanchies à l'effet do recevoir l'écriture.

2° Il y avait ensuite une copie sur charta (vous noterez en passant que c'est là de beaucoup le plus ancien texte où nous trouvons ce mot), c'est-à-dire, sans doute, sur papier de papyrus5 ; car, à cette date, rien ne laisse croire que les Athéniens se servissent pour écrire de ces peaux plus ou moins grossièrement préparées, dont Hérodote et Ctésias attestent l'usage chez les peuples de l'Asie 4 ; et, d'autre part, la fabrication du parchemin proprement dit, ou charta pergamena, ne date que du règne des Attales B.

» D'où l'expression de Xtûxuu.% (voir Hésychius et VEtym. magnum an mot AEÛxapx). Les propositions de lois ont été a ussi écrites tv cxvtfftv, comme on le voit dans Andocide, de Myst., § 40; Démosth., p. 707; jEsch., p. 379, Reiske ; Inscr. de Céos dans le Corpus, n° 2360 : ciç XEÛxbiaa. A ces derniers textes réunis par Franz, Elem. epigr. gr, ajoutez Plutarque, Vie de Nicias , ch. xiv, qui parle de catalogues militaires sur planches, et le décret cité par Andocide, de Mysteriis, § 83, 84.

* Escbine, contre Ctésiphon, § 46.

« M. Didot, dans sa Réponse, m'en signale un autre qui m'avait échappe, celui de Platon le comique, Fragm. M, p. 257 de l'édition de Bothe. (Bibl. grecque de F. Didot.)

* Voir notre Essai sur f histoire de la Critique, p. 400.

» On s'étonne de voir mentionner comme trois matières distinctes le*

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3° Il y avait enfin l'exemplaire sur beau marbre pentéliquo, dont quelques plaques ont été heureusement retrouvées parmi les ruines do l'Acropole.

D'ailleurs, le caractère môme du document que je viens de signaler ne permet pas d'admettre que l'emploi des planches de bois en guise do papier fût alors une exception et un accident. Au contraire, les planches paraissent suppléer régulièrement le papier, et cela, à cause de leur moindre prix, puisquo chaque planche coûte 30 centimes de moins qu'une feuille de papyrus. Aujourd'hui, assurément, le rapport de ces deux matières serait inverse, et c'est la planche de bois qui coûterait beaucoup plus cher que le papier. Mais voici une autro observation qui mérite de nous arrôter quelques instants. D'après des calculs fort exacts de M. A. Boeckh (Economie jjolitique des Athéniens, liv. I, c. xx), une famille do quatre personnes adultes pouvait vivre à Athènes, au temps do Socrate, avec 500 francs environ par an, soit 125 francs par an et par personne ; c'est-à-dire que, do ce temps, le rapport entre l'argent et les choses vénales était au moins quadruple de ce qu'il est aujourd'hui, même dans une petite ville de notre Occident. Par conséquent, la planche de bois, achetée en 407 avant Jésus-Christ par l'entrepreneur des travaux de rErechthéion, représente réellement, en valeur monnayée de notre siècle et de notre pays, 3 fr. 60 c, et la feuille de papier représente 4 fr. 80 c.'Si l'on songe maintenant que les deux planches valant ensemble 7 fr. 20 c, et les deux feuilles valant ensemble 9 fr. 60 c, répondent seulement aux comptes d'une prytanie, c'est-à-dire de 36 à

PiëXîa , les £iep6ipai et les -/.xptxi dans un document qui parait être des temps romains . et qu'a publié Y Èphéméridc archéologiqm d'Athènes,

n° 5'20 : Tàç Ttt^xar^tùan; xi; tv tat; t&ù rajutiw Ta^tatv dbropi*-

(AsvTixuiaç èv piêXtci; ii xat Stçôspauai xal /apraïai f, èv cto^Tirror' cuv fpajxl&ftTiîsi; tùûi'toç si; tô a-rpaTotriSov à«ooTa).Ti»ai. Comparez, ioid., n« 855,

AU TEMPS D£ PBR1CLKS. 139

37 jours, comptes dont rétendue matérielle peut être appréciée encore, d'une façon assez exacte, d'après les débris de l'exemplaire sur marbre ; si I on songe que le dixième des écritures d'une année n'exigeait pas un rôle considérable et pouvait tenir sur deux ou trois pages in-quarto ; de ces réflexions il sera facile de conclure combien étaient coûteuses encore le» matières sur lesquelles écrivaient les A thénions à l'époque la plus brillante de leur civilisation et de leur littérature. On comprend ainsi que les bibliothèques fussent très-rares alors dans Athènes, et qu'un collectionneur de livres méritât d'y être signalé pour cette passion peu commune, comme cela se voit quelque part dans Xénopbon l,

A cet égard, toutefois, une objection doit être écartée. M. Boeckh, après avoir soigneusement relevé le document qui nous occupo, dans la seconde édition de son Economie politique des Athéniens (liv.I,c. xix), en conclut, comme nous, l'extrême cherté du papier au siècle do Périclès ; mais il remarque que pourtant les ouvrages d'Anaxagore coûtaient seulement une drachme (soit 3 fr. GO c, le prix d'un gros volume in-12 dans votre collection des Classiques français), et il cite en preuve un passage de l'Apologie de Socrate -, par Platon. Or, ici, Témincnt philologue (à qui n'échappe-t-il pas quelquefois une inadvertance de ce genre ?) cite évidemment de mémoire et sans vérifier le texte original. En effet, le passage indiqué fait seulement dire à Socrate que ceux qui veulent apprendre la philosophie d'Anaxagore n'ont qu'à l'aller écouter pour une drachme, à l'orchestre, c'est-à-dire au théâtre où brillait alors Euripide, disciple du célèbre philosophe, et habitué à mettre souvent les doctrines de son maître dans les chœurs de ses tragédies. Le texte de Platon témoigne donc, non pas du prix d'un volume, mais du prix d'une place

* Mémoires sur Socrate, IV, 2.

» P. 26, éd. il. Est.

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